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Lettres choisies - Max Jacob

 

Les Cahiers Max Jacob 11/12

Lettre de Max Jacob à René Lacôte

Quimper 8, rue du Parc
Le matin de Noël [19]35

Cher René,

Il y a une grosse et raide nature dans ton poème ce qui est une promesse de longue carrière. Il n’y a que la raideur qui soit productrice. Tout y vient de toi et de toi seul : c’est énorme ! ! Tout jaillit, monte haut et tendrement chrétien, sans cesser d’être bien terrestre même dans le vague poétique. Certes, ce n’est plus enfantin, ça n’a rien à voir avec des essais de jeune homme, c’est de la maturité, de la solidité. Mais n’aie pas peur de mettre « des mots ». Le mot concret, le mot usuel est la palette colorée du poète. Il faudrait savoir tout le dictionnaire des mots concrets et usuels. De plus, n’aie pas peur de la syntaxe. Il y a bien sûr une infinité de formes de phrases, pourquoi ne pas les employer. Fouille Shakespeare, Aristophane, les dialogues pour les formes syntaxiques de phrases et, surtout, fais de fréquents appels à « la plus vieille cuisinière » de la maison. Que penserait la grand’mère ? Ceci pour ne pas perdre pied. Merci. Tu m’as fait grand honneur ! ! ! Je serai à Paris le 5 janvier.
Je pense à toi et t’aime en Dieu.
Souhaitons-nous la bonne année et prions l’un pour l’autre.
Max Jacob

.........

Le 15 juillet [1942] St-Benoît

Cher René,

Il y a le style « dédicace » qui est applicable aux lettres de remerciement pour envoi de livres. Picasso disait : « Il faut faire des compliments aux dames et aux artistes. »
Je ne me méfie même pas des compliments ; je n’en tiens pas compte du tout. Ou bien j’étudie les nuances et je sais trouver l’épine profitable. Quelqu’un m’écrit avoir vu mes œuvres complètes ( ? ? ?) chez X et s’étonne que j’aie tant travaillé. Je traduis : « Ils ont feuilleté mes livres, ils les ont repoussés et celui-ci a trouvé qu’il n’y avait là que quantité. Il a peut-être raison et c’est une leçon d’humilité. » Exception faite pour les lettres d’un ami sincère quand il est doublé d’un véritable connaisseur. Le connaisseur est encore plus rare que l’ami sincère. D’ailleurs, on a raison de n’être pas sincère avec tout le monde : on se ferait des ennemis à chaque coup. Au fond l’auteur du recueil sait bien ce qu’il doit penser de lui-même. Tu sais très bien que tu viens d’atteindre la plénitude et la grandeur. Laisse passer la mauvaise humeur des confrères et attends la justice immanente. Ils ne connaissent que la mode et sont incapables de discerner ce qui justement en sort. À Paris, un chapeau qui n’est pas strictement de la saison fait rire ; on ne trouve d’ailleurs rien de la mode de demain. On ne trouve pas non plus le livre « épuisé ». Paris est la ville de la mode. N’avoir pas de succès, c’est ne pas être à la mode. C’est comique et vrai.
Nietzsche pourtant dit : « Malheur au livre qui est baptisé avec de l’encre. »
Or les livres à la mode sont précisément baptisés avec de l’encre ; Il y a à parier que le livre à la mode soit peu éternel. Qui a parlé des Mémoires de l’ombre de Béalu, ce chef-d’œuvre ? Ou des Marais de Dominique Rollin ?
Tu sauras la valeur de tes poèmes dans vingt ans quand tu les verras cités alors que tu ne te souviendras même plus de ce qu’on cite : j’ai eu quelquefois ce bonheur. Le livre dont on se souvient vingt ans après, celui-là compte. Patience donc ! Tu ne travailles pas pour l’été 42, je pense ?
J’aime profondément Béalu et je suis heureux qu’il ait ton estime.

J’espère que tu viendras comme tu le promets . On trouvera bien moyen de te coucher et de te nourrir. Embrassons-nous.
Max Jacob

(...)

..........

Lettre de Max Jacob à Roger Lannes

Le 29 juillet 1943

Très cher ami,

L’amitié est une chose
Je veux la nôtre fidèle et immobile
La littérature en est une autre
Tu y es maître comme pas un
La morale en est une troisième
Il se peut que j’y aie fait des progrès : lucidité et exigences. celles-ci sont en ce qui concerne Argelès si élémentaires ! ! !

Excuse-moi de ne pas être entièrement pareil à tes admirateurs sans réserve.

Je n’en suis pas moins le plus fervent et le plus amical.

Max
(...)

..........

Lettre de Max Jacob à Max-Pol Fouchet

Saint-Benoît-s/Loire, Loiret
Le 1er juillet [19]39

Cher ami (car je crois être votre ami) laissons les préambules. Vous avez raison : l’unité vraie est dans la communion en esprit. J’ai prôné bien souvent l’accord sournois des mots, des objets évoqués, les associations imprévues et réelles. Puis j’ai été, comme vous êtes, d’avis que le souffle de la phrase respirée inspirée, le souffle comme on disait à l’École jadis, le strophe envolée était la véritable unité. « Ainsi le poète participe du rythme universel », oui. Ce n’est pas la bonne méthode pour participer du rythme universel, bien que c’en soit une agréable, mais si cela suffisait, tous les poèmes rythmés seraient éternels : l’expérience prouve le contraire. Or nous voyons certaines traductions éternelles alors que les plus belles phrases éloquentes ont cessé de vivre même imprimées.
(...)

© Les Cahiers Max jacob
Association des amis de Max Jacob

NB. Les mots en caractères gras sont soulignés dans le texte.


Max Jacob, Œuvres. Quarto/Gallimard

Lettre au jeune peintre René Rimbert, mars 1922

Je n’ai pas fait de cubisme :
1° parce que n’entendant parler que de cela j’étais bien aise de penser à autre chose.
2° parce que ce n’était pas mon tempérament.
3°parce que j’aurais voulu y être premier et que je n’étais pas capable de l’être.
4° parce que Picasso avait choisi comme élève non moi mais Braque.
5° parce qu’au fond je m’y connaissais en littérature et non en peinture.
6° parce que je fais mes œuvres avec le fond de mon ventre et que le fond de mon ventre est « opéra comique ».
7° parce que je suis un homme de l’époque impressionniste par formation ayant 46 ans d’âge et que le cubisme est une surajouture dans ma vie.
8° parce que le cubisme plaisait à ma pensée et non à ma main et que je suis un homme sensuel.
9° parce que le cubisme me paraît laid bien souvent et que j’aime le ... joli, hélas !
10° parce que je suis un vieux poète virgilien.
11° je ne sais pas pourquoi.
12° au fait, j’ai fait beaucoup de dessins cubistes.
13° tout ça, c’est la faute à Picasso.

.........

Lettre à sa mère, Prudence, 4 juin 1927

Chère mère,
Les articles que tu demandes sont innombrables. Je ne les ai pas et ne les connais guère ou pas. Ce qu’il y a de mieux est de lire les manifestes. Je t’envoie ce que j’ai. Tu le garderas sans le prêter ni le donner et je me le renverrai à mon passage. Il y manque le « Manifeste du Surréalisme » et « Poissons solubles » d’André Breton en vente chez mon éditeur Kra, 6 rue Blanche. Je le lui demanderais bien mais les Surréalistes le sauraient. Ce sont mes ennemis et ça ferait une grande histoire. « Pourquoi ? qu’est-ce que ça veut dire ? etc... » Enfin débrouilles-toi avec ce que je t’envoie. Voici un résumé de la question :
Les Fantaisistes : Apollinaire, Max Jacob, Salmon sont des gens qui ont mêlé à la vie moderne la poésie lyrique, libéré le vers français, accueilli les rêves de la nuit, les calembours, les hallucinations.
Le Cubisme en peinture est l’art de travailler le tableau par lui-même en dehors de ce qu’il représente, et de donner à la construction géométrique la première place, ne procédant que par allusions à la vie réelle.
Le cubisme littéraire fait de même en littérature, se servant seulement de la réalité comme d’un moyen et non comme une fin. Exemple : mon Cornet à dés et l’œuvre de Reverdy.
Les Futuristes ont mis l’art à la hauteur de la vie moderne, remplaçant les phrases par de simples mots évocateurs. En peinture, ils ont figuré le mouvement lui-même en représentant chaque figure plusieurs fois par exemple. En musique, ils ont inventé l’utilisation des bruits : bruit de la machine à battre, de la locomotive, etc...
Le Dadaïsme au moment de la guerre est venu proclamer l’avènement du néant, du ridicule des formules artistiques, de l’imbécillité des philosophies, etc... le néant seul roi.
Le Surréalisme est sorti du Dadaïsme.

[La suite est manquante]

© éditions Gallimard

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