Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Fiodor Dostoïevski : portrait. Par Corinne Amar

 

Fiodor Dostoïevski, portrait « Ne vendez jamais votre esprit. Ne travaillez jamais sous la menace du bâton... Sous la menace d’une avance. Croyez-moi... Toute ma vie, j’en ai souffert, toute ma vie j’ai écrit en me pressant. Et combien de tourments ai-je supportés... J’ai vécu ces souffrances de nombreuses, de très nombreuses fois. La peur de ne pas livrer dans les délais ; la peur de gâcher quelque chose : et, à coup sûr, on va la gâcher. J’en arrivais tout simplement au désespoir. » C’est à une jeune femme que Dostoïevski prodigue ces conseils sur le métier d’écrivain, en 1880, avant-dernière année de sa vie ; il termine Les Frères Karamazov. On se l’arrache dans les salons, son discours sur l’esprit national russe pour le centenaire de Pouchkine est un événement, on le considère comme l’un des plus grands romanciers russes, et si on lui reproche un style impulsif, bâclé, « des répétitions inutiles, des mêmes phrases et des mêmes mots » c’est qu’il est continuellement poussé par la nécessité : il écrit le couteau sous la gorge, bourreau de travail et toujours couvert de dettes, possédé par le démon du jeu, obsédé d’argent, joueur pour gagner, toujours au fond sinon au bord du gouffre, pauvre qui sans cesse mise à la roulette ses derniers roubles et rêve en vain de richesse, qui se plaint à ses éditeurs, supplie, réclame, malade et épileptique qui va de crise en crise, et toujours en sursis, qui sillonne l’Europe pour fuir ses créanciers, ne voyant Dieu que russe dans une vision mystique de la Sainte Russie, absolu nationaliste, antisémite, seul et sans amis et emmuré dans son univers intérieur.
Quand Fiodor Dostoïevski naît, en 1821, à l’Hôpital des pauvres de Moscou où son père, médecin militaire est en poste, Pouchkine (1799-1837) a vingt-deux ans, Gogol (1809-1852), a douze ans, Tolstoï (1817-1875) a quatre ans, Tourgueniev (1818-1883) a deux ans ; quand il meurt en 1881, d’une hémorragie pulmonaire, à Saint-Pétersbourg, Tchekhov (1860-1904), a vingt et un ans.

Une enfance entre ville et campagne, un frère aîné, une éducation de qualité exigée par un père sévère ; entre 1822 et 1835, naissent quatre sœurs et deux frères. La mère, à qui il est attaché, meurt de tuberculose, en 1837. Le docteur Dostoïevski abandonne l’hôpital et sa clientèle pour des nuits de beuverie ; tyran domestique, il finit, sauvagement assassiné par ses serfs, en 1839. C’est à la suite de ce drame que Dostoïevski aurait eu sa première crise d’épilepsie. A Saint-Pétersbourg, où il est inscrit avec son frère à l’École centrale du Génie militaire, il vit de modestes sommes versées par son tuteur. « Il n’a pas de meubles, juste une table pour écrire, un divan pour dormir, quelques chaises et des centaines de livres sur le plancher, mais il peut recevoir sans contraintes ses camarades... ils continuent à débattre de sujets plus ou moins graves, et toujours passionnés de littérature, (...) boivent, fument, jouent aux cartes jusqu’au petit matin. Lorsqu’il reçoit quelques sous, Dostoïevski les invite tous chez Dominique, un restaurant chic et cher, quitte à se faire prêter le lendemain de l’argent pour ses cigarettes. » Volontiers dépensier, généreux, empruntant, remboursant, indifférent à l’argent et pourtant inquiet d’en manquer, ainsi est-il décrit par Virgil Tanase, dans son Dostoïevski (Gallimard 2012, folio biographies, p.37).
Il est nommé officier, en 1843, démissionne l’année d’après, persuadé que sa vocation est ailleurs. Après avoir traduit Eugénie Grandet de Balzac, l’un de ses auteurs préférés, il publie en 1845 son premier roman, Les Pauvres Gens - échange de lettres de deux personnages ou l’histoire d’un vieux fonctionnaire, Makar Dievouchkine et d’une jeune fille, Varenka, chaste et pauvre orpheline, parente éloignée pour laquelle il s’est pris d’affection et qu’il veut arracher aux entremetteuses, aux créanciers, à la phtisie qui guette. « Je suis excessivement content de mon roman, écrit Fiodor à son frère. Je ne cesse de m’en réjouir. Il me rapportera certainement de l’argent... C’est une chose austère et harmonieuse. (...) Si mon affaire rate, peut-être que je me pendrai. (Dominique Arban, Dostoïevski par lui-même, Seuil 1970, p.45) ». Le roman est un succès, encensé par le grand critique de l’époque, Bielinski : Dostoïevski est entré dans le monde littéraire. Il publie l’année d’après une nouvelle Le Double puis quelques autres récits, fréquente le groupe libéral de Petrachevski qui, clandestinement, tente de préparer les paysans à la révolution socialiste. En 1849, tous les membres du groupe sont arrêtés et condamnés à mort. On les conduit devant l’échafaud. Simulacre d’exécution ; gracié avec ses camarades au dernier moment par le tsar Nicolas 1er qui comptait leur donner une leçon, il voit sa peine commuée en quatre ans de bagne. Il part fers aux pieds pour la Sibérie. « Ce fut un long apprentissage », dira-t-il plus tard, dans la puanteur de sa chambrée, la promiscuité et la solitude qui fut la sienne. « Seul avec mon âme, je considérais ma vie antérieure, je l’analysais jusque dans ses ultimes détails, je me jugeais sévèrement, sans pitié. (...) Je me disais, je décidais, je me jurais qu’il n’y aurait dans mon avenir aucune des fautes, aucune des chutes d’autrefois : j’échafaudais tout un programme que je me promettais fermement d’accomplir. (cf.D.Arban, p.97) ». Solitude insupportable et bénie, instants de repentir, pétris de christianisme et de péché rédempteur. Il revient diminué physiquement et moralement de ces travaux forcés, entreprend dès 1855 Souvenirs de la maison des morts (qui paraîtra en 1862). À l’expiration de sa peine, il est intégré à l’armée où il servira trois années avant d’être autorisé à regagner Saint-Pétersbourg où, avec son frère, il fonde une revue. Après le succès de son grand roman, Crime et Châtiment en 1866, impressionnant l’opinion par « la puissance et la cruauté du récit », menacé d’emprisonnement par ses créanciers, il entame la rédaction d’un nouveau roman Le Joueur.
Veuf de Maria Dmitrievna Issaïeva en avril 1864, Dostoïevski a rencontré en octobre 1866 Anna Grigorievna, une jeune sténodactylographe qu’il a engagée pour la rédaction du Joueur et qui devient sa seconde femme l’année d’après. Elle a vingt ans de moins que lui, elle l’admire, a foi en lui. Il fera d’elle une confidente privilégiée. Il est malade, accablé de dettes, se plaint constamment de ses conditions de travail. Le couple quitte la Russie face au spectre de la prison. Ils partent pour l’Allemagne, l’Italie, il joue à la roulette, perd tout, se remet au travail, dans le tourment et l’urgence, encore une fois comme à chaque fois, tel un pacte avec le Diable entre argent gagné, aussitôt reperdu et sursaut créateur qui le plonge dans le travail. Exil de quatre ans et demi ; Dresde, Baden-Baden, Wiesbaden, Milan, Florence... Quitter la Russie est une épreuve quand ce n’est pas un « enfer ». « Comment peut-on supporter toute une vie à l’étranger ? Sans la patrie, quelle souffrance (...) », écrit-il au poète Apollon Nikolaïevitch Maïkov, dans une lettre datée du 16 août 1867.
Dans les années suivantes, il écrit L’Idiot, L’Éternel Mari et Les Démons. En 1875, il publie L’Adolescent puis, l’année suivante, il commence la publication mensuelle du Journal d’un écrivain. En 1880, il termine par ce qu’il considère comme son chef-d’œuvre, Les Frères Karamazov.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite