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Serge Diaghilev : portrait. Par Corinne Amar

 

Diaghilev portrait Serge Diaghilev
© (DR)

Né en 1872, au pied des monts Oural, dans une famille aisée de la petite noblesse russe qui vouait un culte à la musique, il grandit, dans les dernières décennies de la Vieille Russie, écrin qui ancra son destin. Il connut « les interminables voyages en télègue sur des routes poussiéreuses, les parcours en traîneau ou en bateau sur la Volga, les domaines immenses de sa famille, les maisons de bois, les paysans en costumes traditionnels, comme le mal de vivre des personnages de Tchekhov. Enfant, il rendit visite à Tchaïkovski, apparenté à l’une de ses tantes ; jeune homme, il fut en relations suivies avec Rimski-Korsakov, entendit souvent Moussorgski au piano, assista au dernier festival d’Anton Rubinstein, rendit visite à Tolstoï, comme aux descendants de Pouchkine et à la sœur de Glinka... ». (Introduction de Jean-Michel Nectoux à Serge Diaghilev, L’art, la musique et la danse, Lettres, Écrits, Entretiens, édité par J.-M. Nectoux, I.S. Zilberstein et V.A.Samkov, éd. Vrin, 2013).

Serge Pavlovitch Diaghilev, mort à Venise en 1929, fut le génie de son temps ; critique d’art, organisateur d’expositions, homme de spectacle visionnaire qui fit émerger l’avant-garde artistique en Russie comme en Europe, réunit autour de lui, en vingt ans, le meilleur de la veine créatrice ; les chorégraphes Fokine, Nijinska, Balanchine, Massine, Lifar... ; les compositeurs Stravinsky, Debussy, Ravel, Satie, Prokofiev, Darius Milhaud, Poulenc... ; les peintres Bakst, Benois, Braque, Picasso, Matisse, Derain, De Chirico, Marie Laurencin - jusqu’à Coco Chanel et Paul Poiret - pour imaginer costumes et décors, et révolutionnait l’histoire de la danse, en créant, dès 1909, la prodigieuse compagnie des Ballets russes. Il révélait aussi, avec L’Après-midi d’un faune et le Sacre du Printemps, le plus fabuleux d’entre tous, le chorégraphe et danseur, Vaslav Nijinski. Aujourd’hui, cent ans tout juste après sa création au Théâtre des Champs-Elysées, le 29 mai 1913, le Sacre du Printemps, inépuisable source d’inspiration (plus de deux-cent versions depuis, dont celle conçue par Pina Bausch, pour sa compagnie, le Tanztheater Wupertal, en 1975) est à nouveau bientôt fêté (au même endroit) dans la version originale du duo Stravinsky-Nijinski. Serge Diaghilev avait trouvé très tôt sa véritable vocation : le mécénat.
Élevé dans la province de Perm, en prince, grâce aux titres de noblesse et à la fortune d’un grand-père paternel distillateur d’alcool, dans une vaste maison ouverte aux visites, devenue « le centre des activités artistiques de la ville » où nombre de voisins aspiraient à être reçus, il alla étudier le droit, sans conviction, puis la musique, à Saint-Pétersbourg. Là, se nouèrent ses plus grandes amitiés. Ses ambitions se cristallisèrent, et il comprit bien vite que malgré ses talents, il ne serait ni un grand chanteur, ni un compositeur illustre, que - la distillerie familiale ayant fait faillite - possédant (il l’avouait) charme, insolence et logique, peu de scrupules (« j’ai tout ce qu’il faut, sauf l’argent, - mais ça viendra ! »), il se devait de réussir dans la carrière qu’il se serait choisie.
Si la remarquable édition illustrée de Jean-Michel Nectoux parue chez Vrin, qui réunit de très nombreux textes écrits par Serge Diaghilev, entre 1892 et jusqu’à sa mort en 1929, offre une lecture incroyablement riche du personnage (ses réflexions sur l’art, son statut de rédacteur, éditeur de la revue Le Monde de l’art, à 26 ans, où il défend l’innovation et la liberté, ses entretiens, ses portraits délicieux, ses correspondances avec ses amis de jeunesse, avec Tchekhov ou Rilke, Picasso, Satie, Juan Gris..., son arrivée à Paris, ses exercices d’admiration, de provocation ou ses coups de colère), il en est une autre, tout aussi savoureuse ; la biographie que lui consacra le critique anglais Richard Buckle (Diaghilev, trad. Tony Mayer, éd. J.C.Lattès, 1980), spéléologue hors pair d’une éruption volcanique qu’il éclaire, dans les détails, en près de 700 pages captivantes qui mêlent autant le mot du biographe que l’archive, confrontent les témoignages contradictoires qui font la part du vrai et de la légende, et n’en rendent pas moins hommage à l’audace et au fulgurant succès du créateur des Ballets russes.
Car il est sûr que c’est un extraordinaire instinct qui guida et expliqua la réussite de Diaghilev, lequel sut rapidement s’imposer et obtenir des grands de son monde ce qu’il n’avait pas et dont il avait besoin pour mener à bien ses entreprises. « ... il se donnait beaucoup de mal pour paraître élégant. Il copiait les manières du grand monde, ce qui portait sur les nerfs de ses nouveaux amis, non moins que son insistance à faire des visites, à déposer des cartes et à se rendre au domicile de personnalités en vue pour y signer le livre d’or. Au théâtre, Benois et Nouvel étaient exaspérés de le voir saluer presque obséquieusement les personnages illustres qu’il lui arrivait de connaître, et aller présenter ses hommages aux dames dans les loges les plus élégantes. (...) Il garda sa réputation de snob longtemps après qu’il eut fait la preuve de sa propre valeur. (R. Buckle, op. cité, p. 29). » Dominateur, passionnel (qui sut congédier sans préavis son grand amour, Nijinski, quand il apprit que ce dernier se mariait), arrogant sinon cynique, avide de nouveautés, il attrapait au vol tout ce qui surgissait, « même les idées qui n’étaient pas de lui », voyait grand, prenant la responsabilité d’un spectacle dans ses moindres détails, et personne ne lui résista. Aussitôt débarqué avec ses danseurs sur la scène du Châtelet à Paris en 1909, il eut un rôle de catalyseur. Il sut apporter un souffle nouveau à la musique, à l’intrigue, au décor, marier des influences orientales et occidentales, puisant ses sources d’inspiration chez Vélasquez ou Shiva, Michel-Ange, Molière ou Angkor Vat...
Stravinsky (1882-1871), proche collaborateur (L’Oiseau de feu, Petrouchka, le Sacre du Printemps), fit un portait de Diaghilev qui résumait le personnage ; « un extraordinaire flair artistique, un enthousiasme sincère, une volonté de fer, une ténacité à toute épreuve, une résistance surhumaine (...) et les qualités d’un despote éclairé (...). (Revue Atlantic Monthly, nov. 1953) ». Avec la guerre, puis la révolution de 1917, Diaghilev quitte la Russie en plein chaos et n’y retournera pas, considéré comme un dissident jusqu’à la perestroïka, dans les années 1985.
Virtuose des emprunts dans une société argentée, il ne possédait rien, sinon une bibliothèque fournie de livres russes anciens, vivait à crédit dans les meilleurs hôtels, avait des trous à ses semelles et pour tout vêtement un complet qu’il portait sur lui, une pelisse doublée de fourrure sibérienne et une canne dont il n’usait que pour toucher du bois ou corriger un danseur. Il avait la stature d’un colosse et fut à lui seul un personnage romanesque de la taille des héros de la littérature russe. Les témoins de son temps s’accordent sur la description de la physionomie ; une grosse tête brune à mèche blanche qui l’avait fait surnommer « Chinchilla », une bouche volontaire sous une moustache, des inflexions de voix légèrement zézayantes et affectées, le regard las et hautain derrière le monocle et, par-dessus tout, un charme personnel avec lequel, sans mal, il séduisait, suscitait de nouveaux talents, trouvait de l’argent. « Je suis un pauvre, écrivait-il, un pauvre qui va tous les soirs aux Ballets russes ».

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