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Robert Guiette : portrait. Par Corinne Amar

 

Robert Guiette Robert Guiette
photographié par Charles Leirens en 1959.
© Lucie Van Caster-Guiette
Éditions Zoé

1895-1976 : Robert Guiette naît et meurt à Anvers. Cette ville sans cesse en mouvement, à la population mélangée parce que, grand port d’Occident, cette cité si orgueilleuse, « soucieuse d’être la première, régie par le négoce et les affaires maritimes, par la banque », il lui rendit maintes fois hommage, lui resta fidèle toute sa vie, même quand il la quitta pour Paris, et ce qu’il écrivit de l’un de ses aînés, poète et Anversois comme lui, Max Elskamp* (1862-1931), sans doute pouvait-on le lui attribuer aussi ; « Anvers et Max Elskamp se joignent par un lien de nécessité et comme d’appartenance réciproque. (...) Singulier berceau pour un poète délicat et secret (...) ; Singulier berceau pour un poète de langue française que cette ville flamande de langue, brabançonne** de mœurs et de tradition, peuplée de gens venus de partout et que la fortune tour à tour comble ou écrase » ; Robert Guiette, philologue, fin médiéviste, poète, académicien et pourtant, peu connu, n’en laissa pas moins une empreinte singulière.

Il naît dans une famille d’ascendance à la fois flamande et française, et cultivée. On y apprécie notamment les arts, son père et son frère peignent. Il est exclu, quant à lui, qu’il « puisse faire la même chose » ; il s’oriente vers les lettres et la poésie, s’intéresse à la littérature médiévale européenne, entreprend des études de philosophie et de lettres, et obtient une licence en philologie romane, laquelle lui ouvre les portes de l’université et de l’enseignement. Pour approfondir sa formation, il quitte alors Louvain pour Paris où il va vivre quelques années, fréquente les milieux littéraires d’avant-garde, se passionne pour la création littéraire en français, suit les cours de La Sorbonne et du Collège de France, produit nombre d’études critiques de textes médiévaux et autres publications dans des éditions savantes, publie des recueils de poésie, enfin, entreprend des conférences à l’Université catholique de Louvain où il transmet sa passion de la jeune poésie française ; à commencer par Blaise Cendrars (1889-1961), « l’homme du moment et de la vie », le poète des villes, du cosmopolitisme, du jazz-band, du cinéma, des machines, du mot cru, de l’ironie et de humanité d’aujourd’hui, qu’il rencontre à Paris en 1920, et avec qui il entretiendra une correspondance aussi amicale que dévouée. Ils n’échangeront pas seulement des lettres, mais leurs écrits réciproques.
Les éditions Zoé aujourd’hui publient cette correspondance, présentée par Michèle Touret, « Blaise Cendrars-Robert Guiette, 1920-1959, Ne m’appelez plus... maître », rassemblant toutes les lettres de Blaise Cendrars à Robert Guiette (Cendrars conservant peu ou pas celles de ses expéditeurs). Deux lettres de Robert Guiette, conservées, l’une datant du 3 janvier 1925, l’autre du 4 avril 1948, diront tout de la part d’admiration de Guiette pour le poète et l’influence conquérante de ce dernier sur la vision créatrice de Guiette. « A Cendrars, Anvers 3 janvier ; (...) Merci ! Vos Feuilles de route, c’est de la vie qui est entrée en moi. Le coup de vent qu’elles ont produit a failli disperser mes piles de fiches. J’ai planté là ma thèse qui avance lentement. (...) J’espère pouvoir aller à Paris en février ou mars et vous voir. Je m’étais si bien fait au plaisir de vous y rencontrer que mon dernier voyage m’a paru moins bien rempli que les autres. Paris sans Cendrars n’est pas Paris. » Intérêts médiévistes et carrière professorale d’éminent professeur à l’Université de Gand, qui le feront élire, en 1954, à l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique ; Plongé dans les auteurs du Moyen-Age, retenu par les vieilles traditions populaires, reconnu pour ses nombreuses traductions du moyen néerlandais, Guiette n’en est pas moins un poète, sensible à la modernité - échos symbolistes, résonances surréalistes -, qui construira, petit à petit, une œuvre personnelle - dix-huit volumes de vers -, en même temps qu’il fera connaître l’œuvre de ses compatriotes (en témoigne son anthologie Poètes français de Belgique. De Verhaeren au surréalisme (Les éditions Lumière,1948)). À Paris, il n’a pas seulement connu Blaise Cendrars, il s’est lié d’amitié avec Fernand Léger, André Salmon, Jules Romains, Max Jacob dont il fera par la suite une monographie (La vie de Max Jacob, éd. A.G. Nizet,1976) ; en Belgique, il noue aussi des contacts avec des écrivains phares, aux tendances nouvelles ; Henri Michaux, Franz Hellens, Camille Goemans (l’un des cofondateurs du premier groupe surréaliste de Bruxelles), le poète et peintre Jean De Boschère... En 1948, un 4 avril, il donne de ses nouvelles à Cendrars qui en demande : « Voici : depuis 1930, professeur à l’université de Gand ; depuis 1936, marié ; trois enfants : Lucie (11 ans), Jean-Louis (9 ans), Catherine (à peu près 7) ; (...). J’ai bien envie de vous revoir. (...) En attendant, je lis et relis vos livres. A quand vos mémoires dont vous me parliez, il y a dix ou quinze ans ? (...) Savez-vous qu’il y a plus de 25 ans que nous nous connaissons ? Ces mois de 1922 passés à Paris sont pour moi inoubliables et magnifiques. Je peux dire qu’ils sont toujours vivants, et combien vivants ! (...) ». En attendant, il compose, conscient que pour le poète, seules importent Solitude et Vie intérieure.
Fraîcheur du matin
On n’est pas libre dans la ville

Je marche et je cours

fier de mon jarret reconquis

Les passants me dévisagent

poussahs à la tête légère

(...)

Plus loin plus loin

au bout des chemins de fer

au bout des lignes de paquebots

plus loin que les cabotages vagabonds



J’ai jeté les cinq parties du monde

entre mon passé et moi

sonde dans l’hinterland

plus profond que les huttes des trappeurs morts

à la découverte hors d’atteinte du dernier regard

(...)

Robert Guiette, Peau neuve, Cahiers du Sud.
Le recueil a paru en 1933 ; Fraîcheur du matin fait partie des 41 poèmes en prose, vers libres et, pour la plupart, dédiés aux amis chers ; Salmon, Cendrars, Max Jacob... : hommages discrets. Et par-dessus tout, l’absorbe la vie intérieure. L’univers poétique de Guiette est imprégné d’une présence singulière au monde, perceptions impressionnistes, « pièces brèves au tissu serré », vers juxtaposés, lignes courtes, enchaînements non évidents, glissement perceptible de la vie intérieure à la vie extérieure ; engagement poétique de la part d’un homme en qui cohabite autant le savant érudit et sensible que le poète intransigeant qui a besoin de la poésie pour trouver un axe à l’existence ; alors, « les images allument leurs faisceaux ». Entre Musiques et L’Allumeur de rêves, datant de 1927, et Cailloux, datant de 1973, il aura, en 46, ans - traversés d’influences différentes, convergentes -, élaboré 18 volumes de vers. Dans une interview du journaliste, essayiste, Marcel Lobet (Le Soir, 14 juin 1962), Guiette confiait à propos du Poète : « Pendant toute sa vie, le poète compose UN poème. De temps en temps, il parle, mais le poème poursuit sa course sous-jacente. »

*Max Elskamp, Une étude par Robert Guiette, Choix de poèmes, inédits, bibliographie, portraits, documents, Seghers éd., coll. Poètes d’aujourd’hui, p.11 ** belge

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