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Lettres choisies - François Mauriac

 

François Mauriac
Correspondance intime
Réunie et présentée par Caroline Mauriac

À Jeanne Lafon - 1912

Gd Hôtel du Par cet Métropole
Royat-les-Bains,
13 août [1912]

Chère petite Jeanne, je ne peux décidément rester plus longtemps si près et loin de vous. Ce Royat est un endroit où l’ennui atteint des proportions qu’on n’imagine pas. Alors, je vous arriverai demain soir. Je descendrai dans un hôtel pas trop loin du vôtre. Si vous êtes entourée de gens connus, si quelque précepteur stipendié rôde autour de vous - enfin si Madame Lafon juge imprudente ma venue à Châtelguyon, je vous prie de me télégraphier et je continuerai de moisir dans ces lieux abominables. Mon cher enfant inconnu, je pense à vous avec une tendresse extrême. Je songe qu’un jour nous vous évaderons « quelque part, hors du monde » , délivrés du passé, délivrés de nous-même. Mon cher amour, m’aimerez-vous jamais ? Ne vous lasserez-vous de cette inquiétude perpétuelle, ni de ces tristesses soudaines, ni de ma lassitude ? De vous seule, jamais ne serai las. De vous seule, j’attends le réconfort et la joie. Il y a des instants où j’ignore ce que je dois faire, où le métier de noircir des feuilles blanches me paraît inutile et vain, où je me sens ni talent ni force. Je traverse ici une crise pareille. Vous seule être ma consolation, et je sens bien que dans mon amour, dans le souci que j’aurai de votre bonheur, je trouverai la force de vaincre mes doutes, de travailler... Je voudrais, Jeanne, vous donner un nom glorieux. À cause de vous, je désire la gloire, comme je la désirais à quinze ans. Il me semble que je n’ai rien fait encore.
(...)
À demain soir, mon cher amour. Je vous embrasse avec une tendresse et un respect infinis.
François M.

.........

À Robert Vallery-Radot - 1915

15 janvier 1915

Cher Robert,
En lisant votre lettre, j’étais obsédé par un vers idiot de L’Aiglon :

« J’étais, je le comprends,
Trop petit à côté de tes rêves trop grands... »

Mais c’est bien vrai que je n’ai jamais su que sentir le catholicisme au lieu de le vivre. C’est assez pour que je ne cesse jamais de l’aimer, de m’y réfugier - mais c’est insuffisant pour susciter en moi une conversation définitive...
Je suis plongé dans Maurice de Guérin, La Mennais, et mes Beaux esprits de ce temps qui avancent. En dehors de mon hôpital, je m’évade hors du temps. En dehors des miracles de la douleur et du renoncement, je hais cette boucherie, je la hais maladivement, ardemment. Je me réfugie dans le calme des vieux chênes du Cayla, vers ces époques où il n’était d’autres combats que ceux du cœur et de la foi... Je ne lis plus que les communiqués. Tout le reste m’exaspère.
J’ai vu des blessés allemands avec des yeux éplorés qui n’étaient pas mes ennemis... Vous ne souffrirez pas à la caserne du fait de vos camarades... Lafon à présent les adore. Je les vois d’ailleurs à mon hôpital, ces pauvres soldats. Ils sont bons, reconnaissants, affectueux. Ce sont de petits enfants qui malheureusement ont conscience d’avoir un sexe. Mais que tout ce peuple est près de notre cœur, comme je suis de plain-pied avec eux lorsqu’ils parlent de leur pays, de la vigne, du vin, des beaux soleils d’autrefois. (...)
Mon cher Robert, je crois au péché originel, je crois que le catholicisme est une vie, je crois tout cela... Mais je suis soumis à la chair et au sang. Résignez-vous à ce que je ne vole pas dans le soleil comme vous. L’aigle peut bien aimer le rossignol. Prenez-moi comme je suis... (...)
Adieu, je vous confie à Dieu et j’embrasse Paule dont la lettre nous a été une profonde joie.

F. M.

.........

À Raymond Mauriac - 1933

[1933]

Mon cher Raymond,
Je n’ai pas à te pardonner cette lettre ; le difficile sera de l’oublier. Elle m’a été présentée, sur le même plateau, avec quelques mots plutôt « frais » de Jean, et quelques lignes où Germaine exprime son regret « que j’aie réveillé le souvenir de tante Clara » ! ! Ainsi ce livre, qui émeut et qui touche tant d’inconnus, et dont j’avais la naïveté de penser qu’il vous fendrait le cœur, vous trouve insensibles - et même, en ce qui te concerne - furieux. Cette haine de ton enfance ! Cette vision de maman, reniant sa vie devant la mort ! Eh bien, je t’accorde tout : rien n’est beau, hors ce que les poètes recréent. Mais ils devraient prendre garde, quand ils transfigurent leur enfance, qu’un triste témoin ne demeure pas, pour leur mettre le nez dans leur mensonge trop beau. Sur un point, pourtant, tu te trompes : la religion ne m’a pas été offerte dans cette « écuelle » commune. J’ai été servi à part.
Voici donc ma dernière baudruche crevée. Cette famille, que j’ai tant aimée, n’existe pas. Ce livre, qui bouleverse tant de cœurs, est un faux, et j’éclate de rire quand on m’en parle. Il n’y a que Dieu qui ne soit pas inventé.

F. M. 

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À Jean Cocteau - 1951

38, avenue Théophile-Gautier, XVIe, [mai 1951]

Cher Jean,
Rassure-toi : je t’ai un peu « taquiné » mais tu n’as rien à redouter de moi. Non : il n’appartient à personne de ne pas être pris par la politique, aujourd’hui. Ta prétendue politique d’amitié est une politique de prudence que tu pratiquais déjà du temps du Front populaire, la politique du « pas d’ennemi à gauche » - car qu’as-tu à redouter des autres ? Mais aujourd’hui ceux dont tu fais le jeu ne sont pas des Français de gauche. Ce qu’ils sont, ce qu’ils incarnent, l’ombre qui s’étend sur nous, pour ne pas la voir, tu dresses entre cette réalité et toi un écran de cinéma...
En nous battant contre le pire, nous défendons des choses mauvaises elles aussi. Voilà ce que tu pourrais me répondre et que le Poète devrait tout refuser de ce monde criminel. Je doute que ce soit possible. Tu pourrais le tenter. Mais encore faudrait-il ne montrer d’aucun côté aucune complaisance.
J’ai aimé Orphée. Je préférais Marais dans La Bête. Qu’il y était merveilleux ! Ma pièce a traversé les tirs de barrage et se porte aussi bien que possible. Opéra qui m’avait assommé il y a huit jours me couvre aujourd’hui de fleurs ! Quels drôle de gens ! Et Hébertot ! ! ! Aimes-tu cet ogre ?
Sois heureux, cher Jean. Fidèlement tien.

F. M. 

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À Elie Wiesel - 1970

38, avenue Théophile-Gautier, XVIe, 7 janvier 1970

Je suis très touché de vos vœux, cher Elie Wiesel, et j’espère comme vous que la paix finira par régner sur cet endroit du monde qui nous appartient à tous, juifs et chrétiens, et musulmans...
De tout cœur vôtre.
F. Mauriac

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Pour les notes, se référer à l’ouvrage

© Éditions Robert Laffont

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