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Entretien avec Patricia Sustrac
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Patricia Sustras Patricia Sustrac
© D.R.

Patricia Sustrac est présidente de l’Association des Amis de Max Jacob et directrice de publication des Cahiers Max Jacob depuis 2005. Elle a publié de nombreux articles biographiques et critiques consacrés au poète ainsi que deux correspondances : les Lettres de Max Jacob à Roger Toulouse en collaboration avec Christine Andreucci (Les Cahiers Bleus, 1992) et Lettres à un jeune homme 1938-1944 (Bartillat, 2009-rééd. 2012).

En octobre dernier, paraissaient les Cahiers Max Jacob 11/12 publiés par l’Association des Amis de Max Jacob dont vous êtes la présidente depuis 2005.
Pouvez-vous nous parler de cette Association fondée quelques années après la disparition du poète mort au camp de Drancy le 5 mars 1944 ?

Patricia Sustrac L’Association des Amis de Max Jacob (AMJ) est une association d’amis d’auteurs. Elle a été fondée dans l’émotion du retour de la dépouille de Max Jacob à Saint-Benoît-sur-Loire le 5 mars 1949. Le poète s’était retiré dans ce village de 1921 à 1927 puis définitivement en 1936. Il y sera arrêté par la police allemande le 24 février 1944. Très rapidement apparaît la volonté de rendre hommage au poète disparu. En octobre 1944, Marion Le Bastard, jeune étudiant rennais en relation épistolaire avec le poète en août 1936, annonce une Association des Amis de Max Jacob sans que celle-ci, hormis une information de constitution dans un journal local, ne semble avoir eu d’existence réelle et pérenne. En revanche, en 1945, à Quimper, ville natale du poète, un « Comité Max Jacob » est constitué. Les premières initiatives sont prises pour créer une rue à son nom et poser une plaque sur sa demeure du 8, rue du Parc. Le projet s’oriente également vers la création d’une collection graphique et l’élévation d’un monument dans le jardin de l’évêché. Le principe en est voté par le Conseil municipal et un comité national composé d’Aragon, de Bernanos, de Braque, de Claudel, de Cocteau, d’Éluard, de Gide, de Malraux, de Matisse et de Picasso est réuni afin de lancer une souscription nationale. Le sculpteur pressenti, Henri Laurens, conçoit une stèle intitulée L’Archange foudroyé. Hélas, le projet ne se réalise pas et « Le Comité » se dissout peu de temps après.
L’Association, telle qu’elle existe aujourd’hui, est déclarée le 20 janvier 1950 à la Préfecture de Paris. La présidence du Comité d’honneur est confiée à Picasso ; le premier président est Jean Denoël. L’AMJ se donne trois missions : honorer la mémoire posthume de l’artiste, regrouper ses admirateurs, faire connaître son œuvre. Elle initie les premiers Cahiers Max Jacob ; les sommaires proposent des articles critiques et des inédits. Cinq numéros verront le jour entre 1951 et 1961. L’Association sera au cœur de toutes les célébrations rendues en hommage au poète. Depuis soixante-deux ans, l’AMJ est fidèle à ses missions d’origine.
J’ai été élue en 2005 sur la base d’un projet culturel fondé à la fois sur un renouveau des outils dédiés à la recherche et sur un programme de médiation culturelle. L’Association rassemble aujourd’hui 259 adhérents (contre 34 en 2005) : signe évident de la réception exceptionnelle de l’œuvre du poète. Les Cahiers Max Jacob, revue bisannuelle d’analyse critique et de création, reparaissent depuis 2006. La direction scientifique a été confiée à Antonio Rodriguez, professeur de l’Université de Lausanne et regroupe un comité de rédaction international.

Un prix Max Jacob qui récompense une œuvre poétique a été fondé par Florence Gould en 1951...

P. S. Grâce à Jean Denoël, premier président de l’Association et secrétaire particulier de Florence Frank Jay Gould, le prix Max Jacob est né en 1951. Il est encore attribué grâce à La Fondation Gould en partenariat avec le CNL. Il distingue le dernier ouvrage publié d’un poète vivant. Le jury, présidé par le poète Jean Orizet, est composé de personnalités du monde littéraire et d’écrivains. À l’origine, il était intimement lié à l’Association. Mme Gould s’entourait des jeunes disciples de Jacob comme Michel Manoll, Marcel Béalu, Jean Rousselot ou Edmond Humeau... Aujourd’hui, il est totalement indépendant de l’Association. En accord avec lui, nous informons les postulants, et nous rendons compte des ouvrages primés. Nous assurons la promotion des lauréats à travers notre magazine Lettres & Mots ; nous les invitons à livrer un texte inédit aux Cahiers Max Jacob et nous avons conclu un partenariat avec la manifestation L’Odyssée des Mots créée par la Médiathèque des Ursulines de Quimper. Depuis 2010, les lauréats sont invités à animer des ateliers d’écriture, bénéficient de résidence de création, prononcent des conférences et sont fortement impliqués dans la manifestation en particulier auprès des scolaires.
Le palmarès du prix Max Jacob est un panorama de la poésie française d’aujourd’hui et appartient, à ce titre, à son histoire.

Depuis le début des années 1920, Max Jacob entretenait de nombreuses correspondances avec de jeunes poètes à qui il dispensait ses conseils littéraires. Les Cahiers Max Jacob n°11/12 présentent trois correspondances inédites échelonnées de 1934 à 1944 et témoignent de l’influence de Max Jacob, du rôle de pédagogue, de « guide esthétique et spirituel » qu’il exerça avec beaucoup de générosité auprès de ses admirateurs...

P. S. Max Jacob est profondément pédagogue. Son œuvre poétique propose de nombreux recueils à portée didactique (sans compter les conférences, les articles, les préfaces, en particulier celle de son chef-d’œuvre Le Cornet à dés) dans lesquels il définit les règles du beau, les principes de la création ou bien rassemble ses conseils aux jeunes poètes. Deux recueils sont particulièrement emblématiques : Art poétique (1922) donne les grandes lignes de son esthétique et, Conseils à un jeune poète - recueil publié en 1945 - énonce les conseils à un étudiant en médecine susceptible de s’intéresser à la poésie et amplement diffusés par Jacob lui-même à ses jeunes correspondants de l’époque (1941). Son projet esthétique ne se distingue pas de son activité épistolaire et sa correspondance pédagogique prend une grande ampleur dès son installation à Saint-Benoît-sur-Loire en 1921 et à partir de 1937. Parmi ces jeunes poètes, nombre d’entre eux (Manoll, Rousselot, Humeau, Béalu...) réunis par l’École de Rochefort se réclameront du patronage de Jacob et de Reverdy. Comme Michel Leiris, Louis Émié, Edmond Jabès ou Maurice Sachs... tous recevront les conseils d’«  un écrivain à l’œuvre ».
Dès que Jacob « adopte » son correspondant (il « bouscule  » souvent les liens de parenté : ses correspondants deviennent ses fils, ses frères...), le poète est d’une générosité sans borne. Il est prompt à relever les failles, les imperfections, les facilités de l’écrivain en herbe et son exigence est grande. Il se méfie de l’inspiration, met en garde contre les facilités du surréalisme (« joujou d’un sou ») et les petites trouvailles sans lendemain. Les trois correspondances publiées dans Les Cahiers Max Jacob sont de cette veine. René Lacôte (1913-1971), Roger Lannes (1909-1982), Max-Pol Fouchet (1913-1980) à l’époque de leur rencontre avec Max Jacob n’étaient pas encore les journalistes des Lettres françaises ou le célèbre éditeur de Fontaine ; à l’aube de leur carrière, inconnus, peu ou pas encore publiés, ils viennent à l’auteur du Cornet à dés comme à un initiateur. Qu’est-ce qu’écrire  ? Qu’est-ce que le style ? Qu’est-ce que l’inspiration ? Comment vivre avec ce « secret professionnel » ? Ce sont des questions récurrentes. Le lecteur trouvera ainsi dans les échanges avec Lacôte et Lannes quelques réponses à la question de l’écriture et, dans ceux avec Max-Pol Fouchet, des éclaircissements à la question du sens de l’œuvre (coïncidence entre les qualités esthétiques et les dons du Saint-Esprit). Si ces correspondances pédagogiques obéissent à des structures très codifiées - la rencontre, la mise en confiance, les premiers jugements, les conseils esthétiques, moraux, religieux... - elles ont aussi un socle commun. Pour tous ces jeunes novices, Jacob, le poète-pédagogue, fonde « une école de vie intérieure. » La maxime célèbre qui ouvre Les Conseils à un jeune poète est en filigrane de chacune de ses lettres et vise à une élévation poétique et spirituelle fondée par sa démarche esthétique.

Pour Max Jacob, la correspondance est un art à part entière... À Roger Lannes, il écrit (Cahiers 11/12, p. 75) : « Tes lettres, mon cher Roger Lannes, sont des œuvres d’art en liberté (le plus bel art). Une lettre c’est comme son écriture : l’écriture révèle le scripteur : les poètes écrivent des lettres de poètes et le génie, une lettre de génie... »

P. S. ... mais le genre épistolaire ? Il me semble que personne n’y songe plus » poursuivait Jacob dans sa réponse à l’enquête menée par Les Nouvelles Littéraires en 1939. Jacob reprend sa réponse et l’adresse cette fois-ci à son jeune correspondant dans la lettre que vous mentionnez et qui date de 1943. Il s’agit en fait de la dernière. Mais le but est tout autre, Jacob ne répond plus à une enquête : il s’agit d’une lettre de rupture. Roger Lannes a montré des signes d’agacement et refuse désormais les conseils de son aîné. Jacob rompt très subtilement : la césure dans la citation relègue le souci de l’art épistolaire (qui ne peut plus se déployer avec l’intéressé). Jacob sous-entend que ses lettres ne sont pas des lettres de génie ou de poète, ce que Lannes revendique. C’est une lettre intéressante dans sa composition (l’épistolier se cite lui-même) mais aussi dans sa nature car il existe très peu de lettres de rupture dans la correspondance de Jacob. Nous connaissons seulement quelques lettres de ruptures amoureuses (René Dulsou, Philippe Lavastine) car Jacob est très fidèle en amitié épistolaire et à l’amitié tout court.
Vives, haletantes, aucune des missives de Jacob n’est insignifiante et l’épistolier entre au cœur de chacun rapidement. Sa correspondance est un art à part entière. C’est d’ailleurs sous cet angle que nous avons ouvert la réflexion du colloque international de 2010 consacré à l’épistolaire jacobien. Cette pratique ne peut se dissocier de son esthétique : Jacob parle de ses œuvres et de son propre travail d’écrivain, mais surtout transmet une expérience d’écriture. Son œuvre et sa correspondance sont d’une profonde cohérence. En tenant compte des collections publiques ou privées, ainsi que de ce qui a été déjà publié, Jacob a dû rédiger au moins 30 000 lettres. Ce chiffre en fait, du point de vue quantitatif, un grand épistolier, mais ce qui contribue au succès actuel des publications de ses correspondances tient avant tout à une qualité d’écriture qui manie à la perfection l’humour et la plainte, l’éducation esthétique, l’art de la chronique, les aspirations à une élévation par la poésie, et son chemin de croyant.

Max Jacob était l’ami de Guillaume Apollinaire, André Salmon, Jean Cocteau... Vous indiquez dans Vie et Œuvre - qui introduit le volume Quarto/Gallimard, paru en même temps que Les Cahiers 11/12, dont l’édition est établie par Antonio Rodriguez - qu’Apollinaire et Max Jacob étaient considérés comme les poètes français de l’avenir par la revue italienne Lacerba qui a révélé les futuristes...

P. S. Au début du XXè siècle, les artistes italiens entretiennent un rapport de fascination avec la France qui représente l’esprit nouveau, le modernisme. Beaucoup d’entre eux souhaitent s’établir à Paris ; c’est le cas de Soffici, peintre et écrivain, qui s’installe à Montmartre vers 1900 et devient vite un familier de la « bande à Picasso » dont Jacob est un des centres. Le 1er janvier 1913, Soffici et Papini fondent Lacerba. La nouvelle revue va adhérer au futurisme issu des théories de Marinetti. Soffici est très attaché à la participation de Jacob car il considère le poète comme une figure éminente parmi « les esprits indépendants et ardents, passionnés de pure beauté, de vérités hardies et impitoyables ainsi que d’énoncés qui pourraient paraître scandaleux. » De fait, entre février 1913 et mars 1915, la contribution de Jacob est très importante. Du point de vue quantitatif d’abord, il est de presque tous les numéros. Sur le plan qualitatif, le poète publie de nombreux ensembles de poèmes en vers ou en prose dont certains figureront dans son chef-d’œuvre du Cornet à dés. Cette participation montre que Jacob est en lien avec les avant-gardes littéraires européennes de l’époque, celles de l’Italie, mais aussi celles de l’Espagne ou d’Angleterre. Les Cahiers Max Jacob (n°10, 2010) ont publié un dossier passionnant à ce propos qui démontre combien le poète a, précocement, une stature qui dépasse les frontières. Quant à l’Italie, Jacob a eu une bonne fortune dans ce pays, même après la fin de Lacerba (mai 1915). La critique italienne restera très attentive à la réception de ses ouvrages, ses positions esthétiques seront débattues. De nombreux articles ou essais introductifs à son œuvre verront le jour, en particulier grâce à Nino Frank et Massimo Bontempelli véritables passeurs entre le poète et ses lecteurs italiens dans les années 20.

Il entretenait aussi des liens étroits avec la peinture et les peintres, Picasso, Modigliani, Kisling... Il a suivi les cours de Jean-Paul Laurens à l’académie Julian, dessinait à la plume, au crayon, peignait des aquarelles et des gouaches, a été le témoin de la naissance du cubisme...

P. S. Max Jacob a toujours peint et écrit. Ces deux activités sont complémentaires. André Salmon note que «  le poète assistait le peintre » et il ajoute « cet artiste assisté d’un poète n’est jamais un peintre littéraire. » La peinture est un acte qu’il exerce au défi même de toutes les techniques. Des pastels à bon marché sont réalisés avec un sépia fait de marc de café ou de cendres de cigarette. Il croque les scènes du Trianon lyrique, du cirque, des fêtes foraines. Ses gouaches sont d’une tendresse infinie quand il crée et recrée « sa » Bretagne. Ses dessins mystiques et religieux sont des méditations « en acte ». Il reste à ce titre un travail à mener sur « Max Jacob peintre » : ses influences, ses modèles, son rapport avec le cubisme de Picasso, ses rapports avec ses galeristes, ses expositions... un numéro des Cahiers abordera certainement ce dossier très intéressant peu balisé encore par la recherche. C’est un point important de sa biographie. Jacob a aussi été critique d’art (au Moniteur des Arts sous le pseudonyme de Léon David), a entretenu des relations étroites avec des peintres et a vécu dans un cercle de sociabilité fortement lié à la peinture (Montparnasse, Montmartre). Il a partagé la vie de plusieurs d’entre eux, a subi la même misère et vécu les mêmes désirs d’un art neuf sans passé et ouvert à la modernité. Son amitié précoce et indéfectible avec Picasso qu’il rencontre en 1901 est un événement majeur, aussi bouleversant que l’apparition dont il sera le sujet en 1909. « J’ai connu Picasso ; il m’a dit que j’étais poète : c’est la révélation la plus importante de ma vie après l’existence de Dieu » confiera-t-il à un des ses correspondants en 1931. Avec André Salmon, Jacob assiste à la création des Demoiselles d’Avignon. De nombreuses anecdotes sur Jacob circulent autour de ce tableau majeur de l’art du XXème siècle. Si le titre a été partiellement donné par Salmon, qui a suggéré « les demoiselles » plutôt que le « bordel », Jacob aurait décrit une maison close d’Avignon qui aurait remporté l’adhésion. Mais les plaisanteries circulent aussi autour des prétendues origines avignonnaises d’une grand-mère de Jacob. À Kahnweiler, Picasso précisera : « Nous disions un tas de blagues à propos de ce tableau. L’une des femmes était la grand-mère de Max Jacob. L’autre Fernande, une autre Marie Laurencin, toutes dans un bordel d’Avignon. » Dans les études préparatoires à ce tableau, certains critiques ont pu identifier le personnage de gauche de la toile, un étudiant ou un marin, comme étant Jacob.
Cette familiarité avec l’œuvre cubiste a rendu Jacob très sensible aux enjeux entre la littérature et la peinture. À Kahnweiler, le célèbre marchand et éditeur, il écrit : « Je suis le seul littérateur cubiste dans la profonde tradition cubiste : on le saura plus tard ».

En 1909, âgé de trente-trois ans, le poète a une vision mystique qui va bouleverser sa vie...

P. S. Max Jacob est issu d’une famille juive non pratiquante de commerçants quimpérois aisés. Sa parentèle est, pour une large part, restée fidèle à la tradition juive et à une pratique religieuse modérée mais réelle. Cette vision est un événement considérable qui chavire son existence et la réoriente définitivement. Elle le conduira au baptême (1915) et à se retirer « à la campagne près d’un bon curé pour travailler et prier tranquille. » En 1909, Jacob voit une apparition, une silhouette en habit jaune et bleu qui s’avance dans un paysage dessiné par lui auparavant. C’est une lumière divine, « un feu blanc sur un mur » que Jacob compare au flash du photographe. La vision est une expérience chimique, un éclair de magnésium. Bref, fulgurant, il fixe cependant durablement l’empreinte de l’apparition dans le cœur de l’illuminé. Quel que soit le sens de cette apparition Jacob est persuadé qu’il s’agit d’une origine divine, d’un appel de Dieu, de son image. L’apparition provoque une intense émotion, une extase à partir de laquelle se reconstruit sa vie mais aussi son travail d’écriture. Il écrit Saint Matorel amplement inspiré par les expériences liées à cette apparition.

Jean Paulhan écrira le 16 avril 1944 dans une lettre à Boris de Schloezer : « Voici un écrivain envers qui on a été injuste. Combien sommes-nous à savoir que le grand poète catholique d’aujourd’hui c’est Max, non Claudel ? »

P. S. Paulhan écrit à Schloezer à propos de Fondane dont personne ne savait à l’époque le sort qui lui avait été réservé. Seul était connu son départ de Drancy où Jacob venait de décéder. Paulhan est sous le coup de l’émotion de la disparition du poète qu’il connaît très bien. Il est entré en relation épistolaire avec lui en 1916. Paulhan connaît intimement les tourments et la vie inquiète du converti et il admire profondément son œuvre. Il a été du vivant de Jacob et après sa mort son défenseur fidèle au sein de Gallimard. Il est également en relation avec Claudel. Leur correspondance commence à la mort de Rivière en 1925, au moment où Paulhan succède à ce dernier à la direction de La NRF. Leur relation souvent orageuse est traversée de tensions : Claudel verse dans une franche hostilité à l’égard de La NRF quand sa ligne éditoriale lui déplaît ou que les auteurs ne lui conviennent pas. Paulhan est diplomate, il ménage Claudel tout en tentant de préserver l’ouverture d’esprit de La NRF. Je crois qu’il faut comprendre dans ce jugement non la pesée d’un engagement mais une compréhension intime du projet littéraire de Jacob et de ses engagements spirituels. Sans doute Paulhan pense-t-il aux écarts entre la vie de prière et les « tentations » auxquelles succombait Jacob. Max Jacob n’a pas toujours été pris au sérieux. L’apparition considérée comme une supercherie voire un abus d’alcool (« non, je n’étais pas gris » répète-t-il dans La Défense de Tartufe), les manifestations parfois ostensibles de sa pratique religieuse, son goût pour les facéties, son homosexualité... Tout ceci a contribué à former une cible commode pour ses détracteurs.

Pour ses proches, Max Jacob « devient un personnage romanesque ». Pour d’autres, il fait l’objet d’études esthétiques ou biographiques.

P. S. Aragon, Soupault, Carco, Apollinaire, Reverdy, Salmon, Sachs, se sont servi de la figure de Jacob dans des romans à clés et, pour certains d’entre eux, à plusieurs reprises. Jacob occupe une place originale à l’époque des avant-gardes. Une œuvre de création opère souvent à partir du tremplin de la réalité : la proximité amicale et géographique entre le modèle et ses créateurs est un rapprochement logique et a conduit à la saisie du « personnage Jacob » dans des récits de fiction. Le bar Austin Fox, le Flore, son logis de la rue Gabrielle - véritable QG de la poésie - le Bateau Lavoir furent, par exemple, des lieux de rencontres et de foisonnement intellectuel qui marquèrent suffisamment les esprits pour que le maître des lieux apparaisse au-devant de la scène des préoccupations de jeunes écrivains ou de ses amis. Dans Le Bon Apôtre, Philippe Soupault évoque, par exemple, l’univers complexe des confrontations dans le champ littéraire de l’époque illustrée par les caractères transposés des protagonistes du récit. Les débats sont très houleux au « Pomone » (Le Flore ) où « le gros Michel Palmyre » (Apollinaire) « tient ses assises » devant un parterre d’admirateurs, dont font partie Adrien Voultas (Cendrars), Marco (Carco) et auxquels s’opposent, à l’occasion de la création d’une revue littéraire « les aînés », Maxime Lévy (Jacob) et Séraphin Poteau (Cocteau).
Ces transpositions dans des romans à clés ne devaient pas étonner le lecteur car Jacob, selon un de ses biographes « avait déjà le goût du roman et romançait sa vie ». Il n’hésitait pas, en effet, à rajouter quelques traits au récit de son existence déjà très mouvementée. Un jeu sur sa date de naissance (né le 12 juillet 1876, il se prétendra être né le 11 pour des questions astrologiques), une vie d’aventurier (il se déclarait quartier-maître à Macao, lui qui était le plus souvent rétif à l’idée même de voyage) tisseront des trames romanesques quelquefois reprises par des biographes complaisants. Hubert Fabureau notera ainsi un récit proche de l’hagiographie débouchant sur une tentative de sanctification du poète. Se « fabriquer » personnage du roman de sa vie, ne pas hésiter à s’inspirer largement de son entourage comme matière de ses propres romans et ensuite devenir un personnage de roman. Le pas était sans doute donné par le modèle lui-même.
Mais aucun de ceux qui transposèrent littérairement la figure de Jacob dans leurs écrits n’ambitionnait de devenir l’historien ou le mémorialiste de la Butte, de Montparnasse ou des avant-gardes de son temps. Le projet romanesque s’inscrit d’abord dans un genre, une époque où la notoriété du poète est à son apogée (les années 20) ainsi que dans un projet littéraire spécifique. Il faut donc y regarder de plus près. Ces romans disent autre chose qu’un jeu sur les masques, ce sont souvent des romans initiatiques dont la trame est codifiée, le genre répertorié.

De nombreux ouvrages lui sont consacrés de son vivant. Pouvez-vous nous parler de La Vie de Max Jacob par Robert Guiette ?

P. S. Il s’agit de la première biographie parue du vivant de l’auteur en 1934. Max Jacob avait déjà fait l’objet de plusieurs hommages ou d’articles très élogieux comme celui de Jean Cassou « Max Jacob et la liberté » publié dans La NRF en avril 1928, mais pas à proprement parler d’entreprise biographique. Robert Guiette est entré en relation épistolaire avec Jacob en 1923. Le jeune homme accepte avec enthousiasme le projet d’une monographie initié par un éditeur belge (qui finalement se désistera). Mais ce travail le plonge dans un profond embarras. Le sujet de l’étude est tumultueux, très entouré, bon parleur, bon conteur, difficilement saisissable. C’est pourquoi Guiette va noter de plus en plus, puis complètement, le récit détaillé que Jacob livre au cours de longs monologues. Guiette va « écrire à la dictée, une vie de Max Jacob à la fois réelle et légendaire ». Il s’agit d’un document plus proche d’une fiction, d’une mise en scène de soi que d’une biographie, les faits n’étant pas interrogés ou mis en perspective par « le biographe ».
Les années 1933-1935 s’avèrent très riches en parution ou projets biographiques concernant l’auteur : Louis Boursiac, universitaire toulousain, veut consacrer sa thèse au poète après avoir écrit un article sur lui pour L’Archer en 1933 ; Pauline Verdun prépare également une étude monographique Aspects de Max Jacob chez le même éditeur qui paraîtra en 1935 ; enfin, Bernard Esdras-Gosse, écrivain et journaliste en correspondance avec le poète depuis 1924, souhaite également lui consacrer un ouvrage qui ne verra jamais le jour. Ces projets sont à la fois une reconnaissance et la mise au point d’une vie dédiée à l’écriture. Jacob a désormais 57 ans, sa production est riche, accessible aux nombreux lecteurs avides de connaître les débuts de l’art moderne. Il est aussi à un moment charnière de sa vie : son œuvre est reconnue (Poulenc met en musique Le Bal masqué ; des soirées au Bœuf sur le Toit en son honneur sont des événements parisiens très courus...), on l’honore (la Légion d’honneur en 1933, le Prix de Noël en 1934), mais, sur le plan personnel, Max Jacob est plongé dans le tourment d’amours malheureuses et dans une grande pauvreté, ce qui débouchera sur le souhait grandissant d’un retour à Saint-Benoît concrétisé en 1936.

« Dans les heures qui suivront l’arrestation de Max Jacob, la mobilisation en faveur de sa libération s’est organisée » écrivez-vous. Pourtant, Max Jacob n’a pas été libéré.

P. S. Max Jacob a été arrêté à son domicile de Saint-Benoît le jeudi 24 février 1944 à 11 heures par des policiers allemands en civil. L’arrestation s’inscrit dans le dernier dispositif d’arrestations effectué dans le Loiret. Soixante-trois Juifs (hommes, femmes, vieillards et jeunes enfants - le plus jeune a 5 ans) sont arrêtés depuis la veille. Suite aux instructions du poète ou de leur propre initiative, des habitants de Saint-Benoît et ses jeunes amis de l’Orléanais préviennent des personnalités influentes : André Salmon, Jean Cocteau et Conrad Moricand. Il se dégage rapidement une double stratégie, d’une part, une action diplomatique menée auprès de l’ambassade d’Allemagne à laquelle Cocteau et Guitry apporteront leur caution ; d’autre part, des actions individuelles. Des démarches auraient été menées par Guitry, Moricand et José-Maria Sert auprès du service des Affaires juives de la Gestapo. Georges Prade, secrétaire général nommé par les Allemands en 1941 à la tête du journal collaborationniste Les Nouveaux Temps, pilotera l’action diplomatique. Il cherche d’emblée à rassembler des personnalités dont le capital symbolique souligne la notoriété littéraire de Jacob. Cocteau rédige « Une page sur Max pour [le conseiller Hans Henning Von Bose] chef des prisons juives. » Le conseiller Von Bose n’a jamais été le « chef des prisons juives » et n’a aucune compétence pour faire libérer Jacob. Au mieux est-il un relais. Il transmet le dossier à Karl Otto Klingenfuss, conseiller de légation de l’Ambassade, instructeur en amont des sollicitations qui ne devaient pas manquer d’être présentées à l’ambassadeur Otto Abetz. Lui a-t-il soumis la requête ? A-t-elle été transmise au service des Affaires Juives de la Gestapo ? Il n’a pas été retrouvé de navette de transmission.
Quant aux initiatives individuelles, Henri Jadoux, fidèle assistant et biographe de Guitry, relate que le dramaturge et lui-même ont été entendus par les services de la Gestapo sans préciser la date et le rang de l’autorité qui les reçut. Guitry ne fait pas mention de cette rencontre, ni d’aucune autre démarche spécifique. Sert, peintre officiel du régime franquiste, représentant l’Espagne auprès du Vatican finit par obtenir pour Jacob, selon son épouse Misia, un ordre de libération qui arriva trop tard. Il n’a pas été retrouvé de trace de l’action de l’ambassade d’Espagne. Aucune trace n’existe dans les archives espagnoles ou dans celles des différentes autorités allemandes qui répondaient dans ce genre d’affaires uniquement aux sollicitations émanant de personnalités allemandes de très haut rang ou d’ambassades étrangères.
L’absence de traces n’implique pas une absence de démarches. Les archives peuvent être lacunaires. Mais, s’agissant d’une libération d’un camp d’internement qui implique obligatoirement l’établissement de papiers d’identité et d’autorisations de toutes sortes, toute action, orale, secrète ou officielle en faveur de Jacob aurait nécessairement conduit, lors d’une étape au moins de l’instruction, à la production par l’occupant d’un ou plusieurs documents administratifs permettant un élargissement définitif de Drancy. Aucun document de ce type concernant Jacob n’existe dans les archives françaises ou allemandes, à aucune étape de la chaîne de l’instruction administrative pour un dossier de cettenature.
C’est pourquoi, la requête de Jean Cocteau me semble devoir être envisagée comme le début d’une procédure de recevabilité de libération hypothétique de Max Jacob, mais en aucun cas comme une libération.

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Les Cahiers Max Jacob 11/12
Max Jacob épistolier

Revue de critique et de création
Association des Amis de Max Jacob
octobre 2012, 150 pages, 17 €

Max Jacob, Œuvres
Édition établie, présentée et annotée par Antonio Rodriguez
Quarto Gallimard, novembre 2012
1750 pages, 29,50 €

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Sites internet

Association des Amis de Max Jacob
http://www.max-jacob.com/

Les Cahiers Max Jacob
http://www.cahiersmaxjacob.org/

Max Jacob par Maria Green
http://www.arts.usask.ca/maxjacob/

Musée des beaux-arts de Quimper. Fonds Max Jacob
http://www.mbaq.fr/musee-collection...

Éditions Gallimard
http://www.gallimard.fr/

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