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Cher Père Noël ! Un siècle de lettres au Père Noël

 

Cher Père Noël, Jean-Pierre Guéno L’exclamation du titre annonce dès la couverture l’enthousiasme qui imprègne ce livre. C’est un volume épais, rigide, lourd, à l’inverse de son contenu. Tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, il a l’air d’un album. Il rappelle ces gros bouquins immobiles que l’on ouvrait sur la table ou sur les genoux. Leur poids nous clouait et les images aussi, par la fascination. Quand nous étions des enfants, c’est-à-dire disponibles à l’enchantement. Et même nous y étions voués.
Puisque c’est écrit sur la couverture, on s’attend à lire dans ce livre des lettres, celles qui ont été adressées au père Noël. Peut-être la nôtre aussi. Et ce serait étrange comme de réentendre une voix que l’on n’a plus. On s’attend à des milliers, des millions de lettres, dans beaucoup de langues, dont nous reconnaîtrons quelques mots. On s’attend à surprendre une correspondance secrète, amoureuse, des confessions. Qui l’a léguée ? Le secrétariat du père Noël.
Cette année, le secrétariat du Père Noël fête ses cinquante ans. Le livre célèbre autant cette sorte de Dieu qu’est le Père Noël que ses serviteurs au nombre desquels figurent Jean-Pierre Guéno et Françoise Dolto. En 1962, elle envoya la première réponse -officielle - aux lettres adressées au Père Noël. À l’époque, Françoise Dolto n’était pas la pédopsychiatre la plus célèbre de France. Son frère, directeur des PTT, lui avait demandé de répondre aux enfants. Elle-même ayant écrit des lettres au Père Noël quand elle avait cinq ans, elle accomplirait sa mission avec énergie - et le tact qui était le sien. Pendant plusieurs années, de 1962 à 1965, les petits Français reçoivent une carte postale signée « Le Père Noël », il les embrasse fort, il leur demande de bien travailler, d’être sage, de lui pardonner s’il se trompe dans les livraisons, il a une excuse : il est vieux. La malicieuse Françoise Dolto avait d’abord écrit « je suis très vieux et quelque fois je me trompe ». Elle a biffé « très », faisant passer le Père Noël pour un homme un peu coquet. Ce détail est amusant et fin car il agit sur la croyance des enfants, la renforce ou la renouvelle si elle avait faibli. Car, s’il se relit, et s’il ne peut s’avouer « très » vieux, le Père Noël, c’est qu’il réfléchit. Il se considère, il s’amende, il se trompe. Il est donc réel. Sur la couverture du livre, le Père Noël tient entre ses gros doigts une enveloppe non cachetée. Nous invite-t-il à la lire ? s’apprête-t-il à la lire ? Sa bouche est entrouverte par un sourire. Il semble vouloir nous faire la lecture à haute voix. Son geste est impatient et plein d’appétit. Le visage du vieux bonhomme s’offre à nous, simple et joyeux. Espiègle aussi. Du genre : j’ai plus d’un tour dans mon sac. Il a quelque chose d’enfantin. Pour qu’ils se confient à lui, c’est que les enfants se sentent compris, pas jugés. Il se détache sur fond noir. Car c’est la nuit, forcément. La nuit est quasiment une propriété du Père Noël qui, tel un saint, a des attributs. Des saints, la généalogie de cet être illustre en compte ainsi que des figures de la mythologie païenne et des personnages magiques. Jean-Pierre Guéno a pris soin de placer l’arbre généalogique du Père Noël au tout début de l’ouvrage qu’il lui consacre. Il fut, écrit-il dans la lettre généreuse qu’il lui adresse en guise d’introduction - son secrétaire particulier. Auparavant, il lui avait adressé des lettres - même parcours que Françoise Dolto. Des lettres, on en lira au fil des pages. Des lettres qu’il a sélectionnées, reproduites. Il y en a une de Françoise Dolto dont la présence bienveillante habite le livre. Souvent, les petites lettres sont rédigées au crayon sur des feuilles de cahier. Durant cinquante ans plus de trente millions d’enfants ont envoyé leurs missives au Père Noël qui - on le comprend - malgré sa grande puissance n’aurait pu au XXème siècle faire l’économie d’un secrétariat dévoué. C’est grâce à cette cellule que l’on obtient ce livre. Un hommage, un recueil, un album, une chronique, une hagiographie.
En effet, Jean-Pierre Guéno rappelle qu’avant d’être l’instrument du capitalisme, buveur de Coca-Cola, notre Père Noël était un saint. Il fit un miracle. Celui-ci est connu grâce entre autres à une chanson du XVIème siècle. La chanson, recueillie par Gérard de Nerval, raconte qu’un évêque ressuscita trois enfants assassinés par un boucher. Après quoi, il devint le saint patron des enfants. Ainsi naît la légende et l’icône : un vieil homme vêtu d’une robe verte ou rouge distribuant des présents. En échange desquels les enfants préparent un repas au bon Saint Nicolas. Il le prend en secret. Peut-être le partage-t-il avec l’âne bâté qui l’accompagne.
Quelle ressemblance le Père Noël a-t-il avec le saint dont il découle ? Les habits, l’errance, la tendresse. Au fil des pages, qui condensent le temps, nous voyons la représentation du Père Noël évoluer. Et devenir jeune à mesure qu’il vieillit. Aucun rapport entre la figure hiératique, blême, offrant la bénédiction et le Père Noël folingue incarné par Iggy Pop pour une publicité mise en scène par Jean-Paul Goude. Nous sommes alors en 2011. Le livre quitte la chronique pour un autre type de récit. Le Père Noël fait l’objet d’un examen sociologique tout en légèreté. Qu’attend-on aujourd’hui de lui, du vieux bonhomme ? Quel secours ?
Par l’abondance des images distribuées aux lecteurs, Jérome Pecnard, qui a conçu la maquette, nous donne à voir la permanence du Père Noël et ses changements. Ses changements, c’est-à-dire comment chaque époque le récupère. Ce sont les adultes, bien sûr, qui l’utilisent. Le Père Noël est mis au service du marketing, de toutes les idéologies - de l’air du temps. Pour les enfants, le Père Noël n’a pas d’histoire. Il est, tout simplement. Il est imprenable. Vous pouvez lui demander tout, à la fin c’est lui qui décide. Il est, il demeure dans la nuit du temps. Parfois, les lettres que lui adressent les petits ont l’air de confessions. Ils lui font des aveux et des promesses. Des déclarations d’amour - intéressées sans doute. La bienveillance supposée du Père Noël les incite à devenir meilleurs. Il faut ajouter aux attributs du Père Noël ses qualités morales. La générosité les résume. C’est d’ailleurs cette moralité irréprochable qui permet les détournements, caricatures dont il fait l’objet. L’agression humoristique marque heureusement davantage les esprits que celle, frontale, de catholiques fâcheux qui en 1951 brûlent le Père Noël. Peine perdue, il renaît de ses cendres. Et de toute façon, c’est du papier, ce n’est pas un homme.
Revenons aux enfants - dont il est le patron. Ils ne le craignent pas comme ils craignent l’autorité des hommes et des femmes auxquels ils sont tenus d’obéir. Mais ils redoutent qu’il les ignore. « Ne m’oublie pas » est l’injonction commune à toutes les lettres. On se demande si l’enfant n’espère pas ne surtout jamais oublier, lui, ce guide magnanime auquel on pardonne les défaillances. Parce que son indulgence à lui contamine celui qui en bénéficie. Le Père Noël sert aussi à penser. Mais il vaudrait mieux que cela ne s’ébruite pas. L’économie s’en porterait encore plus mal.

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Cher Père Noël !
Un siècle de lettres au Père Noël.

Jean-Pierre Guéno
Mise en images Jérôme Pecnard
850 illustrations, 300 pages couleur,
292 portraits du Père Noël,
52 dessins d’enfants, 127 lettres et manuscrits.
Éditions Télémaque, 9 novembre 2012. 31,50 €

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