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Leslie Kaplan, Millefeuille - Prix Wepler Par Corinne Amar

 

Leslie Kaplan, Millefeuille, Wepler 2012 Millefeuille, c’est son nom. Il a un prénom aussi, Jean-Pierre, mais tout le monde l’appelle plus souvent par son nom, à commencer par la narratrice. C’est un vieux monsieur solitaire et toujours entouré, indifférent à tout et qui pourtant, s’intéresse à tout (ou le contraire ; qui s’intéresse à tout et pourtant, est indifférent à tout). Il avait une femme, elle est morte, il a un fils, Jean, professeur de dessin, qui lui ressemble même s’ils ne se comprennent pas, il aime le mois de mai, il aime aussi recevoir chez lui où il offre le thé ; il fréquente les cafés où, volubile, il engage volontiers la conversation avec les uns ou les autres. Ancien professeur à la retraite, il lutte contre l’ennui et la hantise de la mort comme il peut, écrit, chez lui, un essai sur les rois shakespeariens, relit toutes les tragédies de Shakespeare, fait des rêves, puis des cauchemars, habite Paris, tout près du musée Bourdelle, dans le quartier Montparnasse. Chaque acte fait événement.
« Arrivé gare Montparnasse, il se dit qu’il pourrait aller au Monoprix et faire des courses, passer une commande. Il traversa la place et entra dans le Monoprix rue du Départ, fit le tour des rayons avec son caddie, et prit beaucoup de plaisir à commander toutes sortes de whisky, du vin, des bricoles diverses. A la caisse, il sortit sa carte bleue et fit son numéro... » (p.49). C’est le récit d’un homme ordinaire et singulier comme tous les hommes, dans ce roman où il ne se passe pas grand chose. Millefeuille lit, cuisine, se promène, tarde à répondre à un jeune ami romancier qui attend de lui une critique de son premier chapitre écrit, sympathise avec des clochards dans la rue mais a si peu à dire à son fils, part pour la Normandie deux jours chez une amie, histoire de conjurer l’ennui qui l’accable ; il se réfugie aussi au musée, bref, fait des choses, même si, comme les pâtes fraîches qu’il achète chez l’Italien pour les manger, il n’en a pas envie. Comédie aigre-douce d’un Mélancolique sensible à son propre déclin, qui se console de ses morts et de ses illusions avec les mots, Egoïste pur qui s’accroche à ses repères avant que de les voir s’effondrer les uns après les autres, cite Shakespeare comme issue de secours. Et qui, s’il craint la solitude angoissante, au fond supporte à peine le monde. Tel une peau de chagrin, sa vie rétrécit qui ne tourne plus qu’autour de lui, et creuse plus sûrement la distance, au fur et à mesure que la fin se rapproche : « Alors, il faut arrêter de venir, de venir, de venir...je suis tranquille, il faut me laisser tranquille... A little grave... a little little grave... une petite tombe... une petite petite tombe... Léo le regardait, sidéré, ensuite, il se leva sans rien dire et partit. »

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Extrait choisi

Leslie Kaplan
Millefeuille
Éditions P.O.L
Prix Wepler Fondation La Poste 2012

Quand je l’ai connu, Jean-Pierre Millefeuillen habitait déjà depuis longtemps rue Antoine-Bourdelle, une petite rue à côté de la gare Montparnasse. Je l’ai rencontré parce qu’à ce moment-là j’allais souvent au musée Bourdelle, et je prenais un café avant ou après à la brasserie qui fait l’angle avec l’avenue du Maine. Un vieux monsieur, grand, bien mis, portant beau comme on dit dans Balzac, souvent là en train de lire son journal, de rêver. Pas timide, plutôt bavard. Conversation, échanges. Et tout de suite, étonnement, de part et d’autre. On sait que la ville réserve toujours, et par définition, des surprises, mais on n’y croit jamais, à la rencontre, avant qu’elle n’arrive. Bref, séduction réciproque. Moi je venais de perdre mon père, alors les vieux messieurs... et lui, il me l’a dit très vite, me trouvait, ah, intéressante, un de ses mots préférés. C’était un professeur à la retraite, il avait enseigné la littérature, avec plaisir, avait écrit quelques livres, participé à quelques manuels. Pas amer, pas aigri. Oxygène.
Il m’invita chez lui. Il recevait souvent, un peu n’importe quand, beaucoup de passage, des amis, des anciens élèves, des jeunes, des moins jeunes. Grandes discussions, la littérature, l’art, la politique, l’époque. C’était un moment bizarre. On est toujours dedans, d’ailleurs. Un flottement général, mais en même temps, lourd, pas léger, au contraire les choses, toutes les choses, semblaient en train de durcir, durcies. On ne s’y retrouvait pas, personne ne s’y retrouvait. La phrase de Hamlet, The time is out of joint, Le temps est hors de ses gonds, me venait souvent à l’esprit, une fois je le dis à Millefeuille, et lui, grand Shakespearien, il citait, récitait par coeur, il s’écria, Exactement. Plein de petits cercles dans les coins, mais pas d’ensemble. On parlait souvent du collectif, les jeunes surtout en parlaient, oui mais comment.
On ne voyait pas.
Millefeuille ne demandait que ça, rencontrer des jeunes, se poser des questions avec eux, les écouter, il avait ça pour lui, pas du tout le vieux crispé sur ses acquis de pensée, ses habitudes. Une fois j’allais chez lui avec Zoé, la fille d’une amie, à une soirée organisée par quelques anciens élèves. Beaucoup de monde. Après Zoé me dit, avec la manière brutale et précise qu’elle pouvait avoir, Je ne sais pas si je l’aime, non, vraiment je ne sais pas.
Pourtant elle retourna le voir, et emmena même Léo, un amoureux. C’est là que tout a commencé.

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