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Walter Benjamin : portrait. Par Corinne Amar

 

« Le lecteur, le penseur, l’homme qui attend, le flâneur sont des types d’illuminé tout autant que le fumeur d’opium, le rêveur, l’homme pris d’ivresse. Et de plus, profanes. Pour ne rien dire de cette drogue terrible entre toutes - nous-mêmes - que nous absorbons dans la solitude. » (Le surréalisme, Œuvres II, Gallimard, Folio Essais, p.131)

En février 1929, s’emparant de l’actualité du mouvement surréaliste, Walter Benjamin publiait, dans une revue littéraire allemande, Le surréalisme. Dernier instantané de l’intelligence européenne, un essai poétique, politique et philosophique, nourri de ses expériences ; voyages, lectures, expérimentation de drogues ; « illumination profane » plus que mouvement artistique, née d’expériences magiques sur les mots, formée de formules d’enchantement et de concepts, capable de transformer la banalité d’un paysage urbain, des sensations misérables, en événements révolutionnaires, ainsi voyait-il le surréalisme... Il avait compris Aragon en lisant Une vague de rêve (1924), s’était abreuvé de la lecture de Nadja, de Breton, et pensait l’avènement du surréalisme comme une possibilité salvatrice de transformer la mort qui gagne en politique révolutionnaire.
Il faut s’être promené, plongé, dans les Écrits autobiographiques de Walter Benjamin (Bourgois, 1990), dans ces Fragments de vie, de voyages, ces pages de Journal où il consignait les sujets de conversations importants de ses journées ; dans son Enfance berlinoise (version remaniée de la Chronique berlinoise) qui fait de lui d’emblée un être décalé, étranger au monde alentour, en révolte contre tout système autoritaire, passionné par les livres, les collections de timbres et de cartes postales, l’univers des contes ; il faut se souvenir de son suicide en 1940 à l’âge de 48 ans, à la frontière espagnole, parce qu’il craignait d’être pris par la Gestapo, pour saisir combien ces mots de lui, qui le dessinent, dans cette introduction, font sens dans l’histoire qui est la sienne. Il faut avoir lu, sans hâte tant elle captive, sans a priori, tant elle enseigne, cette pure énigme qu’est la vie de Walter Benjamin - une vie cryptée par-dessous son œuvre d’écrivain -, dans l’extraordinaire essai biographique que lui consacre le philosophe et essayiste Bruno Tackels (Walter Benjamin, Une vie dans les textes, Actes Sud, 2009). Il faut se glisser dans ses correspondances ; avec Theodor Adorno de onze ans son cadet, qu’il rencontre à Frankfort, en 1923, avec qui il se lie d’une intense amitié, jusqu’à la fin de sa vie (Correspondance Adorno-Benjamin, 1928-1940, traduction P. Ivernel, La Fabrique, 2002) ; avec le philosophe et historien Gershom Scholem (1897-1982) dont l’influence sur la pensée de Benjamin de la tradition juive redécouverte sera déterminante pour toute son œuvre ; avec Hannah Arendt (un temps, mariée à Günter Stern, cousin de Benjamin), Bertolt Brecht ; à Gretel Adorno, sa confidente et l’épouse de Theodor ; à Adrienne Monnier, à Gisèle Freund, à Jean Selz..., à toutes ces vies parallèles et croisées à qui Benjamin écrivit en français, qui donnaient une image non seulement de ce qu’il était mais aussi du climat intellectuel de l’époque, et que Christophe David rassemble dans un recueil de « Lettres Françaises » paru récemment aux Éditions Nous...

Walter Benjamin naît à Berlin, un 15 juillet 1892 - Je suis venu au monde sous le signe de Saturne - l’astre à la révolution la plus lente, la planète des détours et des retards - (Écrits autobiographiques, p.337), d’un père, commissaire-priseur puis, marchand d’art qui lui transmettra la passion des objets et des collections. Aîné d’une fratrie (avec Georg et Dora), il est élevé dans le milieu aisé de la bourgeoisie juive intégrée, éduqué par des bonnes et des gouvernantes. Ses parents l’ont inscrit sur les registres sous le nom de Walter Bendix Schönflies Benjamin, une manière de masquer son origine juive, en y ajoutant les prénoms de ses deux grands-pères : « Quand je naquis, il vint à l’esprit de mes parents que, peut-être, je pourrais devenir écrivain. Il serait bon alors, que tout le monde ne remarque pas d’emblée que je suis juif. C’est pourquoi en plus de mon prénom usuel, ils m’en donnèrent deux autres, inusités, qui ne laissaient pas voir qu’un juif les portait, ou qu’ils lui appartenaient comme prénom. Un couple de parents, il y a quarante ans, ne pouvait pas se montrer plus clairvoyant. Ce qu’il tenait seulement pour lointainement possible s’est produit. Seulement, les dispositions par lesquelles il voulait prévenir le destin, celui qui était concerné, ne les a pas mises en vigueur. (Écrits autobiographiques, p.336) » Bruno Tackels rappelle ce passage dans son premier chapitre sur l’enfance de Benjamin et note : « (...) on peut repérer une clé décisive, qui va déterminer toute l’existence de Benjamin : la destruction systématique et quasi programmée de la force rédemptrice qu’il porte en lui (...) ». Jusqu’à ses amours, compliquées, déchirées, son goût pour les rapports triangulaires ou le désir impossible, son refus des attaches, qu’elles fussent institutionnelles ou affectives...
Écrivain, philosophe, philologue, auteur d’essais historiques et esthétiques, traducteur de Baudelaire, de Proust, de Saint-John Perse, historien de la littérature qui aura passé sa vie à tenter de comprendre le monde par le voyage et les livres, poète, conteur, sémiologue des paysages urbains, Walter Benjamin sera condamné à l’exil de par la précarité de sa carrière professionnelle ; écarté de l’enseignement, exclu des cercles académiques, il est contraint de gagner sa vie comme simple écrivain, critique, traducteur ; il collabore à des journaux qui lui permettent de voyager à l’étranger, peaufine sa connaissance du français, travaille le vaste projet d’une étude historico-philosophique sur Paris, Les Passages Parisiens, qui l’occupera jusqu’à sa mort, mais souffre de continuelles difficultés économiques, d’une impuissance à imaginer l’avenir, d’une situation politique dont il pressent la catastrophe mondiale. Oscillant entre un pessimisme radical et l’exigence de « sauver les choses de l’oubli, les œuvres de leur mortification, l’histoire et l’expérience humaine de leur dévastation », cet homme exceptionnel ne pourra « échapper à cette conduite d’échec, qu’il a subie autant qu’il l’a suscitée, en un mélange détonnant de courage absolu et d’autodestruction » (La vie dans les textes, p.18).
Il trouvera refuge à Paris, en 1933, refusant de quitter l’Europe et estimant qu’il y avait des positions à défendre. Lorsqu’en 1938, il pense partir pour Londres, il n’obtient pas les papiers nécessaires ; en 1939, il est interné en camp de travail français, à Nevers. Il est fatigué, malade d’un cœur qui commence à flancher. Ses amis tentent de le sauver ; Horkheimer réussit à lui procurer un passeport pour les USA. Fuite à pied dans les Pyrénées, il lui faut passer par l’Espagne. À la frontière, refoulé par les gardes espagnols, il craint le pire (le départ pour un camp de concentration allemand) et se suicide à la morphine dans la nuit. La veille, 25 septembre 1940, il prenait le temps d’adresser une lettre à Henny Gurland, autre candidate à l’exil, avec son fils José : « Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en finir. C’est dans un petit village dans les Pyrénées où personne ne me connaît que ma vie va s’achever. Je vous prie de transmettre mes pensées à mon ami Adorno (...) » (Lettres françaises, Éditions Nous, p. 248).

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