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August Strindberg - Correspondance, Tome 3 Par Gaëlle Obiégly

 

August Strindberg, Correspondance Tome III Strindberg écrit ses lettres avec son génie. Qu’on aime ou non l’œuvre diverse, abondante, magnifique de Strindberg, on s’éprend de cet homme. À la manière dont Elena Balzamo, l’autre auteur de cette correspondance, commente Strindberg on perçoit l’amitié profonde qu’elle lui voue. Au fil de la lecture on la comprend et on la partage. On lui sait gré de son souci tant du texte que de ses lecteurs et du soin apporté à l’édition de cette correspondance. Strindberg suscite la sympathie, au sens étymologique de ce mot. De cela naît le plaisir de le connaître mieux, et même intimement. Bien qu’il soit déjà entièrement dans son œuvre. On ne peut jamais le quitter, tant il est attachant, et imprévisible. Les lettres le montrent tel qu’il est, au-delà de sa réputation. On le dit fou mais il est habité par son génie. On le dit misogyne mais il est amoureux désespérément. On le dit incohérent mais il est multiple. D’ailleurs, quand il mène des expériences scientifiques, son attention va aux matières composites. Le souffre, par exemple. À l’époque où Strindberg se voue à la science, il vit à Paris une existence épouvantable. Il est malade, il est seul, il connaît la misère. Mais il fait des découvertes, celle de la formule de l’iode, et la méthode pour en fabriquer. Il observe les plantes, constate qu’elles ont des nerfs. Les recherches scientifiques de l’écrivain, et du reste aucune des épreuves qu’il traverse, ne l’éloignent de l’écriture telle qu’il la vit. C’est-à-dire comme l’alchimie. Tout ce qu’il vit sera transformé. De toute matière il fera de l’or, une sorte d’or. Et il connaîtra la gloire, ça il n’en doute pas. L’excitation est parfois extrême, à cause du projet, des visions. Malgré les contradictions, les changements, son obsession semble immuable. Il y a cette question à la fois calme et déchirante : qu’est-ce que c’est « être » ? Elle hante toute sa correspondance. Elle est même explicitement formulée. Les contradictions, fameuses, la multiplicité de Strindberg n’entament pas son identité et même elles la constituent. Il est à la fois celui qui change et qui demeure. La correspondance garde trace de ce caractère tout aussi obstiné que versatile. La prose de l’écrivain, dans les lettres, absorbe et restitue sa personnalité complexe. Mais surtout son intensité. Tout est compris à l’extrême. Ressenti, en fait. Le problème du langage est vécu réellement par Strindberg. Le langage dont la tâche consiste à dire ce qui réellement, ou matériellement, n’est pas là où on le dit. Le langage qui opère une transsubstantiation. Toute description de ce qui a été vécu change les faits. Transforme la matière en littérature. Là où l’être rayonne. Strindberg est un homme qui étincèle, même dans sa noirceur. Il se livre à ses amis, à ses enfants, aux femmes, aux acteurs de ses pièces avec générosité. Les lettres rendent compte d’une âme forte, de ses aventures et comportements. Ceux-ci sont liés à sa vocation d’écrivain, « celui qui peut se mettre dans la peau des autres et parler en leur nom  ». Ceci suppose une nature empathique et de se faire voyant. Strindberg se métamorphose dans l’écriture. Chacune de ses œuvres le transforme, le conduit à un état de conscience autre. Il reconnaît ne plus être le même et ne plus jamais le redevenir, chaque livre est un adieu. Et une renaissance. Alors cette réputation d’homme changeant, ayant dit tout et son contraire, s’explique-t-elle par sa pratique de l’écriture et sa condition d’écrivain. Les lettres éclairent l’œuvre de Strindberg en même temps qu’elles déroulent sa vie. Cette vie dont il a fait le matériau de ses récits et pièces de théâtre. Pour autant ses drames ne sont pas à prendre comme des confessions ou une autobiographie. Ils mêlent des morceaux de sa vie à ceux des autres, ce sont des mosaïques. La multiplicité des points de vue crée de grandes œuvres mais ce n’est pas l’argument brandi par Strindberg lorsqu’il se penche sur ses contradictions. Les causes sont plutôt psychologiques, morales, politiques. Son œuvre, écrit-il, « n’est qu’un perpétuel ajustement d’opinions, une suite de désaveux de [son]ancien moi (...), une lutte contre les anciens préjugés ». Ses pensées sont le fruit d’épreuves et même de souffrances. On pense souvent à Rimbaud en lisant les lettres, au Rimbaud de la lettre dit du voyant affirmant que le poète expérimente « tous les poisons pour n’en garder que les quintessences ». C’est ainsi que ces humains vivent. Il y a d’autres points communs : la beauté, la connaissance, l’aventure. Strinberg va de lieu en lieu, mène une vie de vagabond. Il loue la pauvreté choisie. Il considère les biens matériels comme des maux. Il se voue aux « vraies hauteurs de la vie » qui lui sont révélées par une existence tourmentée. Ses affaires sont éparpillées à travers l’Europe, il n’a pas d’argent, à peine de quoi s’habiller, ses dettes s’accumulent. Se consacrer à l’art, à la littérature était alors surtout échouer socialement, vivre d’aumônes. Si cette misère lui est pénible, notamment parce qu’il ne peut subvenir aux besoins de ses enfants, il lui trouve aussi des vertus. Débarrassé de tout, n’ayant plus de papier pour écrire, il se sent affranchi, « prêt à lever les voiles ».
Régulièrement il lui faut s’en aller, couper les liens et les rétablir par la correspondance. C’est ainsi qu’il est libre et disponible à cette quête spirituelle qui organise tous les mouvements de sa vie. Ce que reflète chacune de ses facettes. Il croit au Destin, s’en remet à lui. Il en tirera toujours quelque chose pour son œuvre, pour ses recherches, pour son âme. Ainsi les années de crise, où il se tient au bord de la folie, nourriront ce livre important qu’est Inferno. À cette époque-là, il entretient une correspondance abondante avec un homme qu’il n’a jamais rencontré. C’est le théosophe Thorsten Hedlund. À un moment le libre penseur Strindberg se trouve sous l’emprise de cet homme. Il lui confie toute sa personne dont lui-même n’a plus tout à fait la maîtrise. Finalement, il s’éloignera de lui, comme il s’éloigne de ce qui nuit à sa liberté. La manière dont s’articulent la liberté et le destin résonne dans tout ce volume. Là encore la contradiction se montre, mais au-delà des apparences se révèle la logique de Strindberg. Sa liberté tient à sa croyance au destin. Pas de stratégie, donc. Vivre selon son cœur et ses lois. Ne pas chercher à plaire, car ça vous fait « descendre vers les autres ». Tout ce qui lui arrive, il le considère comme inévitable, par delà bon ou mauvais. Et sa pensée se fait ainsi, par l’expérience. Des expériences, il tire une connaissance scientifique et mystique - personnelle, en tout cas. Strindberg, l’hétéroclite, a la capacité de concilier ce qui s’oppose, la science et la mystique, le destin et la liberté, l’égoïsme et la générosité. Il vit avec tout son instinct. Cette puissance de l’être rayonne dans presque chacune des lettres, quelque soit son destinataire et ce dont il parle. L’un d’eux se nomme Paul Gauguin qui a sollicité Strindberg pour son catalogue. Il refuse, mais il justifie son refus. Et cette explication donne lieu à une lecture superbe de la peinture de Gauguin, lequel aura trouvé en Strindberg non un serviteur mais un alter ego sans complaisance.

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August Strindberg
Correspondance - Tome 3 (1894-1912)
Choix, présentation et traduction du suédois par
Elena Balzamo
Édition Zulma, octobre 2012. 535 pages

Ouvrage édité avec le soutien de
La Fondation La Poste

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Elena Balzamo est à l’origine de la présente édition de la correspondance de Strindberg, en trois volumes. Essayiste et traductrice, elle a consacré plusieurs livres à la vie et à l’œuvre de l’écrivain, et traduit aussi bien son théâtre que ses romans et nouvelles.
Pour sa traduction de la correspondance de Strindberg, elle a reçu la bourse Jean Gattégno 2009, ainsi que le Prix Sévigné de littérature étrangère 2010-2011.

Prix Sévigné 2010-2011 :
http://www.fondationlaposte.org/art...

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