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Lettres choisies - Walter Benjamin

 

Walter Benjamin
Lettres françaises
Éditions Nous

À Marcel Brion
Moscou, vers fin décembre 1926 - début janvier 1927

Monsieur,
Ce n’est que maintenant que me parvient la page du dernier Cahier dans laquelle vous traitez avec tant de compréhension et bienveillance de ma traduction des Tableaux Parisiens ; Permettez-moi de vous dire, combien grande a été la joie que j’ai éprouvé en voyant appréciés comme vous avez voulu le faire mes efforts, insuffisants sans doute, pour rendre une langue et un poète que tous deux j’aime entre tous.
J’ai vivement regretté, cet été, d’avoir eu la malchance de ne pas avoir pu vous rencontrer à Marseille. Mon ami Ernst Bloch m’a si souvent vanté les heures qu’il a passé en conversant avec vous que je ne saurais abandonner l’espérance de faire un jour ou l’autre votre connaissance.
En cas que le printemps vous mènera à Paris, je me permets de vous signaler que vers le premier mars je compte être de retour à Paris où j’habiterai 4 Avenue du parc Montsouris Hôtel du Midi.
Je vous serais particulièrement obligé si vous disiez à M. Ballard qu’un prochain numéro de la Literarische Welt va enfin donner ma note sur les Cahiers du Sud que j’ai rédigée il y a longtemps. Aussi aimerai-je bien savoir si M. Ballard compte donner quelques extraits du manuscrit de mon livre Einbahnstraße - dont il possède un exemplaire - car ce livre paraîtra à Berlin d’ici deux ou trois mois.
Avec l’espoir de bientôt vous saluer personnellement agréez, Monsieur, l’expression de mes sentiments confraternels et très distingués.
Walter Benjamin
Moscou
Sadowaja Triumfalnaja
Gost « Tyrol » Komn. 5

......

À Léon Pierre-Quint
Berlin, 15. 1. 1933

Cher Monsieur,
je viens de lire avec le plus grand intérêt l’extraordinaire essai sur André Gide que vous avez bien voulu m’envoyer.
Permettez-moi de vous assurer simplement de mon admiration pour la clarté et la justesse de vos commentaires et de passer outre sur les lignes trop flatteuses que vous avez la bonté d’inscrire dans mon exemplaire.
Je me suis adressé, il y a quelques jours, à la Deutsche Verlag Anstalt, Stuttgart pour lui signaler votre ouvrage. Vous avez complètement raison dans vos observations sur l’importance de Gide - et partant de votre livre - pour l’Allemagne. Personne ne serait mieux placé pour faire sortir une édition allemande de votre Gide que la maison de Stuttgart qui a fait paraître les livres de Gide en allemand.
Comme je me chargerai volontiers de la traduction de votre livre ça faciliterait mes pourparlers avec Stuttgart si vous voudrez m’accorder une option de quatre semaines sur votre ouvrage.
J’ai, en effet, l’intention de venir à Paris au mois de mars. Mais rien n’est encore arrêté.
En vous remerciant de votre amabilité veuillez croire, cher Monsieur, à l’assurance de mes sentiments très sincères.

Walter Benjamin
Berlin Wilmersdorf
Prinzregentenstr 66
15 janvier 1933

......

À Gretel Adorno
Pontigny, 19. 5. 1939

Ma chère petite,
Ces lignes tomberont, avec un peu de chance, au cœur de ton anniversaire. Et si je te dis bonjour en ces termes nouveaux, l’envie m’en vient autant de la jolie tournure à la fin de ta dernière lettre que du désir à te faire entrevoir un endroit où les années désormais ne te vieilliront aussi peu qu’elles te grandissent. Il y a du reste à ce début encore une inspiration qui me vient d’une lecture assidue de la correspondance proustienne. Parmi ces correspondants il se trouve cette Madame Strauss dont Teddie te rappellera certains mots, célèbres. Elle a une façon de s’adresser à Proust qui m’a charmé. Surtout sa formule ordinaire « mon petit Marcel cher » est d’une gentillesse inimitable.
La grande bibliothèque de 15 000 volumes est ce qu’il y a de mieux à Pontigny - d’où je t’écris. Elle est à la disposition des hôtes et tu peux croire si j’en profite. Pour le reste de l’établissement, il est infiniment moins bien. On en pourrait faire une description des plus cocasses, quant à une bande de jeunes scandinaves qui l’a envahi. On en pourrait aussi faire une des plus navrantes, quant au déclin du maître de céans, Paul Desjardins, et quant au rôle que joue sa femme. Il y a des moments où la situation du mari, en ces lieux, me rappelle irrésistiblement la mienne à San Remo. Du reste, Max a eu une lettre de ma part qui contient une description assez détaillée de la physionomie de Pontigny.
Serait-ce toi qui m’a indiqué, il y a bien des années, les livres de Henry James (frère du philosophe William) ? Je viens de tomber sur son Tour d’écrou qui est remarquable. Il faudra un jour que nous nous mettions à trois pour élucider ce fait significatif, à savoir que le dix-neuvième siècle est l’époque classique des histoires de spectres. Ainsi la figure de Henry James prendrait un relief saisissant.
(...)
Le Baudelaire progresse, lentement, mais, désormais je le crois, solidement. (...)
Dans les nouvelles que tu me donnes de Brecht il n’y avait pour moi rien d’étonnant. Je suis fixé depuis l’été dernier sur ce qu’il pense de Staline. Brecht, du reste, a quitté Funen où il ne se croyait plus en sécurité. Il ira s’établir en Suède.
Il n’y a pas moins de trois raisons pour que je t’écrive en français : la première, j’en parle au début de la lettre.
La seconde est que dans ce milieu français cela m’est assez naturel.
La troisième est mon intention à te dire, le jour de ta fête, de façon nouvelle mon ancien attachement à vous deux. (Il faut, pour finir, que tu saches tout le prix qu’ont eu pour moi les paroles rassurantes de ta dernière lettre. Elles m’ont aidé à me libérer d’une étreinte angoissante.)

Tout à toi.

......

À Adrienne Monnier
Nevers, 21. 9. 1939

Chère Mademoiselle Monnier,
peut-être votre concierge vous a-t-elle dit que je suis passé samedi - huit jours avant la déclaration de guerre - chez vous pour vous dire au revoir. Par malchance, vous étiez absente.
Nous tous, nous nous trouvons frappés avec la même vigueur par l’horrible catastrophe. Espérons que les témoins et les témoignages de la civilisation européenne et de l’esprit français survivent à la fureur sanglante d’Hitler.
Je serais infiniment heureux d’avoir un mot de votre part. Mon adresse Camp des travailleurs volontaires, groupement 6 Clos St-Joseph Nevers (Nièvre).
Je me porte passablement. La nourriture est très large. Nous attendons avec impatience d’être fixés sur notre sort. Les hommes valides s’empressent de souscrire leur engagement militaire. Je voudrais absolument servir notre cause au mieux de mes forces. Quant à mes forces physiques elles ne valent rien. Je me suis affaissé au cours de la marche qui nous a conduit de Nevers à notre camp. Les médecins du cantonnement m’ont mis « au repos ».
J’ai sur moi les témoignages de Valéry et de Romains. Mais je n’ai pas encore eu l’occasion de les produire. Un témoignage semblable mais de date récente et plus approprié à la situation où je me trouve, pourrait probablement me rendre le plus grand service. Je termine par les vœux les plus ardents pour votre sauvegarde et la sauvegarde de tous les hommes et toutes les valeurs qui vous tiennent à cœur.
Croyez, chère Mademoiselle Monnier, à mon attachement indéfectible.

Walter Benjamin.

......

À Hilde Schröder
Marseille, 22. 8. 1940

Chère amie,
je vous remercie bien des lignes que vous m’avez adressées de votre nouveau domicile. Moi aussi j’ai changé de lieu de séjour depuis. Je me trouve à Marseille où je viens de recevoir mon visa pour l’Amérique.
Vous savez probablement qu’il est impossible, pour nous, d’obtenir le visa de sortie. Cela crée une situation qui m’empêche pour le moment d’arrêter des dispositions fixes. Pour l’instant je resterai à Marseille. Écrivez-moi poste restante, si vous voulez bien.
Il y a ici, comme vous le savez certainement, beaucoup de monde, beaucoup d’inquiétudes aussi. Me trouvant à peu près dans les mêmes dispositions que celles qui se reflètent dans votre dernière lettre, je suis mal fait pour vous remonter le moral. Tâchez de garder courage quand même.
De nouvelles que j’ai eu de Paris me font tout craindre pour ma bibliothèque et le reste.
Amicalement à vous

22 août 1940
Benjamin

© éditions Nous

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