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Henri Thomas - Atlantiquement vôtre. Par Gaëlle Obiégly

 

Henri Thomas, Atlantiquement vôtre Ce que révèlent ces lettres d’Henri Thomas c’est l’amitié qui le lie à Gérard Le Gouic, le destinataire. Une amitié qui ne tarde pas à s’exprimer, qui ne fait pas de manières. Une amitié qui est célébrée au fil des jours, des années. Une amitié qui est même qualifiée, « solidement ton ami » finit Thomas. Cette célébration très enjouée - « vive l’amitié » - vient comme clouer le bec aux femmes contre lesquelles l’écrivain peste, parfois. L’amour, dans sa vie, a-t-il fait place à l’amitié ? Les courriers sont pleins d’élan. Quelquefois, c’est mélancolique. Une relation fraternelle s’affirme en tout cas. Henri Thomas encourage son ami sans doute plus poète que lui-même. Etre poète suppose de ne jamais faiblir dans sa détermination. Voilà ce que sous-entend la citation offerte à Le Gouic, peut-être un moment découragé. Son ami mentionne Van Gogh qui dit à son frère « ce qu’il faut c’est continuer, continuer, continuer ».
L’écrivain Henri Thomas exprime, par génie interposé, le respect qu’il voue au poète. Citer est une façon de se dévoiler, mais à travers un autre. Il dit ainsi qu’il se sent frère, en plus d’ami. C’est une déclaration tout en pudeur.
Les lettres sont numérotées, non par l’épistolier mais par l’éditeur. La lettre numéro 14 est écrite de Paris, le 19 janvier 1979. Elle commence par « Mon cher Gérard ». L’ajout du possessif au « cher Gérard » donne de la chaleur à la lettre, donc de l’énergie. Ceci est accentué par le « mais si » qui ouvre la lettre. Henri Thomas semble donner la réplique à Gérard Le Gouic. Celui-ci a dû lui envoyer des textes et il s’inquiète de ce qu’en pense son ami. Il le rassure, immédiatement. Il espère les publier dans la revue Obsidiane à laquelle il participe. Ce sont les débuts de cette revue de poésie qui deviendra une maison d’édition. À partir du numéro 5, Henri Thomas manifeste une certaine lassitude vis-à-vis de cette entreprise, de ce collectif. On devine qu’il s’efforce à sa fréquentation afin de publier des textes rares, fragiles, ceux notamment de Le Gouic. Ils partagent le goût de la poésie et celui de la Bretagne et ils s’en entretiennent. Dès le titre, il est fait référence à l’océan. La Bretagne où s’ancre Henri Thomas c’est l’île de Houat, au large de Quiberon. Lorsqu’il y séjourne il adresse des cartes postales à Le Gouic qui réside sur le continent, dans une autre Bretagne. Car il y en a plusieurs, ce que souligne l’expression répétée « ta Bretagne ». Hélas, le livre ne montre pas les vues choisies par l’auteur. On regrette aussi de ne pas voir son écriture manuscrite. Mais la couverture le présente au premier plan d’un paysage marin. Sur cette photographie d’un gris breton, Henri Thomas s’avance sans offrir vraiment son visage à l’objectif. Sans doute est-il surpris dans sa vie de poète, errant dans l’herbe sèche, « foulant les menus coquillages cassants ». Ses poches sont gonflées de papiers, de stylos bille. Sur cette île, l’écrivain se sent mieux qu’à Paris. Il habite rue Paul-Fort, sinon ; pas très loin de la gare Montparnasse ; pas très loin de la Bretagne. Il s’y rend souvent, et quand il n’y est pas, il pense à la retrouver. Il occupe son logement parisien comme un bateau qui ne bouge pas, une barque triste, éternellement amarrée. Toujours il lui tarde d’aller à la mer. Henri Thomas est sensible à la lumière, pareil en cela à tous les humains, soumis aux faveurs du soleil. Du reste, les allusions à la météo pleuvent. Du début à la fin de cette correspondance, Henri Thomas note le temps qu’il fait et comme cela l’affecte. Il est vrai qu’en Bretagne, et particulièrement sur les îles du Ponant, le climat fait régner sa loi, autant que dans le désert. Et d’ailleurs le mot « désert » est un de ceux, dit Thomas, qui le hante le plus profondément. Il vient d’évoquer les sentiers entre les buissons, ceux-ci le font surgir dans le vide et le langage. Décrire le paysage et s’arrêter sur les mots sont les caractéristiques de son écriture dans ces lettres-là. On constate qu’en qualifiant de « déserts » les sentiers de l’île d’Houat, Thomas débouche dans le langage qui sans doute se confond avec le désert. Le mot et l’image ne se distinguent pas. Le mot est la chose même. La séduction physique des mots fait naître une image, un paysage géographique et une pensée. Henri Thomas a trouvé un lieu qui communique avec le langage, c’est la Bretagne. Or, l’on sait, par ses lettres notamment, que l’existence en dehors de l’écriture peut lui être pesante. De mystérieux chemins vers elle, vers l’écriture, voilà ce que lui prodigue la Bretagne. Il y nage, il y est heureux, il y est comme neuf. « Le corps dans l’eau perd son âge, perd son personnage, ne perd pas sa nage. C’est une question de vocabulaire. » Souvent l’expérience physique - corps, vent, paysage - amorce une réflexion sur le langage. Rien de théorique, mais des remarques. Thomas s’engouffre dans le jeu qui sépare la chose et son nom. Il s’y trouve, comme il se trouve dans la lande bretonne entre ciel et terre. Qu’il pense à la nature, ce ne sont pas des images qui lui viennent mais le mot et l’infini qu’il porte. Ce tout et ce rien qu’il désigne.
Le mot est une force analogue à la nature. On l’imagine, de retour à Paris, sonné par des semaines de tempête. Il subit des coups de vent inouïs à Houat et appréhende les ténèbres comme une bête furieuse. Il évoque la tiédeur de ces ténèbres. Tandis que Paris lui impose « affreux ciel, affreuse vie, affreuses femmes », le froid, la lourdeur, la vie matérielle. Pourtant un soir il y admire « un ciel rouge sombre d’une facture primitive excellente. » A l’instar de Gauguin, Thomas est ensorcelé par la sauvagerie, le mystère de la terre bretonne. Il en voit des échos à Paris, mais très rarement. À Houat, pendant un de ses séjours, il est captivé par une belle jeune femme brute, aux yeux naïfs. Il l’épie quand elle prend son repas, curieux de ses nourritures. « Elle lit toujours en mangeant ». Ce sont comme des peintures, parfois, des peintures du climat. Du ciel tout noir, il ne garde que le noir - en artiste. Ou considérons-les, ces descriptions colorées, même colorées de noir, comme des poèmes tissés dans la lettre. Alors, l’image qu’il reste au lecteur n’a rien d’une carte postale. Le référent, s’il nous était possible de le voir, nous rendrait l’autre vision - la vision poétique - impossible. Les contemplations de Thomas n’excluent pas des propos moins sublimes, des remarques sur les taches ménagères. Il arrive que l’ordinaire et l’inouï ne s’opposent pas, et même qu’ils soient comparables. L’écriture, dit Thomas, c’est aussi pénible que le récurage d’une casserole. La plupart des lettres sont brèves - écrites au revers de cartes postales - et elles rassemblent divers objets. L’azur et un nouvel aspirateur, qui lui rendent la vie moins accablante.
Les manifestations singulières, l’esprit de l’île ont leur contraire : la profession littéraire, les jurys, candidatures, distinctions. La vie par moments se fait bien emmerdante, dit-il. Cette vie-là se déroule à Paris. Elle s’y achèvera en 1993. À l’endroit même où finit celle de Beckett.

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Henri Thomas
Atlantiquement vôtre
Éditions des Montagnes noires
Collection « Correspondances »
256 pages, janvier 2013

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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Société des Lecteurs d’Henri Thomas
http://henrithomas.pbworks.com/w/pa...

FloriLettres, édition 92 consacrée à Henri Thomas
http://www.fondationlaposte.org/art...

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