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Extraits choisis - Dostoïevski par Virgil Tanase

 

Dostoïevski
par Virgil Tanase
Éditions Gallimard, Folio biographies

Un Tatar converti,
un prête uniate
et un médecin malgré lui
p.9

Le jeune Fiodor Dostoïevski est arrêté le 23 avril 1849. Il est jugé et condamné le 13 novembre de la même année. Le 22 décembre à sept heures du matin, il est conduit devant le peloton d’exécution.
S’il l’avait écrite lui-même, à sa façon, sa biographie pourrait passer aux yeux de ceux qui l’ignorent pour un de ses romans. Tant le héros, paradoxal et aux agissements surprenants, se trouve pris dans la tourmente d’histoires si invraisemblables qu’elles semblent inventée.
Elles ne le sont pas.
Elles le soumettent à des épreuves terribles, il est obligé, pour survivre, de fréquenter ces recoins de notre personnalité habituellement cachés qui abritent les mécanismes de nos comportements. Une fois là, Dosotïevski en profite pour nous les faire découvrir en y conduisant ses personnages. Rien d’étonnant qu’ils lui ressemblent, tellement ahurissant en profondeur, là où ils frôlent le mystère de l’existence, tellement ordinaires dans la vie de tous les jours où ils sont, comme lui, comme quiconque. (...)

......

Le nerf de la guerre
P. 144

L’actualité se vend toujours bien. Autant en profiter. Dostoïevski écrit le 10 septembre 1865 à Mikhaïl Katkov, le directeur du Messager russe, pour solliciter une avance pour son nouveau roman dont il laisse entendre qu’il est déjà suffisamment avancé pour qu’il puisse lui en remettre une première partie dans un mois :

L’action est actuelle, de cette année même. C’est le compte rendu psychologique d’un crime. Un jeune homme exclu de l’Université, d’origine citadine modeste et vivant dans une extrême pauvreté, par légèreté, par manque de fermeté dans les principes et sous l’influence de certaines de ces idées « mal digérées », bizarres, qui sont dans l’air, a résolu de sortir d’un coup de sa triste situation. Il a décidé de tuer une vieille femme, veuve de conseiller titulaire, faisant métier d’usurière. La vieille est bête, sourde, malade, avide, elle pratique des taux de juif, elle est mauvaise et dévore son prochain, tourmente et exploite sa propre sœur cadette. « Elle ne sert à rien », « pourquoi vit-elle ? », « est-elle utile à quiconque ? », etc. Ces questions font perdre la raison au jeune homme. Il décide de la tuer, de la dévaliser ; cela afin de rendre heureuse sa mère, qui vit en province, de délivrer sa sœur, demoiselle de compagnie dans une famille de nobles qui vivent dans leurs terres et dont le chef de famille la poursuit de ses propositions lubriques ; cela aussi pour pouvoir, lui, finir ses études et voyager à l’étranger, puis être toute sa vie honnête, ferme, inébranlable dans l’accomplissement de « son devoir d’homme envers l’humanité » , ce par quoi, naturellement, il « rachèterait son crime » (...). Par le plus grand des hasards, lui, il réussit son entreprise, rapidement, avec succès. Nul ne le soupçonne ni ne peut le soupçonner. Et c’est là que se déroule tout le processus psychologique du crime. D’insolubles questions viennent soudain heurter le meurtrier, des sentiments insoupçonnés, inattendus tourmentent son cœur. La vérité divine, la loi terrestre prennent leur dû, quant à lui, il finit par être contraint de se dénoncer lui-meme. Contraint afin, certes, de périr au bagne, mais aussi de rejoindre à nouveau les hommes ; ce sentiment de coupure, de séparation du reste de l’humanité, éprouvé aussitôt le crime commis, l’a poussé au bout de la souffrance.

[Dostoïevski, Correspondance, édition présentée et annotée par Jacques Catteau, Bartillat, 1998, t. II, p. 101]

À la fin du mois d’octobre 1865, Dostoïevski est en train d’écrire les premières pages de Crime et Châtiment.

......

Un homme absolument beau
P. 168

À Bad-Homburg, avant d’aller au casino pour jouer à la roulette, Dostoïevski trouve le temps d’écrire à sa femme. Il se demande, stupéfait, quelle mouche l’a piqué pour lui faire abandonner son épouse et se retrouver loin d’elle dans un endroit où il ne sait pas ce qu’il cherche exactement :

Je ne cessais de penser à toi et me disais : pourquoi ai-je quitté mon Ania ? Je t’ai revue tout entière, jusqu’au dernier petit repli de ton âme et de ton cœur, durant tout ce temps, depuis le mois d’octobre, et j’ai compris qu’un ange aussi accompli que toi, aussi radieux, doux, paisible, beau, innocent et ayant foi en moi, je ne le valais pas. Comment ai-je pu te laisser ? Pourquoi suis-je parti ? Et où ? Dieu t’a confiée à moi afin qu’aucune des prémices et richesses de ton âme et de ton cœur ne soit perdue mais, au contraire, devienne luxuriante et s’épanouisse. Il t’a donnée à moi afin que, par toi, je rachète mes immenses péchés en te présentant à Lui formée, guidée, préservée, sauvée de tout ce qui est vil et cause la mort de l’esprit ; et moi (cette pensée, il est vrai, me venait sur moi-même auparavant déjà, en catimini, surtout quand je priais), mon stupide voyage d’aujourd’hui, je puis te désorienter toi aussi...

(...)

Voici mon observation, Ania, définitive : si l’on est raisonnable, autrement dit si l’on est comme de marbre, froid et d’une inhumaine prudence, alors, immanquablement, sans le moindre doute, on peut gagner tant qu’on veut. Mais il faut jouer longtemps, de nombreux jours durant, se contenter de peu si on n’a pas de chance et ne pas forcer le sort.

(...)

Si tu n’es pas malade, alors envoie-moi sur-le-champ, dès que tu recevras cette lettre, vingt impériales. Ne perds pas une fraction de seconde. Telle est ma grande prière. Premièrement, il faut racheter ma montre, puis régler l’hôtel, puis le voyage, ce qui restera, je te l’apporterai tout entier, ne t’inquiète pas.

(...)

Ania, ma chérie, ma joie ! Je dois gagner. C’est une nécessité  ! Je ne joue pas pour me distraire. C’est la seule solution et voilà tout est perdu en raison d’un mauvais calcul. Je ne te fais pas de reproche, c’est moi que je maudis : pourquoi ne t’ai-je pas prise avec moi ? en jouant petit à petit, chaque jour, IL EST IMPOSSIBLE de ne pas gagner, c’est sûr, j’en ai fait vingt fois l’expérience, or voici que je quitte Homburg perdant ; je sais aussi que si je pouvais m’octroyer un délai supplémentaire, fût-ce de quatre jours, durant ces quatre jours, je regagnerai sûrement tout.

(...)

Ania ma chérie, ma douce, lumière de mes yeux, pardonne-moi et ne me traite pas de salaud. J’ai commis un crime, j’ai perdu tout ce que tu m’avais envoyé, tout jusqu’au dernier kopeck. Une chose, une seule chose me remplit d’effroi, que vas-tu penser de moi ? Je crains ton jugement. Pourras-tu m’estimer encore ? Car que vaut l’amour sans l’estime ?

[Dostoïevski, Correspondance, édition présentée et annotée par Jacques Catteau, Bartillat, 1998, t. II, p. 189, p. 191, p. 199, p. 202 et p. 206.]

......

L’assassin, l’idiote et le nihiliste
P. 337

Pour l’heure, si Dostoïevski a le sentiment d’un sommet, ce n’est pas par rapport à l’intrigue policière. En revanche, comme il l’explique largement à Nikolaï Lioubimov pour se faire pardonner son retard, dans les chapitres qu’il est en train de rédiger, il est question de ce qui lui semble essentiel pour la compréhension de son « message » :

[Il s’agit] du sacrilège suprême et de l’embryon de l’idée de destruction en Russie aujourd’hui, dans le milieu de la jeunesse coupée de la réalité. Ces convictions sont précisément ce que je considère comme la synthèse de l’anarchisme russe contemporain. La négation non de Dieu mais du sens de sa création. Tout le socialisme est né et parti de la négation de sens de la réalité historique et en est arrivé à un programme de destruction et d’anarchisme. Les grands anarchistes ont été, dans bien des cas, des gens de convictions sincères. Mon héros prend un thème de mon point de vue irréfutable : l’absurdité de toute la réalité historique. Je ne sais si j’ai réussi, je sais en revanche que la figure de mon héros est au plus haut point réelle.

À Anna Grigorievna
p. 345

J’ai à présent les Karamazov sur le dos, il faut les terminer bien, les ciseler comme un joyau, or c’est une chose difficile et risquée qui me prendra beaucoup de forces. Cette chose scellera mon destin : elle imposera mon nom ou il n’y aura plus d’espoir.

[Dostoïevski, Correspondance, édition présentée et annotée par Jacques Catteau, Bartillat, 1998, t. III, p. 612 et p. 690]

© Éditions Gallimard

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