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> Edition du 7 février 2007
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Livre : Antonia Logue, Double coeur édition du 7 mars 2001

Par Pascal Jourdana

antonialogue

Arthur Cravan fut un anarchiste du dadaïsme," un météore [ ?] au ciel du surréalisme", écrivait Maurice Nadeau. Il secoua le monde des Arts par sa revue Maintenant, particulièrement agressive envers les créateurs de son temps, et celui des Lettres, prétendant être le neveu d’Oscar Wilde en possession d’une malle pleine de textes inédits. Il a mené une vie d’errance, traversant sous de faux noms de nombreux pays en pleine guerre de 1914-1918, dit avoir participé à des cambriolages à main armée, et a provoqué en combat singulier le champion du monde des poids lourds, Jack Johnson. Ce fascinant mystificateur est le personnage clef de Double c ?ur d’Antonia Logue, un roman épistolaire qui peut être lu comme la chronique d’une époque, de l’Amérique à l’Europe.

L’auteur y fait appel aux figures de la boxe, des mouvements futuristes et dadaïstes, ou de la poésie moderne américaine. On croise William Carlos Williams, Marcel Duchamp, Cendrars, ou les plus fameux boxeurs de l’époque. Les conversations d’artistes en révolte y sont ardentes, les époustouflants combats de boxe dispensent une excitation des corps étonnante. Cravan, malgré son côté flambeur, observe cette époque bouillonnante sans céder à ses vanités ? Du moins le Cravan réinventé par Antonia Logue. Car l’auteur, jeune irlandaise très remarquée dans son pays pour ce premier roman, fait ici véritable ?uvre de fiction. Peu importe de savoir si les actions de personnages connus sont réelles ou inventées. On les découvre par le regard de la femme de Cravan, Mina Loy, poétesse oubliée, féministe de la première heure, et celui de son meilleur ami, le boxeur ? Jack Johnson ! L’auteur fait en effet de la fameuse rencontre un combat truqué. Elle nous montre le premier champion du monde poids lourds Noir fasciné par le poète contestataire : comme lui, il résistait aux préjugés de son époque, répondant par l’arrogance et la provocation au racisme que son prestige alimentait.

Vingt ans après la disparition en mer d’Arthur Cravan, Mina Loy et Jack Johnson, qui se sont connus grâce au trublion artiste, ont une correspondance. Celle-ci est entamée par Jackson. Mina Loy y répond volontiers, heureuse de retrouver un ami, et de pouvoir enfin raconter à quelqu’un sa longue souffrance. Ils s’écrivent leur vie, celle "d’avant" qu’ils méconnaissaient, emportés par leurs péripéties tourbillonnantes, et celle "d’après", presque insignifiante, tronquée par la disparition de Cravan. Le boxeur décrit ses combats, Mina Loy son statut, souvent mis à mal, de jeune"artiste moderne", sa volonté farouche de rester indépendante. Elle aborde surtout peu à peu les moments de bonheur absolu qu’elle a passé avec Cravan, faits de tendresse et d’érotisme triomphant. Les deux amis s’épanchent sans honte, s’adressant malgré tout plutôt à soi qu’à l’autre. Leurs lettres sont parfois interrompues par les notes de la fille de Mina et de Cravan, Fabienne, elle aussi en quête de son père. Enigmatique et un peu évanescente, elle est également révoltée. Tout à fait ignorante de la réalité des événements, elle est pourtant parfois la plus lucide. L’auteur n’est pas loin d’en faire une narratrice omnisciente ? bluffée par un fantôme.

Car dans ces va-et-vient de lettres et de vies subterfuges, Antonia Logue se joue à son tour du lecteur. Cravan est vivant au moment des retrouvailles épistolaires de Jackson et de Mina. Un combat truqué de plus ? Sa disparition, volontaire, avait provoqué l’éloignement irrévocable de la seule femme qui l’ait vraiment aimée. Le voilà pris au piège de sa propre mise en scène. Désormais le récit trouble, car il exsude ce suspense ultime, celui d’une roulette russe qui frappe alors que le bonheur paraissait enfin décidé à satisfaire tout le monde. Sinistre, le véritable désespoir vient enfin, trente ans après. La mort en différé est tragique car elle parachève la perte, et rend les révoltes des uns et des autres dérisoires. L’espace du ring est perdu pour Jack Johnson, le bonheur fou de l’amour est éteint pour Mina. Et Cravan s’évanouit, sans panache.

Double c ?ur, traduit de l’anglais (Irlande) par Céline Schwaller, Editions Calmann-Lévy. 370 p., 130 F.