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François Mauriac : portrait. Par Corinne Amar

 

François Mauriac, vers 1950 François Mauriac,
au début des années 1950 (SIPA)

Dans la nuit, une jeune femme sort du palais de justice. Elle vient d’apprendre qu’elle ne sera pas condamnée. Sur le chemin qui la ramène chez elle, auprès d’un mari qu’elle a voulu empoisonner, elle tente, faisant défiler sa vie intime en un long monologue-confession, de s’expliquer son crime et de trouver quoi dire à son mari. En 1925, François Mauriac (1885-1970), déjà romancier depuis L’enfant chargé de chaînes (son premier roman en 1913 ou l’histoire d’un jeune homme qui allait épouser sa cousine, laquelle le répugnait physiquement, alors qu’il était épris de l’un de ses camarades de classe), Genitrix (1923) ou Le Désert de l’amour (1925), demandait à son frère Pierre, médecin, doyen de la faculté de Bordeaux, des documents sur le procès (auquel il avait assisté) de Blanche Canaby qui, en mai 1906, avait été acquittée devant les assises de Bordeaux pour une tentative d’empoisonnement sur son mari, mais condamnée pour falsification d’ordonnance. Ainsi, était née Thérèse Desqueyoux, cette étrangère à sa race, étouffant derrière les barreaux vivants d’une famille. « Cette part de moi-même qu’est Thérèse... », écrivait-il à Denise Bourdet, femme de lettres, amie, au lendemain de la parution du roman ; « ...Un artiste est toujours l’image du Christ, homme ordinaire pour la foule des gens qui le croisaient - et dont un très petit nombre pressentait la nature divine. Hélas ! Ce n’est rien de divin que nous dissimulons - mais pourtant, beaucoup d’ardeur, de souffrances, de renoncements, de hontes : tout ce dont nous créons des êtres qui s’appellent Thérèse par exemple... » (François Mauriac, Correspondance intime, Robert Laffont, 2012).
Romancier consacré depuis la publication de Thérèse Desqueyoux (1927), écrivain catholique et résistant, journaliste et polémiste redoutable, Mauriac tint son Bloc-Notes « ce journal intime à l’usage du grand public », dans la revue de La Table ronde, à l’Express, au Figaro ; s’il fut témoin des combats d’une époque, il en fut aussi l’acteur, prenant position en faveur de l’indépendance du Maroc, de l’Algérie, condamnant l’usage de la torture par la police, soutenant Pierre Mendès France, puis le général de Gaulle. Élu à l’Académie Française en 1933, il recevait le prix Nobel de littérature à Stockholm le 10 décembre 1952 pour l’ensemble de son œuvre, cinq ans après André Gide (1869-1951), son aîné et ami, sept ans avant Camus (1913-1960). Dans le numéro de La Table ronde de janvier 1953 qui lui était consacré, le poète Jean Cayrol rappelait ce mot de Mauriac : « Au fond, je n’aime aucun de mes livres ; dès que terminés, ils sont morts pour moi. Cependant mon préféré serait peut-être Thérèse Desqueyoux. Je l’ai quittée au bord d’un trottoir, un soir ; il pleuvait et depuis je la sens vivre à côté de moi et en moi ».
Il est né dans la bourgeoisie catholique bordelaise, au sein d’une fratrie de cinq enfants. Avant lui ; Germaine, de sept ans son aînée ; Raymond, Pierre, et Jean qui deviendra prêtre du diocèse de Bordeaux.
Leur père, marchand de bois, dans l’affaire familiale, meurt d’un abcès au cerveau, alors que François Mauriac n’a pas deux ans. À l’âge de quatre ans, il a la paupière déchirée en jouant avec l’un de ses frères, et il en résulte une asymétrie qui lui vaudra le surnom de Coco-bel-œil. Il grandit, élevé par sa mère et sa grand-mère maternelle, puritaines, éduqué par nombre de prêtres et de professeurs, dans l’ombre de ses frères aînés ; chétif, émotif, peu physique, persuadé d’être laid (il se vengera de cela, sur ces personnages), dans l’obsession du mal, la hantise du péché de la chair et la conviction profonde que « la destinée de chacun de nous se ramène à une lutte entre la chair et la grâce ».
Après une scolarité à Bordeaux, abandonnant les couleurs des vignes, des Landes, et le salon provincial - « Bordeaux, c’est mon enfance et mon adolescence détachées de moi, pétrifiées » -, il est envoyé par sa famille à Paris où il s’installe un temps dans une pension étudiante de frères maristes, avant de vivre seul. Un jeune homme de vingt-deux ans « très maigre, très grand et sans élégance », que « sa grotesque famille appelle l’asperge », c’est ainsi que, dans son journal intime, il se décrit, en 1907. Pourtant, il portera toujours beau, et tout dans les poses - du fléchissement du buste sous le vêtement, aux longues mains nouées - reflètera l’homme de lettres. Plus de vingt ans plus tard encore, le 12 octobre 1929, dans une lettre à Paul Claudel, il évoquera son mal-être, cette part clandestine de lui-même, si profonde. « (...) je ne me plais pas à moi-même et les souvenirs de ma vie me sont odieux. Ce qui me rassure aussi contre les retours du vomissement, c’est ce besoin, cette exigence chaque jour plus forte de la « pax Dei » - cette paix, ce silence vivant en nous - ce prolongement de la présence eucharistique du matin à travers toute la journée. Je ne m’en passe plus sans souffrance (...) ». Car c’est dans le domaine de la vie privée que les contradictions et les tourments se font le plus sentir.
François Mauriac a rencontré Jeanne Lafon chez l’écrivain Jeanne Alleman, en 1912. Il l’a épousée en 1913, parce qu’il l’aimait, a eu d’elle Claude (1914), Claire (1917), Luce (1919) et Jean (1924). Á elle, pourtant - lettre magnifique - un 10 octobre 1912, il écrivait, empli de doute et de vérité :
« Ma chère petite Jeanne, je vous aime et je pense à vous... Le ciel est triste aujourd’hui et je le suis aussi sans raison particulière. Cela monte du fond de moi-même. Ne vous inquiétez pas de connaître l’inconnaissable - je veux dire cette part de mon cœur dont je vous parlais l’autre jour... Il suffit que comme je vous aime, vous m’aimiez. Si vous m’aimez, l’amour vous révélera tout ce qu’il faut que vous sachiez de votre époux. L’amour a de mystérieux moyens de connaissance et de secrètes révélations. [...] Je n’ai nul besoin de vous raconter mon enfance. Elle fut, comme toutes les enfances, mêlée de rire et de larmes. [...] Je l’ai transfigurée, j’en ai fait un paradis idéal où me réfugier (...). Je m’y réfugie parce que la vie d’un jeune homme catholique est triste. Il ne s’abandonne pas avec insouciance comme les autres à toute volupté. Il souffre de ce qui fait sourire avec indulgence le monde. À chaque fois qu’il tombe, il trahit une cause infinie. » Au fond, nous dira l’éditeur et historien Jean-Luc Barré qui suscita une polémique avec sa Biographie intime, 1940-1970 de François Mauriac (Fayard, 2010, tome II) en révélant les désirs homosexuels de ce dernier, « tous les personnages de Mauriac sont des mal aimés, différents, et d’une certaine manière, au bord de l’aveu. » Se souvient-on de la première phrase de Un adolescent d’autrefois ? « Je ne suis pas un garçon comme les autres. » Toute l’œuvre de Mauriac portera la marque de cette différence, de cette sensibilité à la transgression, à l’exclusion, à la rébellion...
Á l’annonce de sa mort, l’acteur Michel Simon se rendant au domicile de l’écrivain, et au milieu des visiteurs, le cœur chagrin, osera ce bel aveu : « Voyez-vous, j’aimais ce bonhomme là. Malgré toutes ses bondieuseries et ses « Je vous salue Marie » ! C’était un homme libre, et qui savait dire les choses avec humour et fracas. C’est curieux, pas vrai, un grand Catholique qui a le sens de l’humour... » (cité par J.L Ezine, Le Nouvel Observateur, 11/11/2010).

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