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Correspondances de la duchesse de Fitz-James Par Gaëlle Obiégly

 

Correspondance duchesse de Fitz-James En 1741, Victoire de Goyon de Matignon devient duchesse de Fitz-James. Son mari est pair de France mais issu d’une famille d’importance moindre que la sienne. Moindre parce que récemment installée en France tandis que les Goyon de Matignon ont eu le temps de fournir au royaume de nombreux serviteurs.
Néanmoins, grâce à son mariage la jeune femme grimpe les échelons de la hiérarchie nobiliaire. Fitz-James, le lieu, se trouve dans le département actuel de l’Oise. Passons sur les circonstances qui en firent le territoire du duc. Tout ceci est exposé de manière détaillée dans la postface des Correspondances de la duchesse. En effet, l’ouvrage donne à lire trois correspondances signées de la duchesse et du duc ainsi qu’un grand commentaire historique.
Elle, d’abord. Ses mots sont reproduits sur la couverture du livre et lui donnent son titre de noblesse. « Aimez-moi autant que je vous aime » est une formule fréquemment utilisée par la duchesse de Fitz-James à la fin de ses lettres au duc lorsqu’il est au combat. Un amour profond s’exprime malgré des convenances qui exigent la pudeur. La première partie de ces correspondances fait apparaître une femme dont avant tout le cœur est élevé.
Sa vie, du moins telle qu’elle l’expose dans ses lettres, n’est pas celle que l’on prête aux privilégiés. Elle a son labeur, ses ennuis, des soucis, un mari à la guerre. Celle qu’on appelle la guerre de Sept ans. Alors le privilège de la duchesse de Fitz-James serait celui d’écrire ce qui l’accable. Et son pouvoir serait celui de sublimer. Il faut souligner l’élégance de sa prose. Le rythme des phrases est régulier comme celui d’une marche, tout en souplesse. En fait, son expression est empreinte d’un naturel qui séduit. L’introduction suscite notre intérêt, notre curiosité pour la période historique. Mais au bout de quelques lettres, c’est le cœur qui conduit la lecture. Nous sommes en empathie, pas seulement avec la duchesse, mais avec ceux dont elle mentionne les maux. Cependant, elle est toujours moins préoccupée par ceux qui sont à ses côtés - aussi souffrants soient-ils - que par le mari au loin. C’est pour lui qu’elle tremble de peur, s’il ne lui donne pas de nouvelles. Elle n’a de cesse d’en réclamer, bonnes, mauvaises, insignifiantes, peu importe. La duchesse veut tout savoir de ces belles expéditions qui pourtant lui déplaisent - parce qu’elles lui ôtent son mari. Paradoxalement, la vie aventureuse de ce dernier, elle en souffre et elle en jouit. Car son esprit intrépide se régénère aux récits qui lui arrivent par la Poste. Les lettres ne lui parviennent jamais assez vite. Elle est inquiète, et elle est insatiable de renseignements. Ce contact avec son époux sans doute anime-t-il le quotidien de cette femme dont les divertissements sont ternes. Elle a plus de goûts pour les activités masculines que pour les soupers avec la reine dont est la dame d’honneur. La correspondance dresse le portrait d’une condition féminine asservie. Car la duchesse ne cache pas comme il lui est pénible de servir la reine. Femme de la noblesse, elle n’en est pas moins domestique, même s’il s’agit de divertir. Il lui tarde que sa semaine se termine. C’est un travail terrible à cause de « l’assiduité qu’il faut avoir ». Mais en quoi consiste-t-il ? Jouer aux cartes, souper, entre autres choses, bavarder un peu. Tandis que les nobles hommes font de grandes marches, de belles expéditions et fournissent des histoires. La duchesse n’a d’intérêt que pour ce genre de vie. Mais la guerre, les hommes se la réservent. La femme imagine, s’inquiète, se creuse l’esprit. À l’homme loin, elle dépeint ses chemins battus et demande des détails sur la feuille de route. Elle veut tout savoir, elle se tempère. Elle dit « j’ai bien envie de savoir ». Des informations, elle en obtient de diverses sources mais ce qu’elle attend c’est ce que lui, son mari, voudra lui communiquer sur ce que fera son armée. Sa récrimination contre la Poste, la lenteur d’acheminement du courrier dénote surtout son ennui, son impatience à être tenue au courant des péripéties du front. Tant dans la manière dont elle salue le duc que dans la peinture de la vie quotidienne, la duchesse de Fitz-James s’exprime avec fraîcheur. Parfois, elle est enfantine. Notamment quand elle relate sa joyeuse assiduité aux cartes. Ces moments passés chez elle contrastent avec la lugubre ambiance subie auprès de la reine. Le 10 juillet 1757, la duchesse annonce à son mari que l’évêque de Coutances est arrivé chez eux. La compagnie dans laquelle elle se trouve alors, elle la qualifie de « fort douce et fort aimable ». Ils passent leurs journées à jouer aux cartes. Ils se disputent, ils s’injurient. Ils s’aiment encore plus après cela. Ils sont quatre autour de la table de jeux. L’évêque, madame de Goyon et le père de la duchesse qu’elle nomme « mon papa » dans ses lettres. Oralement aussi, sans doute. Est-elle ravie des jeux et des disputes ? Assurément. Elle le dit, elle l’exprime avec gaieté. « Nous nous chantons pouilles », la note nous informe que cela signifie s’injurier. Nous l’avions deviné, par le contexte. De nombreuses notes accompagnent chaque lettre. La plupart du temps, elles apportent des précisions mais les lettres - dont l’orthographe et la ponctuation ont été modernisées pour le confort du lecteur contemporain - gagnent à être lues d’une traite. Et l’on peut s’attarder dans les notes comme dans des commentaires sur l’époque. Bref, ce livre nous invite à deux sortes de lecture. L’une affective, l’autre historique. Cette correspondance témoigne en effet d’une époque et d’un cœur. Que disent les lettres de la duchesse ? les maladies, l’ennui d’une dame d’honneur et l’intérêt qu’elle porte aux activités des hommes et à celles de son époux en particulier.
Dans la deuxième partie du livre, consacrée aux lettres de la duchesse de Fitz-James à sa belle-sœur, la marquise de Bouzols, le ton n’est plus le même. La duchesse se trouve dans le Sud, elle adresse des sortes de rapports à sa belle-sœur. Des rapports auxquels on ne comprend pas grand-chose. Elle fait part de propos qui lui ont été rapportés. Les lettres sont désincarnées. La sensibilité de la duchesse a fait place à une expression moins charmante et moins charmeuse. Elle est parfois difficile à suivre. Son mari est à nouveau en guerre. Mais à présent il s’agit d’un conflit administratif. Ses adversaires sont des parlementaires de Toulouse en rébellion contre le roi. Celui-ci a chargé le duc de faire enregistrer un nouvel impôt auprès du parlement qui s’y refuse. La duchesse défend son mari avec obstination. Dans ses lettres, il n’est plus question que de cela. Elles témoignent de la loyauté de la duchesse au duc et de celui-ci au roi. C’est la fin du règne de Louis XV.
Autrefois ses peuples l’avaient en sympathie et, même, ils lui exprimaient leurs sentiments. Il était le roi « bien-aimé ». Mais à la fin de son règne, ce n’est plus pareil. Les parlements sont contre lui qui a voulu imposer son autorité. Ainsi lit-on également dans ces correspondances la chronique politique du règne de Louis XV. Règne qui s’achève à Trianon avec madame de Pompadour, loin du monde et des peuples.

Aimez-moi autant que je vous aime
Correspondances de la duchesse de Fitz-James 1757-1771

Édition critique présentée et annotée par Simon Surreaux
Éditions Vendémiaire
349 pages. 17 €
Ouvrage édité avec le soutien de la Fondation La Poste

Simon Surreaux est agrégé de l’Université, docteur en Histoire et rattaché au centre Roland Mousnier (université Paris-Sorbonne). Sa thèse, sous la direction de Lucien Bély, « Les Maréchaux de France au XVIIIe siècle. Histoire sociale, politique et culturelle d’une élite militaire » a reçu le prix Daniel et Michel Dezès de la Fondation de France, en mars 2012.

Éditions Vendémiaire
_ http://www.editions-vendemiaire.com/

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