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Lettres choisies - André Malraux

 

André Malraux, photo André Malraux

André Malraux, Lettres choisies André Malraux
Lettres choisies 1920-1976
Éditions Gallimard

Lettre à Max Jacob, sans date

Mon cher Max,

C’est seulement au retour d’un voyage assez long que j’ai trouvé chez moi le Terrain Bouchaballe que vous aviez, je crois, envoyé depuis longtemps. Ne m’en veuillez donc pas si je l’ai lu seulement ces jours derniers.
C’est sans aucun doute celui de vos livres de prose - mettons de vos romans et contes - que je préfère. J’ai trouvé dans ce livre, et non dans le Cinématoma un mélange bien intéressant de fausse pitié et d’un prodigieux mépris. Vous n’aimez pas un seul de vos personnages, mais vous ne les détestez pas non plus. On pourrait s’y tromper, et vous savez que certains s’y sont trompés. Pourtant, presque toute la valeur du livre, à mes yeux, est là, car c’est à ce mépris que vous devez sans doute d’avoir pu donner à chacun de vos personnages un volume, aussi étonnant [ ;] j’entends volume dans le sens où ce mot s’oppose à relief ; je veux dire que vos personnages se dégagent entièrement et réagissent selon leur personnalité (celle que vous leur avez donnée) et non selon un plan de roman.
Cette opinion est d’ailleurs fort insuffisante, mais je n’aime guère critiquer un livre par lettre, et cela n’est pas une critique ; je voulais seulement vous dire combien votre livre m’a plus et comment.

Autre chose, et qui vous sera sans doute agréable si vous n’en êtes pas encore informé : M. Gide m’a écrit, et à quelques autres depuis, qu’il vous considérait comme le plus grand romancier français depuis Proust. Je souhaite vous voir bientôt. Votre Malraux

......

Réponse de Max Jacob

le 14 juillet 1923
Quimper 8 rue du Parc
Finistère

Mon cher Malraux
Votre flatteuse lettre a fait un grand plaisir à ma mère qui va commencer à avoir quelque considération pour mes romans car elle connaît Proust qu’elle a lu plus longuement que vous et moi et Gide : elle connaît aussi Malraux.
Quant à moi s’il est vrai que Cléopâtre se conduisait bien avec les porteurs de bonnes nouvelles, je l’imiterai : quel peut être le contraire d’un bassin de serpents ? C’est ce contraire qui vous est réservé. Vous avez mis le doigt sur la plaie de la vérité en parlant du « volume » des personnages. Vous et Rachilde êtes les seuls à comprendre ce que je cherche.
Rachilde a dit des choses avec un effilé de rasoir dans le Mercure du 15 juin sur Filibuth. C’est un être intelligent.
(...)
Je suis à Quimper, ma seule patrie : il faudrait refaire Bouchaballe à la couleur de la guerre et ce serait plus beau. Mr le recteur de l’Académie de Rennes, visiblement homme d’État, veut écouler le mysticisme ambiant dans un culte véritable aux plaques de marbre, le tout cousu de fils blancs et si candidement qu’il y a de quoi rire. Le langage de l’Église, son attitude, tout y est mais on s’adresse à la porte d’à côté : et l’encens est remplacé par un vague parfum de nietzschéisme. D’ailleurs Mr le préfet va à la messe - la vraie ! -
Il y a aussi des hymnes, des chœurs de jeunes gens qui font penser à la Sociale [,] une Sociale universitaire touchante, un peu moins Michelet ou un peu plus en somme. Savez-vous quelle est la seconde question qui sera traitée au Concile prochain ? Je vous le donne en mille - Rapports du Capital et du Travail et ce, dans un sens prolétarien - Mes grands et respectueux hommages à ma bonne camarade Madame André Malraux et à vous merci et mille amitiés.

Max Jacob


Lettre à Louise de Vilmorin
8.5.1933

Avez-vous toussé trop tôt, chère Loulou ? Vos oiseaux - merci- n’étaient pas encore arrivés que l’un d’eux parlait déjà en farfelu. Il dit qu’il sait très bien ce que vous faites. Que vous avez appris, dans des mers par chez vous, l’existence de l’Ile des Cocos. C’est, dit-il, une île où le dernier grand corsaire, qui était, vous le pensez bien, Président d’une quelconque république de l’Amérique du Sud, a enfoui son trésor. Ile déserte. Depuis cent ans, nombre d’aventuriers américains sont allés en vain chercher le trésor, n’ont rien trouvé, ont abandonné ; mais une journaliste qui vient d’arriver a trouvé un petit rocher où chacun de ces aventuriers a écrit ou gravé son nom. L’oiseau affirme que vous êtes partie aussitôt pour chercher le rocher, l’emporter et mettre dans votre jardin ce petit Panthéon. Cette idée de chaparder le seul machin où les meilleurs fous [ ?] de tout un pays sont venus pendant cent ans écrire leurs noms et leurs rêves m’a paru assez dans votre manière, et j’ai cru l’oiseau, lequel s’est endormi.
Là-dessus l’autre oiseau s’est mis à me parler en farfeludièze (quelque chose comme le latin pour nous) et à déclarer que « tout ça c’était des histoires ». Que rien de semblable n’était arrivé. Que, prise de grands besoins scientifiques, vous étiez allée explorer le Nouveau-Mexique où vous aviez trouvé d’immenses villes dont il ne restait que les routes intactes et les cathédrales, isolées dans des forêtes de cactus aux fruits en forme de lampion et qui s’allument la nuit ; dans la plus grande cathédrale, les grands offices sont célébrés par les singes sauvages, lesquels ont perdu tout souvenir des hommes et fondent des métaphysiques sur le caractère mystérieux de ces cérémonies. Vous leur avez tout expliqué - mais en mentant.
Je vous ai envoyé, en effet, quelques ambassadeurs amicaux. Si vous lisez le dernier (mon personnel livre) vous comprendrez pourquoi je ne vous ai pas écrit plus tôt, et de quel univers je sors*. Par contre, il y en a un, bouquin, de Supervielle. C’est un monsieur qui a une petite fille dont la confiance en lui est sans limites. Passe siur le chemin, devant eux, en vitesse, un très joli lézard vert. L’enfant, tranquille et pleine de convoitise, regarde son père : « Encore, s’il te plaît ! » Je pense que ça vous donnera envie de lire ce qu’il écrit. Il m’est aussi arrivé une fille**. Il fut question d’elle dans cet hôtel suisse dont je vous ai parlé, où Strindberg écrivait la Danse de Mort, servi par Grok*** ; et elle est née le jour de la présentation de Don Quichotte. Présages favorables, dit ma femme.
(...)
Au revoir Loulou. Devenez aussi heureuse que vous avez l’air de l’être quand vous ne pensez pas aux gens, et faites-vous raconter des histoires où je joue un rôle par les chats et les lézards que vous rencontrerez ; par les cactus [ ?] à la rigueur ; mais ne croyez pas ceux-là sans examen.

[Une silhouette de chat en guise de signature]

* Il s’agit de la Condition humaine, qui venait de paraître chez Gallimard.
** Florence Malraux, fille de Clara et d’André, née le 28 mars.
***Allusion très probable au Don Quichotte de Pabst, sorti en France le 26 mars 1933.


Lettre à Pablo Picasso
3 Avril 1964

Cher Picasso
Des amis me disent que vous vous demandez ironiquement (à propos de la tapisserie de Guernica sans doute) si je me souviens que vous êtes aussi un peintre. Votre exposition aurait suffi à m’en faire souvenir.
Mais la France ne peut souhaiter de vous que ce que vous souhaiteriez peindre... Pourquoi cesseriez-vous de faire ce à quoi vous pensez, pour entreprendre ce à quoi je penserais ? Il faut d’abord que vous ayez envie de faire quelque chose... Une sculpture monumentale pour l’entrée du prochain Musée d’Art Moderne, celui de Le Corbusier ? Ce ne serait pas une peinture. Et pourtant... Votre pavillon (vous m’avez montré jadis des architectures-visages) dans le parc dudit musée, avec ou sans tableaux pour mettre dedans ? Il y a d’autres idées, bien sûr.
Et si vous ne souhaiteriez rien (j’entends dans notre domaine), vous savez bien que lorsque vous souhaiteriez quelque chose, il ne tiendrait qu’à vous.
Veuillez croire, mon cher Picasso, à mon meilleur souvenir.
André Malraux


Lettre au général de Gaulle.

Ce billet est écrit au moment où Malraux sort de sa profonde dépression de 1965-1966. Le général de Gaulle avait mis à sa disposition le pavillon des chasses présidentielles à Marly ; Malraux s’y reposa durant le mois de mai 1966.

Le 7/Juin 66

Mon Général,

Au moment de quitter Marly, permettez-moi de vous remercier d’avoir eu l’attention de m’y abriter. Il y a dans le jardin un lapin de garenne apprivoisé. Je lui ai conseillé de rester là, pour le cas où vous reviendriez...
Je vous prie d’agréer mon Général les assurances de mon dévouement affectueusement reconnaissant.

......

© Editions Gallimard


Sites internet

Site littéraire André Malraux
http://www.malraux.org/

Amitiés internationales André Malraux
http://www.andremalraux.com/

Site littéraire @lalettre.com
http://www.alalettre.com/malraux.php/

André Malraux. Apostrophes - 26/11/1976 (avec notamment Philippe et François de Saint-Chéron)
http://www.ina.fr/art-et-culture/li...

Éditions Gallimard
http://www.gallimard.fr/

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