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Marcel Jouhandeau - Jean Paulhan. Correspondance 1921-1968 Par Gaëlle Obiégly

 

Marcel Jouhandeau et Jean Paulhan, Correspondance On lit dans ce gros livre (excellemment commenté) l’histoire attachante d’un éditeur et d’un écrivain que l’amitié porte d’emblée. Certes, Jean Paulhan est aussi un écrivain, mais les lettres de Jouhandeau s’adressent surtout à l’éditeur qui fut son ami. L’intérêt de ce livre ne tient pas seulement au récit intime qui s’y trouve mais à son ancrage dans la période historique. Et son agrément découle de l’exposition sentimentale de ces deux hommes à l’opposé. Ils se respectent malgré leurs différences et divergences. De 1921 à 1968, demeure l’enjeu de toutes ces lettres - c’est l’amitié. Elle aura triomphé de toutes les épreuves, sauf de la mort. Donner des nouvelles de l’amitié, assurer, réassurer de son amitié, prendre soin de l’amitié, en douter ou feindre d’en douter, ces considérations tiennent une place importante dans les lettres, sans donner lieu à des développements ; c’est plutôt un refrain. Dix ans après leur rencontre, Jouhandeau dresse un bilan succinct de leur relation mais sans employer encore le mot d’amitié. Il ne s’agit pour l’heure que d’une « mutuelle et entière estime ». Malgré ces précautions, on a l’impression à la fin de cette imposante lecture qu’elle était là au premier instant. Et intacte au dernier souffle. Malgré les épreuves et sans doute grâce aux épreuves, elle s’est affirmée. La comparant à celle qu’il a établie avec d’autres grands écrivains, comme Gide et Martin du Gard, Paulhan distingue sa relation avec Jouhandeau pourtant plus récente. Il la « place sur un tout autre plan, beaucoup plus intime et plus rare », c’est une amitié stable pour Paulhan tandis que Jouhandeau l’éprouve dramatiquement. Il parle, lui, d’une amitié qui « a grandi dans le silence et dans l’absence ».
Au fil de leurs échanges, on remarque que Paulhan est plus analytique quand Jouhandeau est toujours affectif, et tragique même dans la joie. Ils s’écrivent des choses importantes, des choses qui leur importent, et c’est, outre la quantité de lettres, ce qui impressionne. On a le sentiment, en lisant cet échange, que ce qu’ils se révèlent ils ne le diraient à personne d’autre. Jouhandeau pense du mal de son livre après avoir lu une mauvaise critique. Il faut avoir une grande confiance pour s’ouvrir d’une telle chose à un éditeur, un ami, car c’est un aveu de faiblesse. Parfois, on a l’impression, en lisant les lettres de Jouhandeau, de lire un journal intime. Et ceci est peut-être confirmé par ce post-scriptum : « je ne sais plus à qui j’écrivais, quand j’ai signé. »

En dehors de la littérature, c’est la vie ordinaire qui les lie. Ils s’émerveillent devant les animaux, sont enchantés par les fêtes foraines, se passionnent pour les plantes. Jouhandeau propose à Paulhan une rencontre afin qu’il puisse lui donner quelques plants d’immortelles. En septembre 1926, alors qu’ils ne se tutoient pas encore, apparaissent dans leur correspondance des nouvelles intimes. Par exemple, Jean Paulhan décrit une maladie et même les soins nécessités par un furoncle qui lui a gâché un séjour en Alsace. Il s’enquiert du hérisson de son ami et lui donne des conseils pour l’empêcher de s’enfuir. Sans ironiser, il l’informe qu’il faut pour cela lui donner à boire chaque soir un petit verre de calvados. Il y a des descriptions de moments, de scènes ordinaires mais rien de banal. Jean Paulhan fait sortir les choses de l’ordinaire, il les fait émerger. On sent en lui l’esprit philosophique. C’est un homme qui pense d’une manière originale et sans chercher à démontrer son autorité. Il a la capacité de remettre en cause nos évidences les plus ancrées et se montre très convaincant lorsqu’il explique qu’il est royaliste par esprit démocratique. Alors que l’on exige d’immenses qualités des personnalités que l’on choisit, on n’attend rien de particulier d’un roi, on l’aime comme il est, « nous admettons que n’importe qui peut gouverner, ce qui est le sentiment démocratique par excellence ».
Lorsqu’il est question de politique, la correspondance devient sulfureuse. Les positions antisémites de Jouhandeau rendent ses lettres pénibles et entachent la lecture du reste de sa correspondance. Vers 1936, l’amitié entre les deux hommes risque de rompre. Jouhandeau se sent moins à l’aise avec Paulhan. Il est inquiet. Il redoute peut-être son jugement, qu’il respecte. Mais sa haine pour les gens de gauche et pour les Juifs est plus forte. Il dit tout son ressentiment, s’exprime avec confusion, revient sur ce qu’il dit. Non pour le regretter mais pour s’expliquer. Paulhan reste calme, doux, d’une objectivité qui passe pour de l’agressivité aux yeux de Jouhandeau. C’est au milieu des années 1930 qu’ils commencent à se faire part de leur sensibilité politique. Et pour Paulhan - d’idées. Jouhandeau n’exprimant rien d’autre que des émotions. En 1941, il écrit : « Il est deux peuples qui m’inspirent une sorte de répugnance : les Juifs et les Slaves, mais Dieu me garde aujourd’hui surtout de me réjouir du mal qui arrive à un homme, quel qu’il soit. » Malgré la deuxième partie de la phrase, on ne peut que considérer les conséquences de cet antisémitisme clairement exprimé par Jouhandeau. Si les lettres se contredisent, sa répugnance ne varie pas. Pendant l’Occupation, son épouse et lui dénoncent des Juifs et des Résistants de leur entourage, dont Paulhan. Dans ce cas précis, Jouhandeau est à l’unisson avec cette épouse envers laquelle, sinon, il se répand en récriminations. Aux signes de haine de son ami, à son antisémitisme surtout, Paulhan oppose un calme qui passe pour de la froideur. D’abord, il le met en garde. Vainement. Et même il essaie par tous les moyens de le détourner de cette passion négative ; lui posant cette question : « Comment peux-tu être antisémite quand tu dois aux Juifs tous ceux à qui tu t’es donné, Marie, le Christ, les Apôtres ? » Jouhandeau aggrave son cas comme s’exacerbe la situation des Juifs. Il est isolé. Leiris ne lui adresse plus la parole à cause de ses propos antisémites et surtout de ses dénonciations. Mais Jouhandeau ne se repent jamais, il pleurniche. S’il a dénoncé Max Jacob comme Juif, il n’a fait que « constater l’évidence ». Max Jacob meurt au camp de Drancy. Mais c’est Jouhandeau qui se plaint encore de sa vie pénible. Paulhan est alors excédé, pour une fois. Puis reviennent les tendresses. « Mon Jean », « Mon petit Marcel », c’est ainsi que parfois ils s’épanchent.
L’empressement de Jouhandeau à écrire à son ami témoigne de leur élan. Paulhan a envoyé un pneu dans la nuit, il lui répond avant le lever du soleil - « l’avenir est si court ! » dit-il. Il lui arrive d’écrire plusieurs fois par jour à Paulhan à qui il confie même les lettres de sa mère loin de laquelle il est malheureux. Jouhandeau n’est qu’affects, Paulhan est conduit par la raison. Et la bienveillance. Ses conseils à Jouhandeau sont avisés, délicats, notamment quand, brièvement, il lui fait part de sa lecture de Lao Tseu, efficace remède contre la rancœur. Paulhan s’exprime avec gravité, maturité, son langage est précis, conséquent. Et surtout il pense avec une jeunesse inaltérable. Il s’enthousiasme pour des œuvres nouvelles, il s’aventure, il découvre, il recommande Kafka - entre autres - que l’on vient de publier en français, Dubuffet qui débute, Brauner au crépuscule. Ce respect des hommes et des œuvres que Paulhan incarne sans en faire une morale impose le respect, suscite l’admiration.

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Marcel Jouhandeau - Jean Paulhan
Correspondance 1921 - 1968
Édition établie, annotée et préfacée par Jacques Roussillat
Éditions Gallimard, Les Cahiers de la NRF. 1129 pages. 45 €.
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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