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Max Jacob : portrait. Par Corinne Amar

 

Max Jacob meditant Portrait de Max Jacob méditant, 1937
Cliché Rogi André
Musée des Beaux Arts d’Orléans

Il les qualifia de « poèmes en prose » ; parfois, ils font cinq mots - Le soleil est en dentelles -, parfois vingt - Un coin de doublure bleu pâle, un coin de fourrure comme un pan de ciel sur un coin du pôle ; parfois, ils font un titre et cinq lignes - La mendiante de Naples, Quand j’habitais Naples, il y avait à la porte de mon palais une mendiante à laquelle je jetais des pièces de monnaie avant de monter en voiture. Un jour, surpris de n’avoir jamais de remerciements, je regardais la mendiante. Or, comme je regardais, je vis que ce que j’avais pris pour une mendiante, c’était une caisse de bois peinte en vert qui contenait de la terre rouge et quelques bananes à demi pourries. ; un ensemble de trois cent poèmes, original sinon déroutant, paru à compte d’auteur en 1917 et intitulé « Le Cornet à dés », assurément l’ouvrage le plus connu de Max Jacob qui initia, à partir de là, la poésie cubiste, transforma le poème en prose en faisant parler l’étrangeté, les images suscitées par l’imagination, affectionnant autant les formes littéraires anciennes que la fatrasie, le calembour, le coq-à-l’âne, les jeux de mots, les traits d’humour, secouant un large godet où les dés s’agitaient avant que de se combiner.
Max Jacob, né à Quimper en 1876, mort à Drancy le 5 mars 1944, deux jours avant le départ du train qui devait le mener à Auschwitz, arrêté par la Gestapo le 24 février 1944, fils de commerçants juifs non pratiquants, mi-juif, mi-Breton, et converti au catholicisme en 1915, ne fut pas seulement poète et le maître d’une seule œuvre ; il fut aussi romancier, essayiste, peintre, homosexuel, artisan sensible aux extases, aux méditations, aux remords, aux prières, aux visions.
Adolescent, il montrera des dons véritables pour les études, la musique, la peinture. Plus tard, le dessin sera, pour lui, le double de l’écriture. En 1897, à l’âge de 21 ans, il quitte sa famille pour Paris. Il commence à dessiner, fréquente des cours d’art, devient critique d’art au Moniteur des Arts. En 1901, il rencontre Pablo Picasso, à la galerie Ambroise Vollard qui expose les œuvres du jeune peintre, lequel n’a pas vingt ans. Rencontre déterminante. Un an plus tard, Picasso s’installe chez Max Jacob. Dans une lettre au philologue Robert Guiette, ami qui lui consacra une monographie, il confie : « Je devins employé de commerce et tout naturellement Picasso vint habiter dans ma chambre, boulevard Voltaire, au cinquième. Et quand je me levais pour aller au magasin, il se couchait pour se reposer. » À Robert Guiette, La Vie de Max Jacob, NRF., n°250-251, juillet-août 1934. Picasso parle un français approximatif, vit chichement toujours hébergé chez son ami ; Max Jacob effectue divers petits métiers pour les faire vivre. En octobre 1904, il fait la connaissance de Fernande Olivier que Picasso a rencontrée quelques mois plus tôt (qui sera sa compagne de 1905 à 1912). Dans Picasso et ses amis (éd. Pygmalion, 2001), elle évoquera cette rencontre : « Lorsque Picasso me l’eut présenté, je regardai un peu étonnée, ce petit homme sautillant, aux yeux bizarres et pénétrants sous les verres du lorgnon, [...]. De toute sa personne se dégageait un sentiment d’indéfinissable inquiétude. Mais avant tout, c’était ce masque d’originalité intelligente qui s’imposait. » Picasso lui présente Guillaume Apollinaire rencontré un soir dans un bar. Commence alors une amitié triple « qui a duré jusqu’à la mort d’Apollinaire. C’était en 1905 [...] ». Les trois amis ne se quittent plus, déjeunent et dînent ensemble. Grâce à Picasso, Max Jacob comprend qu’il doit se lancer dans l’écriture sans condition, abandonner les petits métiers, vivre comme un poète. Deux ans plus tard, il s’installe au numéro 7 de la rue Ravignan, à Montmartre, dans une bâtisse de bois toute délabrée qui ressemblait aux péniches de lavandières, et fréquentée par des peintres et des poètes, des sculpteurs et des blanchisseuses, des couturières et des marchands des quatre saisons... Il l’avait nommée le « Bateau-Lavoir ». Là, il retrouve Apollinaire et Picasso, rencontre et fréquente Francis Carco, Van Dongen, Marie Laurencin, Braque, Le Douanier Rousseau, Juan Gris... L’époque est étourdissante, la communauté artistique qui s’y développe, d’une frénétique activité. Époque cubiste qui correspondra aux premières apparitions : en septembre 1909, Max Jacob voit le Christ une première fois sur le mur de sa chambre et une seconde fois, en décembre 1914, dans un cinéma. On refuse de le prendre au sérieux, on ironise, on croit l’éther, drogue du moment, responsable de ses apparitions. Or, sa conversion est sincère. En 1915, il est baptisé au couvent de Sion, avec Picasso pour parrain. Après Montmartre et son effervescence artistique, Montparnasse devient le lieu culte de la renaissance intellectuelle, où se montrent Kisling, Chagall, Foujita, Cocteau, Radiguet...
En 1921, quatre ouvrages de Max Jacob sont publiés simultanément ; Le laboratoire central, poèmes, Dos d’Arlequin, Matorel en province, un recueil de nouvelles ; Le Roi de Béotie, suivi de Nuits d’hôpital et Aurore. En pleine gloire, en 1921, il décide de quitter Paris et de se retirer à Saint-Benoît-sur-Loire qui possède une magnifique basilique romane, conseillé par un ami, l’abbé François Weill, afin de trouver, installé au presbytère, un refuge où mener une vie conforme à sa foi. Dans sa solitude, il s’efforce de mener une vie de prière, s’astreint à de longues méditations quotidiennes aux premières heures du jour, écrit, peint, dessine, lit, se jette « sur la paix comme un malade fiévreux sur une carafe de limonade glacée. (...) sur le travail comme un affamé sur le bifteck aux pommes ». A cela, s’ajoute la production d’une prodigieuse correspondance - des milliers de lettres - tissée avec ses amis ; Cocteau, Picasso, Kisling, Michel Leiris, Marcel Jouhandeau... Fugacement attiré à nouveau par la vie parisienne et mondaine, partagé entre le vœu de piété et la vie de bohème, il retourne à Paris en 1928. En 1936, il se retirera définitivement à Saint-Benoît.
L’approche de la guerre le tourmente ; le 1er mai 1939, il écrit à Edmond Jabès : « Je suis hors du monde, je ne puis que subir le martyr. » La guerre et l’Occupation surviennent, il est rattrapé par le régime de Pétain qui lui rappelle qu’il est juif, et le contraint à porter l’étoile jaune. Ses amis le prient en vain de se réfugier en zone libre. Son frère aîné, Gaston, est arrêté à Quimper et déporté à Auschwitz, le 16 février 1943. Sa jeune sœur, Myrté-Léa est arrêtée à Paris. Il tentera tout pour la sauver, appellera ses amis à l’aide, ne pourra rien faire ; elle sera déportée à Drancy, puis à Auschwitz. Une photographie de 1943 le montre l’étoile jaune cousue au revers de son veston, au-dessous de la Légion d’honneur. La police allemande vient l’arrêter le 24 février 1944, et le conduit à la prison militaire d’Orléans où il va demeurer quatre jours, avant d’être envoyé au camp d’internement de Drancy.
Jean Cocteau est aussitôt alerté qui tentera de « faire l’impossible ». De son côté, Max Jacob parvient à poster des appels au secours depuis la gare d’Austerlitz ; à son curé, à son frère, à Jean Cocteau. Il ne sera pas libéré ; le poète décèdera, affaibli, à l’infirmerie du camp, des suites d’une pneumonie. Éternel insatisfait, mondain qui rêvait de solitude, pêcheur qui aspirait à la sainteté, doutant toujours, il finira en martyr, lui qui rêvait d’accomplir une véritable révolution intérieure. Reste à découvrir ou à relire l’essentiel de son œuvre, récemment publiée dans la collection Quarto Gallimard, établie, présentée et annotée par Antonio Rodriguez.

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