Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Lettres choisies - Serge Diaghilev

 

Serge Diaghilev
L’art, la musique et la danse
Lettres, écrits entretiens

Éditions Vrin, CND, INHA

DIaghilev, portrait peint

Valentin Serov, Portrait de Serge Diaghilev, 1904
(ancienne coll. Diaghilev),
huile sur toile, 97 x 83 cm.
Saint-Petersbourg, Musée russe.
Serge Diaghilev, l’art, la musique et la danse
Éditions Vrin, page 32.

Diaghilev à Maria K. Tenicheva

Mardi 4 fév[rier] 1897 [Saint-Petersbourg]

Très estimée et excellente princesse Maria Klavdievna

Tous ces derniers temps, j’ai été tellement débordé que j’ai été obligé de remettre ma lettre à plus tard, alors que je devais absolument vous écrire, et , peut-être, depuis longtemps. La raison principale en est que mon exposition a subi de grands changements. J’ai rapporté plus de tableaux que je ne le prévoyais, tant du point de vue de la quantité que des dimensions de certains d’entre eux ; lorsque j’ai pris conscience de tout cela, j’ai compris que je ne parviendrais pas à me loger avec toute ma famille artistique dans la maison que vous aviez aimablement mise à ma disposition. C’est à ce moment que j’ai pensé à la salle du musée Stieglitz, qui n’a jamais été exploités jusqu’à présent, mais qui remplit toutes les conditions pour une grande exposition. Contre toute attente, l’affaire a été facilement conclue et j’ai donc dû renoncer à l’idée d’installer mon exposition dans votre sympathique demeure. Ces derniers temps, vous avez accordé une attention et un intérêt si bienveillants à mes projets que je veux vous remercier encore et encore, princesse, pour votre soutien. Si vous ne m’aviez pas aidé, je ne me serais jamais lancé dans une entreprise aussi complexe qu’une exposition.
Je dois avouer que je suis satisfait des résultats de mon voyage, et il me semble que l’exposition sera intéressante. Choura [Alexandre Benois] a laissé déjà trois œuvres pour vous, et je pense que vous en serez satisfaite ; il y en a plusieurs autres dont il voudrait discuter avec vous. Je vous enverrai sans faute le catalogue et vous indiquerai les œuvres les plus intéressantes.
On parle beaucoup de votre exposition et, bien sûr, on en dit le plus grand bien. Écrire à son sujet fait un peu peur, d’abord parce qu’un article critique (et non une note) sur une collection aussi diverse exige une quantité d’informations, et, ensuite, parce que vous juger effraie un peu, vous avez trop fait et faites trop pour que l’on critique les lacunes de la collection, mais on ne veut pas non plus faire de louanges sans fondement, on serait accusé de partialité. Je manque terriblement de temps pour écrire quelque chose de sérieux. Je commencerai par vous et passerai à l’exposition des aquarelles, qui me donne le mal de mer. Je ne vous cacherai pas que, dans l’ensemble, la section russe de votre propre collection ne me plaît pas non plus, et, par ailleurs, ma devise est l’occidentalisme, aussi ne suis-je pas exempt de partialité. J’ai terriblement envie d’étrangler de mes propres mains MM. Karazine et compagnie. Si vous complétez votre riche collection avec des perles étrangères, elle sera l’une des premières en Europe.
Je vous prie de transmettre mes salutations respectueuses au prince et de croire à l’assurance de mon respect le plus sincère.

Serge Diaghilev

..........

Diaghilev à Gaston Calmette

Paris, 30 mai 1912

Monsieur le Directeur,

Je ne saurais défendre en quelques lignes le résultat d’un effort de plusieurs années et de recherches consciencieuses et graves.
Il me paraît plus simple, après l’article de M. Jacques E. Blanche, publié mardi dans vos colonnes, d’offrir au public l’opinion du plus grand artiste de notre époque. M. Auguste Rodin, et celle du maître Odilon Redon, qui fut l’intime ami et le confident de Stéphane Mallarmé. Voici d’abord la lettre que j’ai reçue de M. Odilon Redon :

Monsieur, Toute joie souvent accompagne une peine : au plaisir que vous m’avez donné ce soir, s’ajoute le regret de ne pas avoir vu, au milieu de nous, mon illustre ami Stéphane Mallarmé. Lui, plus que tout autre, eût apprécié l’admirable évocation de son esprit. Je ne crois pas que, dans l’art irréel, il soit possible de donner avec plus de raffinement l’un des caractères de son art.
Je me souviens que tous les propos de Mallarmé contenaient quelques traits sur la chorégraphie et la mimique. Qu’eût été sa joie de voir apparaître, sur la frise vivante que nous venons de voir, le propre rêve de son Faune, et ses rêveries portées sur les ondes légères de la musique d’un Debussy et rendues sensibles par la plastique d’un Nijinski et l’ardente couleur d’un Bakst ? Combien nous devons vous être reconnaissants, monsieur, d’avoir su enchâsser dans l’écrin de l’art russe un joyau de plus.
L’esprit de Mallarmé était ce soir parmi nous. Croyez, monsieur, à mes sentiments les meilleurs.

Odilon Redon

Voici maintenant un passage essentiel de l’article publié par M. Auguste Rodin [dans le Matin] :

Aucun rôle n’a montré Nijinski aussi extraordinaire que sa dernière création de L’Après-midi d’un faune. Plus de salutations, plus de bonds, rien que les attitudes et les gestes d’une animalité à demi consciente : il s’étend, s’accoude, marche accroupi, se redresse, avance, recule avec des mouvements tantôt saccadés, nerveux, anguleux. Son regard épie, ses bras se tendent, sa main s’ouvre au large, les doigts l’un contre l’autre serrés, sa tête se détourne avec une convoitise d’une maladresse voulue qu’on croirait naturelle. Entre la mimique et la plastique, l’accord est absolu : le corps tout entier signifie ce que veut l’esprit ; il atteint au caractère à force de rendre pleinement le sentiment qui l’anime ; il a la beauté de la fresque et de la statuaire antiques ; il est le modèle idéal d’après lequel on a envie de dessiner, de sculpter. Vous diriez de Nijinski une statue, lorsqu’au lever du rideau, il est allongé tout de son long sur le sol, une jambe repliée, le pipeau aux lèvres ; et rien n’est plus saisissant que son élan lorsque, au dénouement, il s’étend, la face contre terre, sur le voile dérobé qu’il baise et qu’il étreint avec la ferveur d’une volupté passionnée.

Au seul point de vue plastique, il y a à tirer de là tout un enseignement du goût. Qu’on ne s’étonne pas de voir l’églogue d’un poète contemporain reportée au temps de la Grèce primitive : cette transposition offrait pour le geste archaïque l’occasion heureuse de se produire au commandement d’une volonté expressive. Je voulais qu’un si noble effort fût intégralement compris et que, à côté de ces représentations de gala, le Théâtre du Châtelet en organisât d’autres où tous les artistes pourraient venir s’instruire et communier dans le spectacle de la beauté.

Auguste Rodin

Je me réclame de ces avis autorisés, je me réclame de notre labeur opiniâtre dont L’Après-midi d’un faune est l’aboutissant, pour dire que notre œuvre méritait, il me semble, le respect, même de nos adversaires.

Acceptez, monsieur le Directeur, l’hommage de mes sentiments distingués.

Serge de Diaghilev

..........

Diaghilev à Claude Debussy

Savoy Hotel London

Le 18 juillet 1912

Mon cher Maître,

Si vous n’aimez pas le « dirigeable » supprimons-le. J’ai évidemment compris l’aéroplane comme un panneau décoratif, peint par Bakst, qui traverserait au fond de la scène et qui par ses ailes noires pourrait donner un effet nouveau. Comme l’action du ballet est placée dans l’année 1920 - l’apparition de cette machine ne devrait intéresser nullement les personnes sur la scène. Ils ont seulement peur d’être remarqués du dirigeable. Mais enfin - je n’insiste pas trop là-dessus. Seulement « l’averse » ne me satisfait pas non plus, et je trouve qu’on peut tout bonnement finir sur la baiser et la disparition de tous les trois dans un bond final.
Quant au « style » - du ballet - Nijinski dit qu’il voit surtout de la « danse ». Scherzon - valse - beaucoup de pointes pour tous les trois. Grand secret - parce que jusqu’à présent, jamais un homme n’a dansé sur les pointes. Il le ferait le premier et je pense que ça peut être très élégant. Il voit la danse depuis le commencement jusqu’à la fin du ballet, comme dans Le Spectre de la rose. Il dit qu’il tâchera de les faire faire tous les trois le même dessin de la danse pour les unir autant que possible. Voilà le style général, qui comme vous voyez n’aura rien de commun avec les idées qu’il a exprimées dans le Faune.
Je pense que ces renseignements vous sont suffisants et nous attendons de vous un nouveau chef-d’œuvre ? J’espère que vous l’avez déjà commencé ? ! Le temps presse. Je compte être à Paris mardi prochain pour un jour et je vous prie de me réserver un quart d’heure de conversation. Du reste, je vous donnerai un coup de téléphone dès mon arrivée à Paris.

Voulez-vous me rappeler au souvenir de Madame Debussy et agréez, cher Maître, l’assurance de mes sentiments les plus respectueux.

S. de Diaghilev

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite