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Émile Bernard : portrait. Par Corinne Amar

 

Emile Bernard, Autoportrait Lille Emile Bernard
Autoportrait, 1901.
Musée des beaux-arts, Lille

« Il fait bien mauvais temps mais cela ne m’empêche pas de travailler. J’ai entrepris une nature morte autant que possible réunissant les attributs typiques du pays. Des pommes vertes, une tasse à cidre, une cafetière et une écuelle en terre rouge. Ceci me donne beaucoup de travail. Je ne la quitte pas depuis deux ou trois jours. J’ai à cette heure quelques bonnes toiles, je pense. Ce sont deux paysages, dont un presque fini, un portrait, une nature morte et une esquisse (de paysage encore). » Émile Bernard, à sa mère, Saint-Briac, août 1889 (Émile Bernard, Les Lettres d’un artiste (1884-1941), édition établie par Neil McWilliam, Les presses du réel, 2012). Le jeune homme a vingt et un ans, une personnalité déjà complexe et résolument tournée vers l’art, un caractère bien trempé et doublé d’une intransigeance farouche. S’il écoute sa mère (lui reconnaissant des propos pertinents sur le « synthétisme », la forme artistique qui l’occupe (peindre, non plus devant la chose mais en la reprenant dans l’imagination qui l’avait recueillie, qui en conservait l’idée), il s’empresse aussitôt de la faire taire : « Au reste, je suis très satisfait de voir ton opinion franche là-dessus, mais je te prie de me laisser agir et de moins causer de choses peu de ta compétence - tu juges ici d’après le public et n’aspirant qu’à des lauriers rapides sur mon front. Tu m’écris l’impressionnisme bien - le synthétisme mal. C’eût été la même chose il y a dix ans où tu m’aurais dit - le Salon bien - l’impressionnisme mal. Et après ce sera le contraire. »
On comprendra aisément pourquoi l’artiste qui voyait dans le commerce des hommes entre eux une sorte de gêne sinon de promiscuité, compensa par l’écrit des rapports compliqués avec son entourage, et eut besoin de la correspondance, tôt dans sa vie, pour exprimer l’homme. Trois ans plus tôt, renvoyé de l’atelier du peintre Fernand Cormon pour insubordination, le jeune rebelle quittait Paris pour découvrir la Bretagne, à pied, avalant avec ténacité les kilomètres, allant d’une ville à l’autre. Il séjourna à Pont-Aven, où il espérait rencontrer Gauguin. De retour à Paris (printemps 1887), il se liait d’amitié avec Van Gogh, fréquentait Signac, Pissarro, Anquetin, abrégeait le dessin : il allait vers la forme simple, la gamme de couleurs restreinte, la synthèse formelle d’où naîtrait le symbolisme de Pont-Aven : « la signification ou synthèse s’imposait d’abord comme inhérente à l’idée ; car l’idée ne garde que l’essentiel des choses perçues et par conséquent en rejette le détail. La mémoire ne retient pas tout, mais ce qui frappe l’esprit ». (É. Bernard, cité par A. Cariou dans Les peintres de Pont Aven, éd. Ouest France, 1999 p.56).
Le style de Bernard évolua de l’impressionnisme vers un néo-impressionnisme pointilliste puis vers une nouvelle organisation de la toile, pour que « les idées dominent la forme » ; il s’orienta vers ce qui allait donner le « cloisonnisme » ou l’image en formes élémentaires, teintes plates et cernées d’un contour précis, couleur en plaques juxtaposées ; peignit des Paysannes bretonnes, des Natures mortes, des Cueilleuses de poires, Une jeune femme lisant en kimono, Pont-Aven...
Pont-Aven, petit bourg breton entre Concarneau et Quimperlé, dans le sud-est du Finistère en Bretagne regroupait des artistes très différents venus peindre là. Lorsqu’en 1886, Gauguin y arrive, à la recherche d’une vie simple et à bon marché et croyant trouver un trou, il s’étonne d’y rencontrer un certain nombre de peintres, pour beaucoup Américains qui, depuis une vingtaine d’années déjà ont pris l’habitude d’y séjourner et d’expérimenter de nouvelles formes picturales. Bernard y trouva lui aussi son compte et liera son nom à cette période de Pont-Aven entre 1886 et 1893, bien plus qu’au reste de sa vie.
On sait peu de choses du peintre Émile Bernard, né à Lille, en 1868, dans une famille bourgeoise, mort, à Paris, soixante-treize ans plus tard, sculpteur, graveur, poète. Adolescent doué, critique d’art avisé dès l’âge de vingt ans, il fit paraître ses premiers articles à la gloire de Cézanne, de Van Gogh, de Filiger, de Redon ; tempérament ombrageux et volontiers solitaire, indépendant, il eut pourtant le génie des rencontres, inspirant à Gauguin (son aîné de vingt ans), sa Vision après le sermon. « j’avais peint (...) une prairie ensoleillée de parti pris jaune, historiée de coiffes bretonnes et de groupes noir-bleu. De ce tableau Gauguin fit La Vision du sermon (...) Un an plus tard, j’exposai mes Bretonnes dans la prairie (...).On me traita de plagiaire et d’élève de Gauguin, (qui) fut acclamé chef de l’école symboliste ». (Émile Bernard, Propos sur l’art, édition établie par Anne Rivière, éd. Séguier, tome 1). Émile Bernard ou l’imposture ressassée : le peintre ne s’en remettra jamais. Gauguin et lui s’étaient retrouvés à Pont- Aven en 1888, et la période de création, féconde pour l’un comme pour l’autre avait donné les fameuses Bretonnes dans la prairie. En juin 1889, dans l’Exposition Universelle, Bernard exposait 23 toiles et aquarelles à côté de celles de Gauguin. Il se brouilla avec lui, définitivement, deux ans plus tard, lorsque la critique proclamera celui-ci chef de file du symbolisme pictural et qu’il revendiquera en vain sa part de reconnaissance. Il en concevra une forme d’aigreur au point de ne plus écrire sur ses contemporains que pour dire qu’il avait été pillé et qu’on lui avait volé ses découvertes. Fragilisé, traversé par une crise violente, il reniera totalement le symbolisme pour se tourner vers d’autres sources d’inspiration. Attiré par l’Orient, il partit pour un long périple (1893) de l’Italie à l’Égypte, passant par Constantinople. Marié, établi au Caire, féru de philosophie et de mysticisme, il se tourna vers un art de plus en plus traditionaliste, teinté de religiosité, inspiré de primitifs italiens et d’art byzantin. Revenu en Europe définitivement en 1904, il voyagea en France, en Espagne, à Venise, réalisa paysages et scènes intimistes, eut pour compagne Andrée Fort (sœur du poète, Paul Fort, qu’il épousera - après la mort de sa femme légitime, Hanenah - en 1938, deux ans avant sa mort), s’installa à Paris, dans l’île Saint-Louis où il recevait chaque semaine, poètes, musiciens, écrivains et intellectuels.
Il consacra ainsi l’autre moitié de sa vie à la littérature, à l’art du livre - travaillant aux gravures, illustrant aussi bien les Amours de Ronsard, que les Œuvres de Maistre François Villon, Les Fleurs du Mal, L’Odyssée ou La Fin de Satan de Victor Hugo - à la poésie (17 volumes Voyage de l’Être allaient paraître) : érudit, doué, peu amène envers ses pairs, ambitieux précoce qui ne se guérit jamais d’une frustration cuisante ; la non reconnaissance de son talent. « A l’heure qu’il est, 1918 (j’ai cinquante ans), j’ai produit environ deux mille tableaux, vingt livres, romans, critique, philosophie dont quelques-uns seulement sont édités, près de mille gravures sur bois et eaux-fortes, plus de cent mille vers, plus de trois mille dessins. (...) Pourtant je suis quasiment inconnu, on me marchande la célébrité que l’on donne au moindre faiseur de bagatelle, au premier ignorant venu (...) » (Exergue aux Lettres d’un artiste).

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