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André Malraux : Lettres inédites et portrait. Par Corinne Amar

 

André Malraux par Gisèle Freund André Malraux, Paris, 1935
Par Gisèle Freund

Il reçut le prix Goncourt à 32 ans pour La Condition humaine - ou l’histoire de la dernière révolte de Shanghai contre Tchang Kaï-chek - qui lui valut une réputation internationale, et un troisième roman célèbre, après Les Conquérants et La Voie royale. « Que ceux qui mettent leur passion politique avant le goût de la grandeur, où qu’elle soit, s’écartent d’avance de ce livre » prévenait-il, soucieux de l’Histoire, plongé dans les civilisations disparues, et cherchant tout autant les réponses que les questions à ce qui le hantait. De sa vie intime, enfance, adolescence, éducation, on saura peu de choses ; essentiellement autodidacte, il inventera sa propre légende (« diplômé des Langues Orientales », « docteur ès lettres »), maniant avec brio la fabulation sur ses actes, forgeant nombre de ses exploits ; capable pour la bonne cause d’affirmer qu’il lit le sanskrit ou qu’il a passé trois mois et demi au Pamir, alors qu’il n’y a jamais mis les pieds, capable encore de vendre des faux Picasso et des faux Derain, pour financer un retour en Indonésie... (- ce que nous raconte, Olivier Todd, dans sa biographie des plus minutieuses, André Malraux, Gallimard 2001). Écrivain sculptant sa propre vie et la mettant en scène, romancier épris de grandeur, de grand large et de l’Asie immense ; théoricien de l’art, homme de culture nourri d’histoire révolutionnaire, aventurier de haute volée - inculpé, dans sa jeunesse, en Indochine, pour une sombre histoire de vol de statuettes dans un temple khmer -, membre du comité de lecture des éditions Gallimard, combattant aux côtés des Républicains espagnols, résistant, cofondateur du RPF (Rassemblement du Peuple Français, initié par le général de Gaulle), ministre d’État chargé des Affaires culturelles ; André Malraux (1901-1976) fut un homme de génie insaisissable. Lorsqu’on ouvre les Carnets du Front Populaire, 1935-1936 (Gallimard, 2006), Journal-anti Journal de Malraux, avec une préface de Jean-Yves Tadié, d’emblée on nous annonce qu’il ne s’agit que de notes d’instants significatifs, pour être employés plus tard, - tels les Carnets de Proust qui ne tint jamais de Journal - d’anecdotes, matrices d’idées et d’images. « On ne l’imagine pas résumant ses idées, racontant ses sentiments et sa vie intérieure au jour le jour. Il est au contraire entièrement tourné vers le monde extérieur, tout de sensations, d’impressions, d’anecdotes (...) » Sans doute, éprouve-t-on ce même sentiment à la lecture des Lettres Choisies 1920-1976, et inédites (Gallimard 2013, édition établie et annotée par François de Saint-Cheron, préface de Jean-Yves Tadié)  ; l’homme, non sans réserve, se livre - qui avait demandé à ce que sa correspondance attendît trente ans après sa mort avant d’être publiée ; à sa famille ; sa mère, sa grand-mère maternelle et sa tante, les trois femmes qui l’élevèrent (quand ses parents se séparent) ; à ses amis ; Max Jacob, André Gide, Louise de Vilmorin, Marc Chagall, Jean Fautrier, Louis Guilloux, Roger Martin du Gard..., au Général de Gaulle, qu’il rencontra pour la première fois en 1945 et qu’un coup de foudre réciproque lia  ; à Indira Gandhi à qui il rendit visite à plusieurs reprises lors de ses voyages en Inde, et de laquelle il reçut, en 1974, à New Delhi, le prix Nehru. Lettres affectueuses, écrites à la caserne alors qu’il attend d’être réformé ; « J’ai assisté (par la fenêtre) à des classes à cheval. Cela dépasse de beaucoup ce que l’on en dit. L’insolence, la grossièreté, le goût de l’injure répétée et dite, non du ton d’abruti et « simplement militaire » comme ils disent, mais sur le ton volontairement blessant dépassent les limites de l’odieux. Je vous embrasse cordialement toutes trois (à sa famille, vers 1919-20) ». Il n’y a pas de lettres à sa femme, Clara Goldschmidt, qu’il épousa en 1922 et dont il divorça dix-sept ans plus tard, ayant eu avec elle, une fille, Florence Malraux, née en 1933. Clara, en revanche, laissera ses lettres à lire.
« Je crois vous avoir aimé, autant qu’il est donné à une femme d’aimer aujourd’hui (...) J’aurais aimé briller devant vous et que l’admiration des autres vous confirmât dans le choix que vous aviez fait de moi : mon assurance envers vous s’en serait trouvée accrue et aussi la confiance en moi. Mais briller devant vous est une joie qui ne me fut que rarement donnée. Tandis que vous vous affirmiez de plus en plus, je m’effaçais de plus en plus. Nous étions semblables aux petits bonshommes des baromètres suisses : un seul de nous deux pouvait être visible. Vous et moi trouvions naturel que ce fût vous. » (Clara Malraux, Le bruit de nos pas, vol. II, Nos vingt ans, Grasset, 1966). Lorsque Florence naît, Malraux avait déjà rencontré Josette Clotis qui deviendra sa deuxième compagne, dès 1937 et avec qui il aura deux fils, Pierre (en hommage à l’ami Drieu La Rochelle), mais qu’on appellera Gauthier), né en 1940, et Vincent, né trois ans plus tard. En 1944, Josette meurt à l’hôpital, ayant eu les jambes broyées sous un train. Une nouvelle tragédie personnelle frappera Malraux, lorsqu’en 1961 ses deux fils mourront, dans un accident de voiture.
De cela, nulle lettre, nulle trace ; les événements de sa vie intime demeurent discrets sinon secrets. Les lettres sont amicales : « Le 29 mars 1943, Mon cher ami - La correspondance est bien décevante quand on ne peut à peu près rien y dire de ce qu’on voudrait. N’avez-vous pas l’intention de venir à Figeac quelque jour. Ce n’est pas très loin et nous prendrions quelque rendez-vous à mi-chemin... (à Roger Martin du Gard, à qui il confie (avril 1943) que rien ne lui paraît épistolaire « sauf les idées, les choses d’ordre pratiques et les éléments farfelus de la vie ») » ; elles sont admiratives, reconnaissantes ; à André Gide, par exemple, son aîné, avec qui il participa de manière active au combat antifasciste ; à l’architecte brésilien Oscar Niemeyer, de passage à Paris, dont il connaît les œuvres, et qu’il félicite... Élévation de cœur et d’esprit ; l’homme a le sens de la dignité. « Qu’appelez-vous la dignité ? » demande König à Kyo, dans La Condition humaine : « Le contraire de l’humiliation » - alors que chacun des héros se voit confronté à sa situation d’homme, avec ses grandeurs et ses servitudes, et à laquelle il ne peut se dérober.
C’est le même homme qui, à la suite de l’arrestation de ses deux-demi frères par la Gestapo (les enfants de son père ; l’un, Claude mourra sous la torture, l’autre, Roland, déporté à Neuengamme ne sera pas retrouvé) en 1944, s’engage dans la Résistance, et devient le colonel Berger, chef de la Brigade Alsace-Lorraine qui opère en Dordogne puis en Alsace. « Berger » ; un nom que l’on retrouve dans Les Noyers de l’Altenburg, dernier roman de Malraux (1943), qui met en scène un lieu, le Prieuré de l’Altenburg, « cloître de la pensée », et trois générations ; le grand-père Dietrich Berger, le père le professeur Vincent Berger et le fils narrateur, combattant prisonnier lors de la guerre de 1940. (Les Noyers de l’Altenburg, Malraux, Œuvres complètes, II, La Pléiade, Gallimard, 1996, p,669). « Écrivain, par quoi suis-je obsédé depuis dix ans, sinon par l’homme ? Me voici devant la matière originelle. (p. 629) (...) « J’ai hâte d’arriver au point où écrire, enfin ! ne sera plus seulement changer d’Enfer » (p. 745). Comment, pour l’écrivain, transcender sa condition, sinon par son action ? sinon par l’écriture ? sinon par l’art qui transfigure le monde ? « Si je devais choisir une autre vie, je choisirais la mienne », finira par dire Dietrich Berger...
Et sans doute, Malraux aima t-il sa propre vie, lui qui, s’il avait dû choisir une autre vie, aurait probablement choisi la sienne...

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André Malraux, Lettres choisies André Malraux
Lettres choisies 1920-1976
Édition établie et annotée par
François de Saint-Cheron
Préface de Jean-Yves Tadié
Gallimard, 2012

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André Malraux
Bibliographie (non exhaustive)

1928 - Les Conquérants
1928 - Royaume-Farfelu
1930 - La Voie royale, Prix Interallié,
1933 - La Condition humaine, Prix Goncourt le 7 décembre 1933
1935 - Le Temps du mépris
1937 - L’Espoir
1947 - Les Dessins de Goya au musée du Prado et Le Musée imaginaire, premier tome de La Psychologie de l’art, ouvrage dédié à Madeleine Malraux.
1947 - Romans parution du premier volume de ses Romans dans la bibliothèque de la Pléiade.
1951 - Les Voix du silence, et nouvelle version de La Psychologie de l’art
1952 - La Statuaire premier tome du Musée imaginaire de la sculpture mondiale
1954 - Des bas-reliefs aux grottes sacrées et Le Monde chrétien
1967 - Antimémoires, 1967 (Première partie du Miroir des Limbes)
1974 - Le Surnaturel, (paru en 1957) sous le titre La Métamorphose des Dieux
1975 - L’Irréel, Ma Métamorphose des Dieux.II,
1976 - La Corde et les Souris, 1976 (seconde partie du Miroir des Limbes)
1976 - Le Miroir des limbes, 1976 (I. Antimémoires + II. La Corde et les souris + Oraisons funèbres)
1976 - L’Intemporel, La Métamorphose des Dieux. III

Œuvres posthumes

1977 - L’Homme précaire et la Littérature, Gallimard
1998 - Entretiens avec Tadao Takemoto, Au Signe de la Licorne,1998 (partie d’un ouvrage paru au Japon)
2006 - Carnet du Front populaire 1935-1936, François de Saint-Cheron (éd.), préf. Jean-Yves Tadié, Gallimard, 2006
2007 - Carnet d’URSS 1934, François de Saint-Cheron (éd.), préf. Jean-Yves Tadié, Gallimard


Sites internet

Site littéraire André Malraux
http://www.malraux.org/

Amitiés internationales André Malraux
http://www.andremalraux.com/

Site littéraire @lalettre.com
http://www.alalettre.com/malraux.php/

André Malraux. Apostrophes - 26/11/1976 (avec notamment Philippe et François de Saint-Cheron)
http://www.ina.fr/art-et-culture/li...

Éditions Gallimard
http://www.gallimard.fr/

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