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Alain Robbe-Grillet : portrait. Par Corinne Amar

 

Le Voyageur du Nouveau Roman On commença à parler de lui, lorsqu’en 1953, alors ingénieur agronome de trente-et un ans, il faisait paraître aux éditions de Minuit, cet étrange roman, intitulé Les Gommes, imposant une écriture nouvelle qui allait faire de lui le chef de file du « Nouveau roman », dans la lignée d’une génération de la rupture et de la provocation (Michel Butor, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Marguerite Duras, Robert Pinget...). Les objets, les lieux devenaient essentiels, dans une extrême minutie de la description, où la vue, ordre unique de saisie, prenait tout son sens. Le récit des Gommes commençait par une description des gestes d’un patron de café, au lever du jour. Nous étions dans une ville inconnue et triste où un meurtre avait vraisemblablement eu lieu, dans un pavillon, non loin du café. Un agent spécial, Wallas, venait enquêter sur ce meurtre. Le lecteur allait faire connaissance avec l’assassin, rencontrer la victime (qui finalement était vivante) et l’enquêteur. On suivait ce dernier dans les méandres de la ville à la recherche d’indices. On apprenait qu’enfant, il était venu dans cette ville avec sa mère, à la recherche d’un parent, son père. On savait aussi que Wallas achetait des gommes d’un modèle bien précis, parce qu’il lui fallait une gomme « ni trop douce », « ni trop dure ». Il ne se souvenait jamais du nom de la marque, mais seulement d’une syllabe : DI. Comme dans Œdipe ? Souvenirs à gommer ?
On dit le roman illisible, voire ennuyeux, il fut remarqué par Jean Cayrol et Roland Barthes, défendu par Jean Paulhan, et son auteur fut encouragé par l’éditeur Jérôme Lindon et les éditions de Minuit dont il deviendra le conseiller littéraire jusqu’en 1985. Deux ans plus tard, en 1955, il publiait Le Voyeur, autre roman policier qui mettait en scène un voyageur de commerce, représentant en montres, qui arrivait sur une île, et nous le suivions dans ses trajets à bicyclette pour tenter de vendre sa marchandise. Dans cette île, une jeune fille était assassinée ; il y avait donc crime et nous étions devant une énigme - de la narration à l’intrigue. Le roman gagna le prix des Critiques, fit parler de lui avec fracas (et se vendit fort bien).
Minuit publiera l’essentiel de son œuvre ; La Jalousie (1957), Dans le labyrinthe (1959), L’Année dernière à Marienbad (ciné-roman, 1961), Instantanés (1962), Un Régicide (1978), Souvenirs du triangle d’or (1978), La Reprise (2001), L’Immortelle (2003)...
À chaque roman, Alain Robbe-Grillet inventera, réinventera de nouvelles formes, créant son propre univers en littérature. Il laissera une œuvre considérable et un nom illustre, entré à l’Académie française en 2004, au fauteuil de Maurice Rheims, sans y avoir jamais siégé, ayant refusé de prononcer son discours de réception et de porter l’habit vert.
En dehors d’une œuvre littéraire principale abondante en tant que romancier, il fut critique, théoricien, professeur, essayiste. On lui doit aussi une œuvre cinématographique intéressante, qu’on dit inégale mais inventive ; de L’Année dernière à Marienbad, réalisé par Alain Resnais d’après le scénario de Robbe-Grillet, aux films plus récents, La Belle Captive, Un bruit qui rend fou, ses films se nourrirent de ses obsessions sexuelles et de ses fantasmes sado-érotiques.

Il naît à Brest, en 1922, dans une famille modeste, fils d’instituteur. « J’étais le bon fils d’une famille de droite » (Entretien avec J. Henric, Art Press n°88, déc. 1984). Son enfance se partage entre le Jura et Paris, où la famille habite. Il fait des études scientifiques, intègre l’Institut National Agronomique en 1942, mais se retrouve un an plus tard à Nuremberg, réquisitionné dans le cadre du Service du Travail Obligatoire où il restera jusqu’en 1944. Il est chargé de mission entre 1945 et 1948, puis devient ingénieur à l’Institut de Fruits et Agrumes Coloniaux. Il voyage à l’étranger. Sur le paquebot qui le ramène malade des Antilles en France, il commence à écrire Les Gommes. Il démissionne de son poste pour écrire. « Je crois que j’ai commencé à écrire, comme tout le monde sans doute, pour des raisons à la fois politiques et sexuelles. On sait depuis Freud que tout est sexuel, et depuis Marx que tout est politique. Il est probable que cela m’a amusé de retrouver le déclenchement de l’acte d’écrire dans une espèce de double révélation que j’ai eue, sur moi et sur le monde, à peu près vers la fin de la guerre. [...] Je me doutais bien, depuis longtemps que je n’étais pas tout à fait « normal », mais je découvre alors que les imageries sado-masochistes sont indispensables à mon fonctionnement génital. De cette découverte, je vais faire des livres. » (Art Press, id.)

En 1951, il rencontre Catherine Rstakian, à Paris, Gare de Lyon, dans un wagon d’étudiants en partance pour la Turquie. Elle sort de l’adolescence, c’est son premier voyage hors de France, elle ressemble à « une jolie petite fille » en fin col blanc et nattes blondes « avec ses moues d’enfant et son format de statuette ». Il l’épouse en octobre 1957. Elle va jouer dans ses films, l’accompagner partout dans le monde, participer à ses jeux érotiques, partager tout de sa vie et de ses fantasmes, jusqu’au bout, jusqu’à sa mort à lui, en février 2008. Sous son influence, elle écrira deux récits sulfureux, sous les pseudonymes de Jean, puis Jeanne de Berg, (L’Image, Minuit, 1956, et Cérémonies de femmes, Grasset, 1985). Actrice, photographe de plateau, elle adorera la mise en scène, dans tous les sens du terme ; côté public, avec le cinéma (ayant souvent cherché des décors, voyagé en quête de repérages), et côté privé, en organisant des soirées privées sado-masochistes, écho aux scènes décrites par Robbe-Grillet dans ses propres romans. « Quand j’ai rencontré cet homme, j’étais déjà disposée à cela. Il avait tenté dans ses précédentes amours, en tâtant le terrain, de parler de ses fantasmes. Mais il n’a rencontré que scepticisme, sourire, incompréhension. Moi j’ai tout de suite été intéressée [...]. J’étais un terrain propice, il n’y avait plus qu’à semer. » (Le Magazine Littéraire, Entretien avec V. Marin La Meslée, oct. 2001, n°402, p.36). Elle est sa mémoire vive, note tout au jour le jour de leurs voyages, de leurs déplacements, sur des petits carnets personnels, histoire d’« établir une continuité ». Quant à lui, qui n’avait pas d’agenda, s’il ne notait rien, il conservait tout ; des billets de train, d’avion ou de bateau aux états de ses manuscrits, des innombrables photographies que Catherine ou lui prenaient des lieux où ils passaient, des gens qu’ils croisaient, des nuages, des paysages de Hong Kong ou de Tunisie, des chambres d’hôtel dans lesquelles ils séjournaient, aux lettres, aux livres qu’il recevait, des notes sur les films, aux photographies d’acteurs, actrices lors de ses tournages, des peintures-collages qu’il réalisait aux cactus de sa serre personnelle dont il était très fier... Dans une Chronologie illustrée 1922-2002, intitulée Alain Robbe-Grillet, Le voyageur du Nouveau roman (éd. de l’IMEC, 2002), riche d’un beau fonds d’archives, Olivier Corpet et Emmanuelle Lambert retracent en images et en légendes, avec des citations de Robbe-Grillet, le parcours d’une vie, donnent à lire sa substantifique moelle, croisant l’œuvre et la biographie. « Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi. Comme c’était de l’intérieur, on ne s’en est guère aperçu. Heureusement. [...] »

......

Visuel :
Olivier Corpet et Emmanuelle Lambert
Alain Robbe-Grillet, le voyageur du Nouveau Roman.
Chronologie illustrée 1922-2002
Éditions de l’IMEC, 124 pages, 2002

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