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Judith Schlanger, La lectrice est mortelle Par Gaëlle Obiégly

 

Judith Schlanger, la lectrice est mortelle Le livre de Judith Schlanger est intimidant. Sa délicatesse, sa subtilité mériteraient qu’on en rende compte de la même manière. Vaine tentative. Au moins, témoignons de la lecture attentive qu’il aura suscitée. À peine entrés dans cet univers de papier, nous sommes conviés à l’aventure. Celle des textes, et surtout celle de la pensée.

Ce sont des études. On les nomme ainsi à la fin de ce recueil, pour informer qu’elles ont été modifiées depuis leur publication initiale dans les grandes revues que sont Poésie et Critique. Judith Schlanger, par sa langue, célèbre l’acception musicale de ce mot d’étude. Et son ouvrage a quelque chose de didactique, en ce sens qu’il enseigne. L’art que nous fait apprendre cette auteure est sans complément. Elle nous remet au moment de la naissance et promeut une appréhension naïve des textes à laquelle l’école nous enlève. Or, dit-elle, le tourment de la naissance, l’art ne montre que cela.

Chaque partie du livre décrit un objet d’art, c’est-à-dire une création de l’esprit. Les œuvres dont il est question sont des écrits, des écritures. Même si certains textes commentés par Judith Schlanger nous sont inconnus, la pensée qu’ils suscitent nous passionne. Sa pensée à elle. C’est ainsi qu’elle enseigne, par son mouvement. Elle circule dans les textes, les films (ou leur interprétation), dans les rues avec le même élan calme qui lui permet d’élargir l’horizon. Pour la suivre, il convient d’adopter un rythme lent. On épouse son allure, sa déambulation précise. Passé le premier texte, invitation à une lecture « vagabonde », nous voici avec l’auteure et tout ce qu’elle convoque. Elle se trouve dans les œuvres comme elle se trouve dans l’espace sillonné de ses chemins de pensée. Parfois, elle les donne à voir - campagne anglaise ou grande ville. Se rendant à une séance de cinéma d’une ancienne avant-garde, elle circule dans New York comme dans « le passé des autres et le rêve des autres ». Elle parvient, magnétiquement dirait-on, à des convergences, des miroitements. Il y a des paysages façonnés par des lectures. Des paysages libérés, comme des parfums. Urbains ou verdoyants, ce sont des vallées d’échos et de reflets.

Judith Schlanger adopte le ton, le style de ce qu’elle commente, comme si elle était le dépositaire des textes qu’elle lit, qu’elle aime, qu’elle pense - qui la nourrissent, qu’elle nourrit. Outre sa prose infinie, elle en tire des sujets de réflexion. Chacune de ses études est précédée par quelques questions. Celles-ci devancent, préparent l’exploration. Elles la clôturent aussi car on se reporte aux problèmes énoncés pour les penser à notre tour. Par exemple, partant d’une note de Virginia Woolf qui préconise d’écrire de la fiction le matin et de la critique l’après-midi, Judith Schlanger réfléchit au « régime de l’écrivain qui choisit de dédoubler son travail pour mieux gérer ses forces et sa fécondité ».

Cette division du livre s’intéresse particulièrement au travail d’écriture, c’est-à-dire à l’économie de l’écrivain. Par économie, nous entendons l’organisation qui favorise la production. Judith Schlanger ne raconte pas d’anecdotes, de rituels mais pénètre au cœur d’une vie à l’œuvre. Afin de produire plus, Virginia Woolf diversifie les modes d’écriture. Car ce qui assèche c’est l’enfermement. Alors, elle quitte une terre pour une autre, passe de la fiction à la critique, s’arrête dans son journal. Il faut gérer son souffle. « Les assolements démultiplient le pouvoir de faire ».

À l’instar de Woolf, Judith Schlanger est une médiatrice qui, par son intelligence, nous conduit aux profondeurs. Elle comprend tout à la créativité, sans pour autant en sacrifier le mystère. Avec une audace discrète elle s’approprie les œuvres et nous initie à une lecture ingénue. Il y a peu de citations entre guillemets, parfois des passages en italique, comme tissés dans le commentaire. Judith Schlanger se trouve à proximité de ceux qui l’ont touchée. L’objet se fond dans le sujet qui l’étudie, et qui le vit.

L’intelligence telle que l’école cherche à l’employer nous ôte l’étonnement. À partir d’un certain âge, nous sommes contraints de « nous exprimer dans ses termes ». Cette éducation-là se fait au détriment des bouleversements vitaux que nous ont procurés les lectures premières. Ce à quoi nous convie Judith Schlanger c’est à un renouvellement, à une libération de l’intelligence. Tout son livre acclame la naïveté. Au fil des pages, elle apparaît comme le gage de l’acuité intellectuelle, qui ne peut se passer de l’expérience affective. Cette carapace fourbie dans les écoles nous protège, mais elle nous préserve de la vie nue. Cette idée traverse l’ouvrage de Judith Schlanger qui constate que « la situation privilégiée et dangereuse de l’ingénuité nous est devenue impossible ». Mais si la lectrice est mortelle c’est qu’elle n’est pas morte.

Cette défense de la naïveté conduit la réflexion née de la lecture de Zen and the art of Motorcycle Maintenance. Elle s’interroge sur ce qu’est la philosophie populaire en s’appuyant sur ce succès des années 1970. Il s’agit de récits où s’incarnent des questionnements métaphysiques. Le narrateur a peu lu mais il fait un usage personnel de ses lectures qui, plus que des connaissances, lui offrent des méditations. Tandis que la philosophie, telle que l’école l’inculque, nous prive de « l’intimité naïve et dramatique » avec ses auteurs, celle que découvre l’adulte presque ignorant est inséparable de la vie. Ce que serait la philosophie populaire, Robert Pirsig l’expose grâce à la fiction, à un personnage qui cherche et rend sensible des réflexions métaphysiques. Alors, s’y réaffirme la vocation de la philosophie qui, selon Judith Schlanger, n’est pas un propos intellectuel mais avant tout « une décision sur le bien vivre  ».

Si elle affirme, Judith Schlanger n’énonce pas des opinions. Elle pense dans les textes qu’elle commente. Elle dialogue. Car ce qu’elle prône, cette intimité naïve et dramatique, ne lui fait pas défaut. L’œuvre qu’elle nous donne à lire renouvelle le sens de ce mot de naïveté et, si besoin, notre pratique des textes.

Pour finir, revenons au début. Dans un des premiers textes du livre, Judith Schlanger se demande ce qu’est un roman populaire. Sa réflexion est nourrie par ses souvenirs de L’Âme enchantée de Romain Rolland. Elle l’associe à deux autres écrivains populaires, Hugo et Dickens. Ils sont aimés, autant que leurs personnages. Le public ne les distingue pas dans son attachement. Ces lectures-là sont entièrement affectives, elles produisent une communauté intime, « la vraie famille ». Ces romans, chacun en fait usage, ils débordent sur la vie. Et c’est pour leur « qualité non livresque » qu’ils ont plu. Nous sommes-nous rencontrés dans ces histoires alors que nous n’étions pas encore ce que nous sommes devenus à leur contact ? Qu’y avons-nous vécu ? Qu’ont-elles déposé en nous ? Il nous appartient d’y penser individuellement.

.........

Judith Schlanger
La lectrice est mortelle
Éditions Circe, février 2013
168 pages, 13 €

Judith Schlanger a publié de nombreux ouvrages sur la pensée, ses enjeux culturels, son langage, ses métaphores, son invention, sa vocation.

http://www.fondationlaposte.org/art... :
La mémoire des œuvres de Judith Schlanger,
Éd. Verdier, Poche. 2008.
(article de Corinne Amar, Dernières parutions, mai 2008)

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