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Cahiers Jean Vilar 112 & 113 Par Gaëlle Obiégly

 

Cahiers Jean Vilar 112 Pour la plupart des gens, le nom de Vilar est associé à une politique culturelle. C’est que ces traces-là sont encore vécues par tous. Tandis qu’il ne subsiste de ses mises en scène que des photographies en noir et blanc, des archives qui semblent à l’opposé de ce que furent les spectacles de Jean Vilar. Les évocations, les descriptions offertes par ses contemporains peuvent, bien plus que les photographies, aussi belles soient-elles, louer la force et les partis pris artistiques du régisseur de théâtre. Régisseur est un terme qu’il revendiquait. Chaque représentation efface la précédente, s’efface elle-même au profit de la suivante. C’est un art éphémère, collectif que Vilar a voulu radical et politique. Les numéros 112 et 113 des Cahiers Jean Vilar racontent l’itinéraire de cet enfant de Sète, ses collaborations, et ils passent en revue les nécrologies qui suivirent sa mort au mois d’août 1971. Mais surtout ces deux numéros des Cahiers nous donnent à lire des extraits de la correspondance de Vilar avec sa femme, Andrée Schlegel. Il s’agit d’une correspondance inédite. Dans ce contexte, elle a un double intérêt. Elle enrichit notre connaissance de Vilar, parce qu’il s’y montre pleinement. Son épouse apparaît, bien qu’on n’entende pas sa voix, comme sa plus proche collaboratrice. Elle veille, semble-t-il, sur tous les projets. Disons que c’est une confidente. Elle vit dans le midi, tandis que son travail le contraint à vivre à Paris, puis à voyager beaucoup. Ils s’écrivent. Après les hommages, les témoignages, expositions qui occupent la plus grande partie de la revue, on lit et regarde l’écriture de Vilar - ses lettres. Elles sont simples, elles sont efficaces. Il ne se force pas à donner des nouvelles et n’oblige pas Andrée à lui écrire si elle n’en éprouve pas le besoin. Quand il s’agit de mettre en scène un texte, Vilar favorise aussi la simplicité, la clarté. Parce qu’il faut servir les textes, et non s’en servir. Parce qu’il faut capter l’attention du plus grand nombre. À sa manière Vilar est un iconoclaste, sans être un paria. Iconoclaste, car il n’a voulu qu’assassiner la mise en scène. Cet art, selon lui, ne cherche qu’à se faire valoir au détriment des auteurs. Mais pour Vilar, seuls les auteurs, et seul le public importent. Le théâtre, il ne le considère pas comme une fin mais comme un moyen. Les comédiens et metteurs en scène passent une parole. Elle ne leur appartient pas. Appartient-elle, d’ailleurs, à quiconque ? Il s’agit de mettre en commun. Le théâtre, selon Vilar, est un moyen d’agir sur le monde et sur les hommes. Sa tâche est politique, donc. À sa femme, il écrit qu’il ne veut pas faire et présenter à autrui ce qu’il ne juge pas excellent. Et de son goût nous avons un aperçu au fil des lettres. Elle est poète, et dessinatrice. Parfois, l’on perçoit que Vilar s’adresse à une artiste, une amoureuse, parfois à une mère de famille. La correspondance s’étale sur trente années, de 1941 à 1971.

Cahiers Jean Vilar 113 Dans le numéro 113, le monde de Jean Vilar est détaillé. Chacune des personnalités qui l’ont entouré et qui ont participé à sa réussite et à celle de ses projets fait l’objet d’un développement. Mais, surtout, en lisant la deuxième partie de la correspondance - la première partie étant publiée dans le numéro 112 - on comprend que celle qui a aussi mais d’une manière intime et secrète œuvré à ce monde de Vilar, c’est sa femme. Derrière les grands hommes, il y a souvent de grandes femmes. L’épouse de Jean Vilar a sacrifié son métier, son art pour leur famille. Quittant le sud et celle qu’il aime pour regagner Paris, Vilar achète Thomas L’Obscur de Maurice Blanchot. Le livre est tout juste paru, il l’a acheté en gare de Nîmes - ce qui surprend. Il fait part de sa lecture à Andrée. Il aime le livre, comme il l’aime elle, avec tendresse. Ce n’est pas que l’un et l’autre soit comparables mais Vilar fait vivre côte à côte les œuvres et les êtres vivants. Il se voit lui-même comme un être qui a créé involontairement puis consciemment » un lieu où vivent les êtres choisis.
Est-ce que ce n’est pas ce monde-ci, ce monde idéal, personnel, où cohabitent les phrases des auteurs, les corps des acteurs, les voix des uns dans la voix des autres, n’est-ce pas ce que Vilar donne à voir sur la scène ? Ce royaume sans pensées petites. Il emmène le théâtre sur les routes. Il adore renouveler les mises en scène, aller au devant des gens, multiplier les publics. Pour faire venir au théâtre ceux qui n’y vont pas il faut d’abord aller vers eux. Leur faire accepter leur intelligence. L’action politique de Vilar commence par une prise en charge sensible des classes populaires. Il faut les convaincre de leur capacité à comprendre tout. Il faut les désintimider. Jusqu’alors les œuvres de l’esprit étaient destinées à la bourgeoisie. À part elle, qui a les moyens de se rendre au théâtre ? L’art est cher. Vilar travaillera à ce que le théâtre reçoive des subventions afin de diminuer le prix des places. C’est l’autre versant de l’action politique, le versant concret. Son métier n’est pas un métier de rêveur. Il mène une vie « purement active ». La fraîcheur, la spontanéité nécessaire à l’invention doivent s’allier au courage, et même à une certaine dureté pour conduire l’œuvre théâtrale. Du moins, telle que lui la conçoit. Il faut vaincre. La victoire venue, on sent dans les lettres de Vilar que la naïveté a fait place à de l’amertume. En 1956, il a créé le festival d’Avignon, le TNP dont les spectacles partent en tournée dans le monde. La plupart du temps, il est loin. Loin de quoi ? De sa famille, certes, mais loin surtout du garçon qu’il fut, solitaire, mélancolique, dont l’âme était un feu. Vilar a du succès, il attire à lui des hommes et des femmes intéressants. Quelque chose, cependant, s’effondre. Quelque chose que le succès lui-même a produit. Devant lui se profilent d’autres belles années, d’autres succès, qui déjà l’écœurent. Parce qu’elles seront des copies de celles qui viennent de s’écouler, cinq années radieuses. Il faudrait faire un choix entre « la planque misérable mais sûre, ou l’aventure un peu folle mais mouvementée. » Ou l’administration ou l’aventure. Cette dernière ayant pour conséquence l’isolement. Son échec, son aventure, Vilar l’aura. En 1959, il ouvre une seconde salle pour le TNP. La salle Récamier est réservée aux auteurs contemporains. Gatti, Pinget, Beckett y sont joués. Cette expérience ne rencontre aucun succès. Vilar devra l’abandonner. Mais lui qui cherchait un « théâtre de son temps dans une langue hors du temps », sans doute ne considère-t-il pas cet échec autrement que comme une aventure trop vite arrêtée. Outre cette correspondance de Jean Vilar et Andrée Schlegel, son épouse, on lit dans les numéros 112 et 113, une évocation des liens amicaux qui unissent Jean Vilar et René Char ainsi que l’éditorial profond du metteur en scène Jacques Lassalle. Et beaucoup de documents, lettres reproduites, dessins des costumes, photos.
Pour celui qui les contemple comme des cadres vivants, ces images sont en couleurs. Pour ceux qui ont assisté à ces représentations, qui ont vécu le théâtre qu’a fait Jean Vilar, ces images contiennent les moments éblouis dont les témoignages écrits, les lettres, rendent comptent. Les photos peuvent-elles archiver les murmures, les voix, les robes brutales et même le ciel sous lequel ont eu lieu ces représentations théâtrales ?

......

Cahiers Jean Vilar n° 112
Cahiers Jean Vilar n° 113
Rodolph Fouano, rédacteur en chef des Cahiers Jean Vilar
Jacques Lassale, président de l’Association Jean Vilar
http://maisonjeanvilar.org/public/a...

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