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Blaise Cendrars - Henry Miller Par Gaëlle Obiégly

 

Blaise Cendrars, Henry Miller On imagine ces deux hommes dans un paysage. Chacun le sien. Celui de Miller est solaire. Celui de Cendrars serait plus sombre, moins étendu. C’est du moins, le sentiment - personnel, forcément - que produit cette correspondance. Ils se disent peu de choses, du moins sur la littérature. L’échange n’est pas intellectuel. Il témoigne d’autre chose qui n’est pas sans rapport avec la littérature, telle que ces deux écrivains l’ont célébrée - la vie. La leur est occupée par des virées, des lectures, des « liqueurs et du bon vin », les enfants, des femmes, les amis. Leurs lettres les relatent, les évoquent. Miller est en Amérique, sur un « rocher ». Cendrars en Europe, c’est -à-dire au cœur du monde. Où ont eu lieu ses guerres. Lors de la première, l’ennemi lui a pris une main. Celle qui reste est devenue sa fameuse « main amie » qui signe plus que des lettres.

Cendrars a été amputé de la main droite en 1915. Après cela son art, il le confie à sa main gauche. Toutes ses lettres se terminent de la même manière, par cette « main amie » et sa signature. Une seule fois, il signe « Blaise ». En général, Cendrars fait court. Du moins, ses lettres à Miller ne s’étendent pas. Il n’est pas épistolier. Il a toujours mieux à faire que d’écrire à un seul, il écrit des livres. Il s’adresse à tous. Miller, lui, donne des nouvelles détaillées. Et il expose son admiration, son amitié, avec lyrisme. C’est ainsi jusqu’en avril 1959, date de la dernière lettre à Cendrars qu’il « embrasse très tendrement ». In extremis il se permet la tendresse. Ils ne se parleront plus. Cendrars meurt en 1961 après des mois de grandes souffrances.

Après lui avoir tant écrit, tant parlé Miller souhaite honorer Cendrars par son silence et inviter chacun à un moment silencieux. Ce serait pour montrer son respect. Se taire. Offrir un silence n’est-ce pas un cadeau de poète ? Miller en est un. Dans ses lettres, il touche avec naturel ce qu’il évoque. Mais sans que ce soit sensuel. Les âmes se passent le bras autour du cou. Lorsqu’ils reprennent contact après une longue séparation, Miller tente un résumé de sa vie des huit dernières années. Il est allé en Grèce, y a porté Le Colosse de Maroussi. Mais sans le concevoir. Sur place, Il n’a pas pris une note. « Tout par mémoire » et joyeusement il écrira le livre à son retour de ce qui pour lui « n’est pas un pays mais le royaume de Dieu ».

Miller lit Cendrars mais cela ne semble pas réciproque. Ou bien Cendrars n’a rien à en dire, enfin pas dans une lettre. Car il aura été le premier à saluer Tropique du cancer dans un article paru dans la revue Orbes. Pour Cendrars l’important c’est qu’ils soient amis, disposés à s’écrire, à échanger. Mais l’un envoie des mots souvent taciturnes à l’autre plus expansif. Miller s’exprime davantage, du moins sur le papier. L’annexe de ce volume réunit quelques très belles lettres à d’autres destinataires. Et des textes qui témoignent de leur admiration réciproque. Henry Miller raconte une soirée avec Cendrars. Celle-ci se passe à Paris. L’ambiance est plus que joyeuse. Ils vont de bar en bar, ils boivent, ils parlent, ils font des rencontres. Cendrars est tonitruant, il parle bien. Miller est silencieux. Il n’ose pas parler. Sa lettre, adressée à Anaïs Nin, est presque une confession. Quelle est la faute ? Ce sentiment de culpabilité motive-t-il ses longues lettres élogieuses ? Son lyrisme et son silence procèderaient de la même exaltation. On ne sait pas. Ou tout simplement Miller a plus d’élan dans la solitude. Et même écrire à un ami serait un moyen de la trouver, la solitude. Face au géant Cendrars, ou plutôt dans cette situation décrite, Miller se sent le "con parfait".

Ces deux grands écrivains se sont reconnus, tous deux ont en horreur le milieu littéraire et universitaire, se refusent à devenir des « gens de lettres » et tous deux glorifient la rue, l’errance et la liberté. Ils ont voyagé. Ils se sont aventurés. Miller ne dissimule pas ses lacunes. « Parfois rien ne me parle. » Ses lettres, souvent, sont des confessions qui se prolongent dans ses livres. C’est aussi là qu’il pense, qu’il se pense, qu’il travaille - comme si les lettres esquissaient l’œuvre. De ce « parfois rien ne me parle », de cet aveu d’impuissance, vient la révélation. « Mais dès qu’il y a des difficultés et des désastres je commence d’être moi-même. » Inspiré, donc. Il a un rêve, ce serait d’être pendant six mois éditeur ou rédacteur en chef avec les pleins pouvoirs, il déverserait « sur le monde un déluge d’étranges œuvres. » Parmi lesquelles se trouveraient celles de Cendrars alors inconnu en Amérique. Miller multiplie les tentatives pour qu’y soit publié le grand auteur. En vain. Cette préoccupation tient une place primordiale dans leur correspondance. Mais Cendrars ne s’inquiète pas de ce que les démarches n’aboutissent pas. Ce n’est pas son échec à lui. Il prédit que cela se fera un jour, "on ne saura ni comment ni pourquoi."

Il y a des enfants, des femmes, des voyageurs autour de Miller. Voilà sa vie « je cours tout nu, je chante, je danse. » Elle se déroule à Big Sur, une sorte de paradis dont plus tard, Kerouac montrera le poème en y cachant son enfer. La maison de Miller surplombe l’océan alors que Kerouac passera là une saison à même les vagues. Le récit de Kerouac donne à sentir l’ambiance de Big Sur où, selon l’exemple de Miller, passèrent les Beats dans lesquels il ne se reconnaît pas. Ce sont des jeunes.

Il est parfois question de la jeunesse dans les lettres de Cendrars et Miller. A ce sujet ils échangent vraiment. Ils se répondent. Cendrars cite Baudelaire « la jeunesse se prend pour un sacerdoce ». Si être jeune suppose de « s’en foutre » alors dit Cendrars, « les vrais jeunes ce sont les vieux ». Lorsque le corps s’effrite, Cendrars compte encore sur sa désinvolture et, lui qui sait où dénicher l’or, il se retrouve dans des lectures de jeunesse. Comme s’il était lui-même dans ce qu’il a lu. Il dit qu’il lui est difficile d’exprimer sa pensée. Sans doute s’agit-il d’une sensation, indicible comme la grâce. Mais on comprend, on entend l’émoi pudique d’un homme qui rencontre son propre être dans la parole d’un autre. Par cette courte lettre Cendrars dit quelque chose de sa manière de lire, une manière vitale.

C’est une phrase de Cendrars qui donne à ce volume son titre. Écrivant Le Lotissement du ciel, il se décrit travaillant « à pic pour descendre en profondeur ». Il s’agit de travail. Il en est question à quelques reprises. Miller envie à l’autre ses heures de flânerie quand lui se sent besogneux. Mais Cendrars a une discipline : il se lève à l’aube pour écrire deux heures et, après, il vagabonde. Il faut une certaine malice pour se discipliner à la paresse. A cette paresse féconde.

Ils se sont aimés si bien qu’à la fin personne ne meurt. Miller, resté dans son paradis, apprend la disparition de son ami ou plutôt de son « copain. » Il le retrouvera, il le sait. Alors il l’écrit à Miriam Cendrars, sa fille. Quand il annonce qu’ils se retrouveront, ce n’est pas une façon de parler. Ses condoléances prennent l’allure de l’espoir.

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Blaise Cendrars - Henry Miller
Correspondance 1934-1959 « Je travaille à pic pour descendre en profondeur »
Lettres présentées par Christine Le Quellec et Jay Bochner.
Traduction des lettres de Henry Miller par Miriam Cendrars
Editions Zoé, 352 pages. 27,50 €

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