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Lettres de Malgré-Nous Par Gaëlle Obiégly

 

Lettres de Malgré nous Vingt ans après la Première Guerre mondiale, les Alsaciens en affrontent une autre. Mais en quoi la situation des Alsaciens diffère-t-elle de celle du reste des Français ? C’est qu’en plus de l’exode, vécu par une grande partie des Français du nord, les Alsaciens subissent d’autres épreuves. Ils sont annexés par l’Allemagne nazie et incorporés de force dans son armée. Les Alsaciens deviennent malgré eux des soldats allemands. D’où le titre de cet ouvrage. Quelles conséquences, quels effets réels cette annexion aura sur leur vie ? Il n’y a qu’à lire ces Lettres des Malgré-Nous pour le comprendre. En Alsace, la mémoire est marquée par le destin de ces hommes - et femmes - privés de leur nationalité, contraints de porter un uniforme qui n’était pas le leur.

Ce livre est un recueil de lettres d’incorporés de force, et un peu plus qu’un recueil. Les lettres et les photographies constituent un témoignage sur une époque passée. Beaucoup de familles alsaciennes ont prêté des lettres, des photographies, des documents - une plaque d’identification, tracts américains, tracts soviétiques appelant les soldats allemands à déserter. Les témoignages de ce livre enrichissent notre connaissance de la guerre, de cette guerre-là. Ceux qui parlent ici n’y ont parfois pas survécu. La plupart des documents réunis dans l’ouvrage émanent des incorporés de force mobilisés sur les différents fronts de la Wehrmacht entre 1943 et 1945, dans différentes armes.

Un soldat se félicite d’avoir intégrer l’équipe des transmetteurs. A-t-il donc eu le choix ? La formulation laisse penser que le soldat dispose d’une marge de manœuvre. Puis il détaille les avantages de sa situation. On l’éduque. Il apprend le morse. Il a de l’intérêt pour cet alphabet, de l’intérêt pour l’apprentissage. Il s’estime grâce à cela. Et peut-être se plaît-il à la caserne. « Jusqu’à présent tout va bien ici, mais je pense que nous serons repris en main car cela va un peu trop bien. »

Ici désigne l’Allemagne dont le soldat est devenu le serviteur. Nous désigne les Alsaciens incorporés de force dans la Wehrmacht. La lettre du soldat Bader fait apparaître l’ambiguïté de la situation de ces Alsaciens qui ont été enrôlés. Ce qui ressemble à l’emprisonnement. Ils se battent pour une patrie qui n’est pas la leur. Ils n’ont alors pas d’élan. Rien ne les porte. Ils n’ont pas de courage, juste ce qu’il faut pour survivre. Néanmoins, telle qu’elle est décrite par certaines lettres, leur situation n’est pas celle de prisonniers mais de soldats que l’on nourrit bien et auxquels on apporte l’instruction.

Dans les lettres, la nourriture est une de leurs préoccupations. Souvent, ils reconnaissent que "la boustiffe est très bonne". Si bonne, si abondante que certains prennent du poids. Les militaires allemands, comme la population allemande, reçoivent des repas corrects. Cette prodigalité émane de Hitler qui avait pu constater que l’alimentation insuffisante était en partie responsable de la défaite de l’Allemagne en 1918. Les historiens qui ont participé à l’édition de ce livre ne manquent jamais d’apporter des précisions, de mettre en perspective les lettres choisies. Elles sont nombreuses, présentées de manière chronologique et montrent ainsi la dégradation de la vie des troupes. Ceci est dû aux changements dans la situation militaire allemande entre 1942 et 1945.

Toutes les lettres sont titrées, du moins surmontées d’une phrase extraite qui forcément oriente la lecture. On nous informe sur ce qui a de l’importance dans la lettre, sur ce qu’elle dit de nouveau, de particulier, par rapport à l’ensemble des lettres. C’est une façon de les démarquer, de les présenter une à une. Les lettres sont l’instrument d’une connaissance. Ce sont des sources historiques. Néanmoins, on s’attache à certains épistoliers, plus qu’à d’autres. Cette attention que l’on a pour ceux-ci tient moins à ce dont ils témoignent qu’à leur écriture. Le style. Car la manière dont la réalité est vue et transposée agit sur le lecteur. On ne retire pas seulement des informations de ce livre mais aussi des émois. Les lettres de Jean-Pierre Bader sont les plus belles. A cause de leur style. Elles sont détaillées. Le ton n’est pas enjoué. Elles sont neutres. Elles contiennent quelques images, celles notamment d’Hindous en turban et uniformes allemands. Ils combattaient avec les Anglais, ont été fait prisonniers. « Ils portent l’insigne Freies Indien sur leur bras ». Dans la circonstance, l’Alsacien est une sorte d’Indien, libre et prisonnier, un ennemi devenu serviteur, un corps annexé. Les phrases de Jean-Pierre Bader décrivent la vie telle qu’elle se déroule. Elles sont sans affects, cela tient-il à leur traduction de l’allemand ? Car si les lettres sont écrites en allemand, elles échapperont moins facilement à la censure ? Il dit qu’ils sont comme des animaux qui doivent obéir à chaque commandement, « sans avoir à se poser de question ». C’est le lot de n’importe quel soldat. Et l’obéissance, qualité requise par tout chef d’armée, les Allemands la portent au pinacle. « Une fois qu’ils ont vu que tu es obéissant (car ils mettent tout sur l’obéissance) tu as gagné » remarque Paul Finance. Les soldats écrivent en français, en allemand, plus rarement en alsacien. Les autorités allemandes exigeaient que les lettres soient rédigées en allemand. Alors écrire en français, ou s’exprimer dans son dialecte, représente une rébellion de la part des incorporés de force. Pourtant les lettres en français comportent souvent des termes allemands, ce sont des termes administratifs, militaires, qui n’ont pas d’équivalent français ou alsacien. On entend que ce sont des mots rabâchés, sans signification dans l’autre langue, dans l’autre vie, la vie avec les siens. Les considérations sur les Allemands sont nombreuses, elles échappent à la censure, bizarrement. Frédérick Hunzinger écrit « personne à la maison ne peut s’imaginer comme on nous traite. C’est une sale nation qui n’a aucune notion de civilisation. »

Les éditeurs de ce livre ont fait leur choix de lettres parmi des milliers. Cette quantité de lettres a été rédigée dans un temps court. Les incorporés de force se trouvent au front de 1943 à 1945. Pour la plupart de ces hommes ce sera la seule fois de leur vie où ils auront pris la plume. Ni avant ni après la guerre, ils n’auront décrit leur vie quotidienne, raconter leurs difficultés, exposé leurs sentiments. Du moins par ce biais-là. Dans les lettres, il est moins question de la guerre que de la vie quotidienne, et des sentiments. La guerre comme destruction apparaît, à la page 43 du livre, dans une lettre de Jean Hugel. Strasbourg a été bombardée. Une photo accompagne la lettre, "tout a l’air bien grave, toute une grande rangée d’immeubles sont des amas de ruines". Il faut récupérer les morts, deux cents corps, surtout des femmes et des enfants. Les hommes, à l’heure du bombardement, étaient au travail. Les destructions matérielles sont importantes, mais « proportionnellement la misère des civils est la plus grande ». Le sort des proches devient un souci. Car, si eux font la guerre dans un uniforme qu’ils aimeraient lacérer, d’autres la subissent, cette guerre, en étant désarmés. Ils voudraient être aux côtés de leurs proches. C’est pourquoi on déserte - pour être avec les siens.

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Lettres de Malgré-Nous
Témoignages d’incorporés de force alsaciens
Société d’Histoire de la Poste et de France Télécom en Alsace
Avant-propos et introduction de
Philippe Richert
Jacques Perrier
Antoine Biache
Alfred Wahl
Éditions La Nuée Bleue
300 pages, 8 novembre 2012, 25 €
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La poste

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