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Entretien avec Antonio Rodriguez
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Antonio Rodriguez Antonio Rodriguez
© D.R.

Né en 1973, Antonio Rodriguez est professeur de littérature française à l’université de Lausanne. Spécialiste de théorie littéraire et d’écritures contemporaines, il a publié Le Pacte lyrique (2003), dans lequel il centre la critique de la poésie lyrique sur la lecture et les questions affectives. Son deuxième essai, Modernité et paradoxe lyrique : Max Jacob, Francis Ponge (2006), souligne la tension entre le « lyrisme » et le « discours lyrique ». Il a en outre dirigé plusieurs ouvrages collectifs et publié une cinquantaine d’articles critiques dans diverses revues internationales.
En 2006, Saveurs du réel, son premier recueil de poèmes, paraît aux éditions Empreintes. Il est suivi, en 2007, par En la demeure chez le même éditeur, dans la collection peinte. Il dirige chez cet éditeur la collection « Poche poésie ». Depuis 1999, il a collaboré à diverses revues poétiques francophones : L’Etrangère, L’Atelier contemporain, N4728, Revue de Belles-Lettres, Écriture, Viceversa, Arpa. Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues. Il a également réalisé des œuvres en collaboration : Le Dépôt des rêves (2006), un renouvellement du roman photographique, La sainte odeur de l’homme (2007), un spectacle musical, Ce qui, noir, prend souffle (2007), un livre d’artiste avec Catherine Bolle.
Il est le rédacteur en chef des Cahiers Max Jacob, préside depuis 2009 l’Association des Amis de Gustave Roud, et il est membre de la commission « Poésie » du Centre national du Livre (Ministère de la Culture - France). Il est également le fondateur et le responsable du site http://www.poesieromande.ch, qui recense les actualités de la poésie en Suisse francophone.

Vous avez publié récemment dans la collection Quarto chez Gallimard un volume qui rassemble les ouvrages de Max Jacob. Ce travail éditorial qui comprend un appareil critique très riche et précis, une présentation de chaque texte, permet d’avoir une vue d’ensemble de son œuvre et de découvrir des ouvrages jusqu’alors inaccessibles...

Antonio Rodriguez Les débuts littéraires par exemple, c’est-à-dire les œuvres avant 1914, restaient complètement à redécouvrir. Max Jacob y montre déjà tous ses talents de conteur et de poète, en travaillant étroitement avec Picasso et André Derain. Il est vrai qu’un accompagnement critique était nécessaire, mais les présentations des textes cherchent avant tout à redonner le goût à chacune de ses œuvres, en soulignant ses particularités esthétiques, sa singularité dans la démarche de l’auteur et son importance dans la richesse culturelle de l’époque. Cet accompagnement se donne discrètement comme les étapes du parcours intellectuel d’un écrivain. Quel a été son projet ? Pourquoi a-t-il publié cet ouvrage à tel moment ? Pourquoi arrête-t-il de publier des romans après ce livre ? Quel rapport entretient-il avec les surréalistes ? Y a-t-il une continuité dans cette œuvre ? Je réponds à ces questions au fur et à mesure, en amenant à reconsidérer les œuvres différemment, pour livrer plus clairement son « projet ».

Pouvez-vous nous dire quels ont été les principes de l’édition ? (Les nombreux manuscrits que vous avez retrouvés, les choix que vous avez dû faire, les éditions posthumes...)

A. R. Ce rassemblement n’est pas exhaustif, mais il réunit l’essentiel de l’œuvre. Il a fallu faire des choix : j’ai voulu retenir le meilleur, ce qui tient le mieux aujourd’hui et prouve qu’il est un « grand auteur ». J’ai favorisé les poèmes, les récits plus que le théâtre (qui me paraît plus anecdotique). Dans les récits, j’ai voulu montrer combien l’art du portrait (dans Cinématoma ou Le Cabinet noir) s’associait au roman, notamment à l’étonnant Terrain Bouchaballe (qui est le portrait de sa ville natale, Quimper).
Le travail éditorial a été de longue haleine. Après la mort de Max Jacob, son œuvre a été reprise progressivement chez Gallimard dans diverses collections, mais selon des critères souvent peu rigoureux. Outre de nombreux problèmes de saisie ou de composition - des strophes d’un poème qui se retrouvaient dans un autre poème - les œuvres ont été transformées par rapport à celles qui étaient parues du vivant de l’auteur, y compris pour son chef-d’œuvre Le Cornet à dés. L’objectif était d’être au plus près des choix de l’auteur ; c’est pourquoi j’ai favorisé la dernière édition revue du vivant de l’auteur. Pour les œuvres posthumes, j’ai repris les ouvrages principaux en revérifiant les manuscrits, et les surprises ont été nombreuses. Par cet ouvrage, nous proposons aussi des éditions de référence.

Vous écrivez en préambule au volume que même si Max Jacob a contribué à la dispersion de ses œuvres chez différents éditeurs, « son art littéraire a été pensé dans la continuité, d’un livre à l’autre, un livre contre l’autre »...

A. R. Je pressentais cela, et la réunion des œuvres de manière chronologique produit une continuité encore plus manifeste. De 1907 à 1944, Max Jacob a eu un projet poétique et narratif précis qu’il mène à bien en suivant des orientations modernistes renouvelées. Dans mon avant-propos, j’invite les lecteurs à prendre les œuvres période par période, les unes après l’autre pour bien voir la cohérence entre les genres, les évolutions de son art.

La production littéraire de Max Jacob est à la fois poétique, romanesque, théâtrale et épistolaire (avec notamment le recueil de lettres imaginaires du Cabinet noir et les nombreuses correspondances entretenues). Quels sont les traits spécifiques de son écriture ?

A. R. L’émotion du lecteur est au centre de la démarche de Max Jacob, mais pour cela il est nécessaire d’abord de le « mouvoir », de le « ballotter », de provoquer un léger doute. Dans son Art poétique, il précise qu’il faut « exagérer pour se faire comprendre, décevoir et rassasier, rassembler dans un seul bloc tout ce qui se rattache à une sensation pour la définir, ne définir que pour agrandir ou diminuer, pour caricaturer ou pour le contraire de caricaturer ». Tout est là : la déception et l’exagération s’entrelacent pour laisser monter une jouissance esthétique fine, délicate, qui vaut aussi bien « pour les enfants » que « pour les raffinés ».

Les techniques modernistes de Max Jacob s’exercent-elles aussi dans le genre du récit ?

A. R. Oui, l’édition Quarto permet de redécouvrir cette partie importante de l’œuvre. L’auteur part des contes, des dialogues et de l’art du portrait pour concevoir une nouvelle esthétique du récit. C’est savoureux, d’une grande audace. Cela annonce les principes du Nouveau Roman, notamment de Nathalie Sarraute, que Max Jacob est un des premiers à découvrir.

Max Jacob n’appartient pas à un groupe, à un mouvement et déplore la radicalité du Surréalisme. Il encourage une recherche personnelle, la « recherche d’une puissance en soi », d’une atmosphère poétique particulière...

A. R. En effet, mais c’est le cas pour toute cette génération. Ils n’aiment pas l’esprit d’école, les mouvements qui se termine en « -isme ».
Apollinaire, Cendrars, Max Jacob, Pierre Reverdy, André Salmon sont unis et explorent les possibles de la littérature en parallèle, mais ils se refusent à former une école.

Vous publiez une lettre de Max Jacob à sa mère datée de 1927 dans laquelle il résume la question des origines des mouvements de la poésie moderne. En citant les Surréalistes, il écrit « ce sont mes ennemis ».
Pouvez-vous nous expliquer pourquoi les relations avec les Surréalistes deviennent difficiles à partir de 1920 ?

A. R. Éluard et Aragon étaient de grands admirateurs de Max Jacob ; André Breton un peu moins. Ils ont invité leur aîné à participer aux débuts de leur revue, Littérature, mais à partir de 1920 les relations se sont tendues. Les attaques contre les cubistes sont nombreuses : « Vivent les concubines et les concubistes ! » écrivent-ils dans la revue Dada. Depuis 1916, Max Jacob n’apprécie guère les extravagances des dadaïstes : il considère qu’ils orientent trop l’art vers le non-sens, la provocation et le « désordre ». Pour lui, ces jeunes auteurs sont les héritiers de Rimbaud et de Lautréamont, et leur démarche ne mène qu’à l’anéantissement de la poésie, au silence et à la terreur. Néanmoins de 1919 à 1925, Max Jacob partage les mêmes éditeurs que les surréalistes, c’est-à-dire ceux qui publient l’avant-garde parisienne. Il est en pleine période de gloire, mais au fur et à mesure les attaques se font plus nombreuses. J’ai signalé les diverses traces de ces conflits dans les textes, car on a trop souvent fait de Max Jacob un simple précurseur du surréalisme. Il devient assez vite un opposant, et sa distance est aussi bien esthétique et éthique. Max Jacob est un homme de cœur ; il n’aime guère les querelles.

Les Peintres et les poètes ont été profondément marqués par leur rencontre avec Max Jacob...
Pouvez-vous nous parler de la place de Max Jacob dans l’histoire littéraire et poétique ?

A. R. On comprendra l’importance de Max Jacob quand on aura saisi qu’il s’est passé au début du XXe siècle en littérature quelque chose de similaire à la peinture ; non une annonce du surréalisme, comme on l’a trop souvent répété, mais un tout autre projet qu’il nous faut redécouvrir : la déstructuration de l’intrigue chez Max Jacob se fait en parallèle à la mise à mal de la perspective chez Picasso, le rapport à la chanson ou à la presse en poésie ressemble étrangement au recyclage des papiers peints ou des coupures de journaux dans les arts plastiques. Parfois, cet auteur reste plus souvent évoqué pour sa vie pleine de rebondissements ; pourtant son œuvre est d’une richesse étonnante. L’édition Quarto devrait asseoir sa position dans l’histoire littéraire. De 1917 à 1926, il est au sommet de la gloire littéraire : toutes les revues d’avant-garde veulent le publier, toutes les maisons d’édition également. Il produit alors l’essentiel de son œuvre ; plus de 1100 pages du Quarto regroupent ces années-là. Après le conflit avec les surréalistes, qui parviennent à détrôner toute la génération précédente, Max Jacob tente une nouvelle conquête par l’art religieux et la peinture à Paris, de 1928 à 1936, mais cette tentative n’aboutit pas totalement. Le retour au premier plan se fait immédiatement après sa mort tragique en 1944. Pendant une dizaine d’années, son statut de victime le met en avant ; mais finalement il restera dans la marge d’Apollinaire ou des surréalistes. Après le retour de Cendrars et de Reverdy sur le devant de la scène littéraire ces dernières années, Max Jacob revient lui aussi en force. Ces prochaines années devraient logiquement être celles d’une reconnaissance qui lui redonnera la place qu’il mérite.

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Max Jacob, Œuvres
Édition établie, présentée et annotée par
Antonio Rodriguez
Préface de Guy Goffette
Quarto Gallimard, novembre 2012
1750 pages, 29,50 €

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Antonio Rodriguez
Modernité et paradoxe lyrique
Max Jacob, Francis Ponge

Éditions Jean-Michel Place, 2006


Max Jacob
Bibliographie (non exhaustive)

Histoire du Roi Kaboul 1er et du Marmiton Gauwain (1904)
La Couronne de Vulcain (1909)
Saint-Matorel (1911)
La Côte (1911)
Œuvres burlesques et mystiques de Frère Matorel (1912)
Le Siège de Jérusalem‚ grande tentation céleste de _ Frère Matorel (1914)
Le Cornet à dés (1917)
Le Phanérogame (1918)
La Défense de Tartufe (1919)
Cinématoma (1920)
Le Laboratoire central (1921)
Le Roi de Béotie (1921)
Le Cabinet noir (1922)
Art Poétique (1922)
Filibuth ou la Montre en or (1923)
Le Terrain Bouchaballe (1923)
Les Tabar (1924)
Visions infernales (1924)
L’Homme de chair et l’Homme reflet (1924)
Les Pénitents en maillots roses (1925)
Le Fond de l’eau (1927)
Le Tableau de la Bourgeoisie (1929)
Sacrifice impérial (1929)
Rivage (1931)
Bourgeois de France et d’ailleurs (1932)
Ballades (1938)

Œuvres posthumes

Derniers Poèmes en vers et en prose (1945)
Conseils à un jeune poète (1945)
Conseils à un jeune étiudiant (1945)
Poèmes de Morven le Gaélique (1953)

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Sites internet

Association des Amis de Max Jacob
http://www.max-jacob.com/

Les Cahiers Max Jacob
http://www.cahiersmaxjacob.org/

Max Jacob par Maria Green
http://www.arts.usask.ca/maxjacob/

Musée des beaux-arts de Quimper. Fonds Max Jacob
http://www.mbaq.fr/musee-collection...

Éditions Gallimard
http://www.gallimard.fr/

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