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Entretien avec Josette Rasle
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Josette Rasle3 Josette Rasle
© Ph. N. Jungerman, juin 2013.

Josette Rasle est commissaire d’exposition au Musée de La Poste. Elle est responsable avec Dominique Brunet de l’édition de la Correspondance 1946-1964 de Jean Dubuffet & Gaston Chaissac, à paraître aux éditions Gallimard le 22 août 2013 et des Lettres de Gaston Chaissac à Jean Paulhan, parues aux éditions Claire Paulhan en mai dernier. Elle est l’auteur avec Pierre Daix du catalogue Aragon et l’art moderne paru aux éditions des Beaux-arts de Paris (2010). Elle a publié chez le même éditeur, Le bestaire d’André Masson (avec Julien-Manuel Bonet, 2009), Charles Lapicque, Une rétrospective (2008), Avec le Facteur Cheval, Hommage de créateurs (avec E. Le Roy, 2007), Gaston Chaissac, Homme de lettres (avec Henry-Claude Cousseau, Benoît Decron et Nadia Raison, 2006) et Hervé Télémaque, Du coq à l’âne (2005).

Vous êtes commissaire de l’exposition qui a lieu actuellement au Musée de La Poste (du 27 mai au 28 septembre 2013) intitulée « Chaissac - Dubuffet, entre plume et pinceau ». Vous avez également établi avec Dominique Brunet l’édition de deux correspondances : d’une part Gaston Chaissac et Jean Dubuffet (Gallimard, août 2013), d’autre part Gaston Chaissac et Jean Paulhan (éd. Claire Paulhan, mai 2013). Avez-vous rencontré des difficultés lors de la transcription des lettres ?

Josette Rasle Les lettres de Gaston Chaissac sont toutes manuscrites. Leur transcription a présenté de nombreuses difficultés car il a fallu respecter l’orthographe et la syntaxe singulières de leur auteur. Ne pas corriger automatiquement ses fautes d’orthographe, respecter ses particularités en matière de majuscules, de ponctuation a suscité un effort considérable. Nous avons aussi conservé les répétitions de mots, des mots parfois impropres, des mots dans lesquels il manque une lettre et qui n’ont plus de sens, ou dont le sens est modifié. Par exemple, lorsque Chaissac envoie à Dubuffet la photographie d’un panneau intitulé Le Samouraï, il décrit dans sa lettre l’œuvre réalisée avec des empreintes d’outils de cordonnier, et mentionne le mot « virgile ». Je me suis dit que ça devait être le nom d’un outil et j’ai fait des recherches auprès de tous les cordonniers que je connaissais. En vain. Puis finalement, en regardant de plus près la photo, je me suis aperçue qu’il s’agissait d’une « virgule ». Le « u » avait été remplacé par un « i ». Dubuffet s’est intéressé à la signification de ce terme, « virgile », et a demandé dans sa réponse à Chaissac des éclaircissements. On remarque que bien souvent les erreurs de Chaissac ont suscité chez Dubuffet un questionnement, une réflexion. La saisie des lettres a été d’autant plus complexe que Chaissac écrivait également dans les marges, faisait des dessins, et beaucoup de ratures que nous avons supprimées pour ne pas compliquer inutilement la lecture... Quant aux lettres de Jean Dubuffet, elles n’ont pas présenté de difficultés particulières. Son écriture est très régulière, lisible, et la plupart des lettres sont dactylographiées. Nous avons rectifié ses rares fautes d’orthographe.

Dans la correspondance de Jean Dubuffet à Alexandre Vialatte, je me souviens que Dubuffet se nourrissait des textes de l’écrivain et s’appropriait certaines formules. Aussi, lorsqu’il écrit à Chaissac, il semble être influencé par le style de son correspondant.

J. R. Au début de leur échange épistolaire, Dubuffet essaie d’imiter le style de Chaissac, mais il va rapidement revenir à son propre style qui est celui d’un homme cultivé façonné par des études classiques. Chaissac lui dira dans une lettre qu’il a l’art d’écrire. On constate également que dans ses premières lettres à Chaissac, Jean L’Anselme se laisse influencer par son écriture. La fascination qu’exerce le style très particulier de Chaissac sur ses correspondants les amène dans un premier temps à utiliser une structure et une syntaxe similaires, certainement pour se rapprocher de lui. Évidemment Dubuffet et L’Anselme savent qu’ils ne peuvent pas continuer dans cette voie. Contrairement à Chaissac qui utilise des chemins détournés pour dire ce qu’il a envie de dire, le style de Dubuffet est clair, efficace, et va à l’essentiel. Il n’y a pas de digressions. Quand Dubuffet reçoit la première lettre de Chaissac, en 1946, il est en plein dans ses recherches sur l’Art brut, s’intéresse aux productions plastiques mais aussi aux textes des personnes qui manient la langue de façon triviale tout en étant capables de créer des images extraordinaires empruntes de poésie.

Chaissac se plaît à inventer des néologismes, à adopter des termes populaires ou choisis, extraits du parler patois vendéen ou du dictionnaire, à s’accommoder d’expressions toutes faites. Sa narration est souvent fragmentée, inattendue, par le jeu du contraste stylistique et des ruptures de tons. Il fait preuve de beaucoup d’humour, de liberté, d’insolence et de dérision...

J. R. Chaissac a le sens de la trouvaille poétique, de la rupture de rythme - comme dans sa peinture - de la rupture de ton et de contenu. Il a véritablement créé son style parce que dans ses premières correspondances, il faisait très peu de fautes de syntaxe et d’orthographe. Du moins, elles ne perturbaient pas la lecture. Son discours restait linéaire et très cohérent. À cette période, il écrivait beaucoup sur les problèmes sociaux et en particulier sur les difficultés des paysans. Puis il s’est forgé son style qui mêle différents tons. Il commence à décrire ce qu’il a dans son champ visuel, parle du quotidien, puis au détour d’une phrase dit ce qu’il est en train de peindre, évoque ce qui est important pour lui et là une image surgit, magnifique ou perturbante. Il peut parfois être incisif, et n’est pas toujours dans la poésie. Il invente des néologismes, utilise des références bibliques, possède une bonne connaissance du patois et un sens du mot rare et précieux. Pour l’annotation des lettres, nous avons donc travaillé avec de nombreux dictionnaires et en dehors de deux mots dont nous n’avons pas trouvé la signification, nous avons pu tout vérifier. Chaissac joue avec la langue, certains mots font travailler son imaginaire et il s’emploie à les glisser dans une phrase. Quand il trouve qu’un mot a une consonance extraordinaire, il va tout faire pour l’introduire dans sa narration. Parfois, c’est complètement décalé.

Jean Paulhan est le premier à correspondre avec Gaston Chaissac, depuis fin 1943 - début 1944...

J. R. Paulhan est entré en contact avec Chaissac par l’intermédiaire d’André Lhote. Ce dernier avait proposé à Chaissac d’envoyer un texte à Paulhan. Il n’a pas osé le faire et c’est Jeanne Kosnick-Kloss, sa bienfaitrice, qui s’en est occupée et lui a fait parvenir un poème. Aussitôt, Paulhan a répondu à Chaissac que ce poème était très bien mais que ce n’était pas suffisant pour qu’il puisse le juger. Chaissac ne s’est pas fait prier pour lui envoyer d’autres textes.
Ils ne se sont jamais rencontrés. Ils auraient pu, mais je crois qu’il n’y avait pas un désir profond ni chez l’un ni chez l’autre. Cette correspondance avec Paulhan est très différente de celle entretenue avec Dubuffet. Elle est cordiale, et toujours distante, ce n’est pas une relation amicale ou intime. L’échange est d’ordre factuel et bien que nous n’ayons pas beaucoup de lettres de Paulhan, la relation est tout à fait intelligible. Une seule fois, Chaissac signe d’un petit mot très affectueux. Ce qui paraît d’ailleurs incongru parce que ce n’est pas le ton de cet échange, même si Chaissac, ravi qu’on commence à s’intéresser à lui, se permet des libertés avec Paulhan comme avec tous les autres destinataires de ses lettres. Parfois, ce qu’il lui écrit contredit ce qu’il envoie à Dubuffet. À l’un, il va dire « j’ai mal au dos », à l’autre, « je suis en pleine forme ». Et comme les lettres passent de main en main, on ne sait pas ce qui est vrai. Les mêmes anecdotes vont parfois circuler d’un correspondant à l’autre, mais ce n’est pas systématique : Chaissac veille bien à ce que dans chaque lettre, il y ait quelque chose de différent. Il ne répète pas exactement la même chose, se contredit, ajoute de nouveaux éléments. En fait, il ne veut pas ennuyer son public et a mis au point une stratégie efficace.

Vous écrivez dans la préface que « Dubuffet a cru en Chaissac en tant qu’artiste, et encore plus en tant qu’écrivain (...) ce sont surtout l’épistolier et le poète qui avaient retenu son attention ». Dans une lettre datée de novembre 1946 (p. 41), Dubuffet parle des « très merveilleuses lettres » de Chaissac...

J. R. Dubuffet a compris tout de suite que les textes de Chaissac méritaient d’être publiés et de passer à la postérité. Il les rassemble et les transcrit à la machine. À propos des lettres, il dit effectivement qu’elles sont « très merveilleuses », appelle Chaissac « cher écriveur de lettres si drôles »... Il lui apporte son soutien et va tout faire pour qu’il soit reconnu comme un écrivain. Quant à Jean Paulhan, il va jouer un rôle majeur puisque c’est lui qui le publie et qui éditera Hippobosque au bocage, terminé en 1948, et paru en 1951. Paulhan avait un véritable respect pour le travail de Chaissac. Quand il se tiendra en retrait des Cahiers de la NRF, Marcel Arland reprendra le relais et Chaissac continuera à publier ses Chroniques de l’Oie dans la célèbre revue. Grâce à Paulhan et à Dubuffet, il y a une légitimation de Chaissac en tant qu’écrivain et en tant qu’artiste.
À son retour de son premier voyage au Sahara en 1947, Dubuffet apprend par Paulhan qu’il y a la possibilité d’organiser une exposition Chaissac à la galerie L’Arc-en-Ciel. Ravi, il va aussitôt se démener pour que cette exposition ait lieu. Mais ce n’est pas sans difficulté, car Chaissac ne se laisse pas manipuler aisément. À la demande de Paulhan, Dubuffet écrit une préface. Il l’envoie à Chaissac qui lui répond qu’elle est merveilleuse mais le lendemain il lui adresse une lettre dans laquelle il la qualifie d’« archi-idiote... » : « J’avais trouvé votre préface bien mais c’était une illusion et en réalité, elle est idiote, archi-idiote. Qu’aviez-vous, retour du Sahara, à vous rappeler de mon nom, de ma production... À mon avis votre plume a assez été comme ça au service de l’art brut et elle mérite mieux que ça. Vous ne pouvez toute votre vie piétiner au carrefour art brut. ». Dubuffet accuse le coup, mais rebondit avec compréhension et élégance. Il sent que Chaissac est quelqu’un d’assez versatile. Il est de surcroît atteint de mille et un maux, asthmatique, mélancolique, dépressif, il a de la tension et mourra à l’âge de 54 ans. Dubuffet va donc se mettre en quatre pour présenter ses œuvres. Il va aussi subir son ambivalence face à l’organisation même de l’exposition. Chaissac n’aime pas les marchands d’art, il est content que Dubuffet s’occupe de lui, mais en même temps le trouve trop directif, il voudrait bien choisir lui-même l’affiche... Il va toujours souffler le chaud et le froid, mais cette exposition va finalement avoir lieu. Il se fera tirer l’oreille pour aller au vernissage. Il n’ira pas, mais viendra voir l’exposition juste avant la fin. Dubuffet est d’une grande patience avec Chaissac.

Les textes de Chaissac seront publiés sous la rubrique « Poésie du dimanche ». Dubuffet est choqué...

J. R. En effet, et Dubuffet répond à Chaissac qu’il est un peintre et un écrivain sept jours sur sept, et qu’il ne comprend pas pourquoi ses textes sont publiés sous cette rubrique. Je ne pense pas du tout que l’intention de Paulhan était malveillante. Cette rubrique existait déjà dans la revue et peut-être qu’il n’a pas su exactement où placer les poèmes de Chaissac. Toujours est-il qu’il les a quand même publiés. Paulhan dira de lui : « Voilà un écrivain ! ».

Le langage écrit est partout dans l’œuvre de Chaissac et en particulier la signature qui est un objet en soi : « Gaston Chaissac fabricant de laissés-pour-compte », « Gaston Chaissac d’Isba ma foi », « g. Chaissac, dit chie-en-sac »... Légendes, titres, lettres et missives sont étroitement liés à la composition des huiles, des encres sur papier et des collages...

J. R. Louis Fage (présenté dans l’exposition Chaissac-Dubuffet au Musée de La Poste) est le premier tableau où il introduit l’écriture. Il y a des reproductions d’outils, des lettres serpentines, et c’est très graphique. Dans ses dessins, l’écriture est présente très tôt, tandis qu’elle est introduite dans sa peinture à partir de 1950. Par contre, toutes ses œuvres et même les premières peintures sont traversées par des signes qui pourraient être les lettres d’une langue imaginaire. Quant à sa signature - il y a aussi « Gaston Chaissac de l’école des laids arts », « Chaissac, le Picasso en sabots »... - elle est parfois un dessin en soi, et fait corps avec l’œuvre. Dans Personnage à la casquette qui date de 1962 (huile sur papier kraft marouflé sur toile) et qu’on peut considérer comme un autoportrait, la signature s’inscrit dans la manche puis dans le corps du personnage. C’est très calculé et c’est un dessin, une publicité en soi. Puis, effectivement, il y a l’emploi des pseudonymes. Il dit qu’il sent « plusieurs individus grouiller en [lui] ». Il a besoin de changer sa signature mais contrairement à Pessoa qui change du tout au tout à chaque fois qu’il change de nom, Chaissac est toujours reconnaissable. Il ne change ni de style ni de personnalité.

Au fil de la correspondance le ton de Dubuffet est de plus en plus affectueux...

J. R. Oui, très rapidement le ton devient affectueux. Quand ils se rencontrent en 1947, Dubuffet est en train de faire le portrait de Francis Ponge, Chaissac frappe à sa porte ; Dubuffet est surpris par sa svelte élégance et sa tristesse. Il ne l’imaginait pas aussi beau, aussi grand, aussi élégant, mais c’est surtout sa mélancolie qui le surprend. Il va d’ailleurs faire un portrait de Chaissac dans lequel on reconnaît ses yeux tristes. Chaissac reste trois jours chez Dubuffet et va en profiter pour faire une fresque dans sa chambre. Trois lettres signalent cette œuvre, mais tout a disparu. Elle a sans doute été réalisée avec un matériau éphémère, charbon de bois ou craie.
Cette première rencontre s’est plutôt bien passée mais plus tard quand il rendra visite à Dubuffet sur son insistance, en 1956 à Vence, Dubuffet dira de Chaissac qu’il est « déconfortant ». Il était déjà très dépressif à son arrivée à Vence, il le sera davantage ensuite, et écrira au peintre Philippe Dereux qu’il a eu la tentation de se jeter dans le port de Nice du haut des remparts. Il ne pouvait pas apporter de la joie à Dubuffet, et n’a pas dû être un compagnon très loquace.

Il y a presque une dichotomie entre la bonne humeur, l’humour de ses lettres, et cette tristesse.

J. R. Chaissac a de l’humour, de la distance par rapport aux choses, une espèce de sagesse, un regard perçant, mais sa mélancolie traverse quand même toute cette correspondance. Plus on avance dans cet échange, plus on s’aperçoit qu’il deviendra amer. Il faut dire aussi qu’il a subi la pression d’un environnement qui ne lui est guère favorable. Surtout à Sainte-Florence. Il est, non seulement, dans cette Vendée très catholique, marié à une institutrice laïque, mais il est homme au foyer et produit des œuvres étranges qu’on ne comprend pas et qui suscitent désapprobations et rejet. C’est pourquoi il signe « le faiseur de laissé-pour-compte ». Il va être victime aussi de la sottise des curés de la paroisse. Il raconte que certaines de ses œuvres ont été détruites par l’instituteur et par le prêtre sous prétexte qu’elles auraient été faites par le diable.

Il a retrouvé également une œuvre sur un tas d’ordures...

J. R. Effectivement, il avait donné en cadeau une peinture à un habitant de Sainte-Florence. Il la retrouvera sur un tas d’ordures. C’était très malveillant car la personne savait fort bien que l’artiste fréquentait les décharges à la recherche de « débritus », comme il le dit si merveilleusement, et qu’il tomberait sur son tableau.

Chaissac utilise toutes sortes de supports : toile, papier, bois brut, pierre, zinc, tuyaux de poêle, portes, gamelles, objets divers sur lesquels il cerne de noir des formes aux couleurs vives et chatoyantes. Dans une lettre, Jean Dubuffet lui écrit : (juin 1947) « Mon cher Gaston, il m’apparaît obscurément (comme à toi aussi je le sens bien) que tout l’appareil habituel de la peinture - toiles, chevalet, pinceaux, tubes de couleur - exercent une action paralysante sur celui qui s’en sert (...). » Dubuffet et Chaissac discutent matériaux, ont les mêmes préoccupations. Dans une autre lettre, Dubuffet s’exclame : « Vive l’indigence, faisons des peintures indigentes ! »

J. R. C’est ce qui va vraiment les rapprocher. Ils ont une même vision de ce que doit être l’art. Ils vont en effet beaucoup échanger sur les matériaux et n’imaginent pas en 1946-47 qu’on puisse encore peindre avec un chevalet et du bleu de Prusse. Ils veulent utiliser ce que la nature met à notre disposition. Chaissac se sert de la bouse de vache, de la poussière, des épluchures, des omoplates de bœufs... tout ce qui lui tombe sous la main. Il n’a pas de complexe par rapport aux matériaux. Il travaille avec des objets habituellement méprisés ou rejetés qui deviendront beaux. Pour lui, tout est forme. Il réalise des sculptures avec des vieilles souches, dessine des visages sur des coquilles d’huîtres trouvées dans les ordures. Quant à Dubuffet, tous les matériaux qu’il va utiliser proviennent de son environnement immédiat. Il les souhaite triviaux et dit que le meilleur artiste est selon lui le maçon parce qu’il utilise le mortier, la chaux, le plâtre. Dubuffet va aussi employer le charbon, le sable, les ficelles... Dans la Demoiselle aux escarpins, il a essayé de donner l’illusion du goudron. Paulhan écrivait au sujet des œuvres de son ami Jean Fautrier (pionnier lui aussi de la technique de haute pâte) cette phrase que j’aime beaucoup : « ça sent l’injure, ça sent l’ordure ». C’est exactement ce que ressentira le public face aux œuvres de Dubuffet qui vont le scandaliser.

L’Art brut est le nom donné par Jean Dubuffet à des productions de personnes « indemnes » de toute influence culturelle - marginaux, prisonniers, malades mentaux... - qu’il collecte à partir d’un voyage en Suisse en 1945. Dans sa revendication de l’Art brut, Dubuffet célèbre les matériaux de rebut. Parlez-nous de la portée esthétique des moyens de représentation et de ces matériaux tenus pour indigents.

J. R. À l’exception d’artistes comme Kurt Schwitters, par exemple, peu ont considéré que ces matériaux triviaux pouvaient servir à créer des œuvres qu’on élèverait au rang d’œuvre d’art. Dubuffet et Chaissac vont, au contraire, s’en emparer et les faire leurs, et ce avant les nouveaux réalistes, avant l’Arte povera. Ces matériaux inhabituels vont devenir leur signature. Il y a quand même après la guerre, un désir de changer la peinture, de changer l’art. On va beaucoup peindre en noir et blanc, réfléchir sur les questions de l’art abstrait et de l’art figuratif... Dubuffet et Chaissac sont ailleurs. Pour eux l’art est spontanéité. Dubuffet découvre qu’il existe d’autres formes d’expression en voyant, en 1923, les dessins médiumniques de Clémentine Ripoche, et en 1924 en ayant accès au livre du Dr Hans Prizhorn sur les peintures et les dessins d’asile. Cet ouvrage va littéralement le bouleverser et être à l’origine d’une remise en question profonde. Il réalise en effet qu’il existe un art beaucoup plus intéressant que celui qu’on voit sur les cimaises des galeries, un art produit loin du monde de l’art consacré, par des malades mentaux, des hommes du commun, des spirites... dont on n’a jamais pris les œuvres en considération. Un art fait, de surcroît, avec des matériaux sans noblesse. Il n’aura donc de cesse, à partir de 1945, de collecter leurs travaux en vue de les exposer. Il est donc, tout à ses recherches sur l’Art brut (il donnera un cadre théorique à ce concept en 1949) quand il rencontre épistolairement Chaissac en 1946. Il va naturellement voir - ou vouloir voir - en lui l’archétype de l’artiste d’art brut, d’une rare liberté et qui crée des œuvres littéraires et plastiques qui répondent à son attente. Dans cette construction de l’Art brut, Dubuffet va révolutionner le champ artistique et remettre en cause l’institution culturelle. Même si aujourd’hui on peut penser que ce concept est une utopie - il n’y a guère que Breton pour croire que l’œil existe à l’état sauvage - Dubuffet a le mérite d’avoir montré que l’art ne fait pas son lit là où il se couche, et donné voix au chapitre à des créateurs de l’ombre qu’on ne considérait pas comme des artistes.
Sur les œuvres de Chaissac souffle l’esprit de l’art brut, cela ne fait pas pour autant de lui un artiste d’art brut. Il s’insurgera - autant qu’il en profitera - contre cette prison dans laquelle Dubuffet va l’enfermer jusqu’au tournant des années 60. Chaissac est loin d’être indemne de toute culture, il a été découvert et formé par le peintre abstrait Otto Freundlich, il est un grand lecteur et sait très bien ce qu’il fait, même si la spontanéité chez lui prévaut. « Quand je vois un objet, dit-il, je sais exactement ce qu’il va devenir, je calcule très vite, j’ai très peu de temps pour en faire quelque chose ». Tandis que Dubuffet, c’est autre chose, sa spontanéité passe par le filtre de la réflexion, de l’intellect. Il est un cérébral. Il a aussi le génie, comme Chaissac, d’utiliser l’accident et le hasard, « les velléités du matériau ». Tirer parti des accidents, les exploiter, changer son regard sur l’œuvre et en faire autre chose. Mobilité d’esprit : il ne veut pas être arrêté par quelque chose mais pouvoir dépasser l’obstacle.

Dubuffet qui a interrogé la nature, notamment en utilisant de la terre et des débris végétaux, qui a entretenu l’équivoque entre les accidents de la pâte et les tracés figuratifs, construit à partir des années soixante une œuvre où le blanc cerné de noir prédomine. Comment Dubuffet est venu à cette abstraction appelée le cycle de L’Hourloupe (1962-1974) ?

J. R. Dubuffet dit avoir commencé ce cycle en dessinant machinalement, lorsqu’il était au téléphone, des formes au stylo bille rouge et bleu. Celles-ci vont peu à peu donner naissance à des peintures, puis à des sculptures peintes qui vont devenir de plus en plus grandes, jusqu’à constituer des monuments et des édifices. Avec L’Hourloupe, Dubuffet créé un univers complètement fantasque, jouant sur l’équivoque entre imaginaire et réel. Cette série est sans doute la plus singulière que Dubuffet ait imaginée et la plus familière au public. Mais elle est aussi une des plus complexes.

Quelques mots sur l’exposition au Musée de La Poste ?

J. R. Les œuvres exposées au Musée de La Poste correspondent à la période de leur échange épistolaire de 1946 à 1964, année de la mort de Chaissac. J’ai divisé en trois sections l’exposition parce qu’il y a un tournant à chaque fois concernant les œuvres ou la vie des deux artistes. 1946-1950, 1ère période : ce sont les années où l’échange épistolaire est le plus vif, le plus intense. Dans cette section, sont illustrés des points largement commentés dans la correspondance : les portraits de Dubuffet, ses séjours dans le désert, l’organisation et la réalisation de l’exposition de Chaissac à la galerie L’Arc-en-Ciel, la genèse de l’Art brut...
La 2ème période va de 1951 à 1960. En 1951, Dubuffet s’installe à New York pendant 6 mois. L’échange de lettres avec Chaissac existe mais est plus rare. Dans cette période, c’est surtout l’installation de Dubuffet à Vence qui est importante. Ce retour à la nature obligé l’amène à expérimenter tous azimuts. Il regarde le terrain, les sols, la végétation autrement, ce qui le conduit à créer des séries toutes plus subtiles les unes que les autres, dans une gamme chromatique restreinte, avec des matériaux tirés directement de la nature ou de son observation. Quant à Chaissac, il délaisse le dessin pour se consacrer à la peinture sur des objets les plus divers et travaille intensément les collages. Des collages qui n’ont rien à voir avec les papiers collés des cubistes. Il serait plus juste de parler de papiers déchirés, dans un esprit assez proche de ce que feront les affichistes (Hains, Villeglé...), qu’il réalise avec des matériaux de récupération qui vont du paquet de Gauloise à la publicité pour des biscottes. Il commence aussi ses totems, ces fameux totems, remarqués par Iris Clert, qui avec sa galerie soutient les nouveaux réalistes et défendra l’œuvre de Chaissac à partir des années 1960. Tous ces travaux, il les expose lui-même en 1954, dans la classe de l’école désaffectée pendant les vacances scolaires, et réitère l’exposition trois années de suite. Il convoque la presse, le public. Sa posture est très contemporaine.
Enfin, la dernière période couvre les années 1961 à 1964. C’est la période où Dubuffet quitte Vence pour Paris et le Touquet. Il revient alors à la couleur et à une thématique urbaine avec le cycle Paris-Circus qui le conduit en 1962, au cycle de L’Hourloupe qui va durer jusqu’en 1974.
Chaissac, lui, malade, déménage. En 1961, il quitte Sainte-Florence où il avait fini par s’habituer à la population, et inversement, pour Vix. La douleur semble totale. Un peintre lui donne des papiers peints avec lesquels il entreprend une série de collages étonnante par sa diversité, son inventivité. Il continue à peindre, des œuvres qu’il décloisonne peu à peu et meurt en 1964, en pleine notoriété.
Le fractionnement de l’exposition correspond à des changements importants de la vie des deux artistes.

.........

Gaston Chaissac, Jean Dubuffet
Correspondance (1946-1964)
Édition de Dominique Brunet et Josette-Yolande Rasle
Collection Les Cahiers de la NRF, Éditions Gallimard 22 août 2013. 45 €

Gaston Chaissac
Lettres 1944-1963 à Jean Paulhan
« L’alarme vat être donnée et en attendant recevez monsieur Jean Paulhan Le bonjour du pays du rêve ».
Édition établie, introduite et annotée par Dominique Brunet et Josette-Yolande Rasle
58 illustrations et fac-similés couleurs et n. & bl. intexte. Éditions Claire Paulhan, 30 mai 2013, 336 pages. 44 €

Ouvrages publiés avec le soutien de La Fondation La Poste


Chaissac - Dubuffet, entre plume et pinceau
Exposition du 27 mai au 28 septembre 2013
L’Adresse - Musée de La Poste http://www.laposte.fr/adressemusee/visites-et-expositions/les-expositions-temporaires

Éditions Gallimard http://www.gallimard.fr/

Éditions Claire Paulhan http://www.clairepaulhan.com/

Fondation Dubuffet http://www.dubuffetfondation.com/

Musée de l’Abbaye Sainte-Croix
Sables d’Olonne, Vendée http://www.lemasc.fr/collection/gaston-chaissac/

Espace Gaston Chaissac http://www.gastonchaissac-sainteflorence.fr/

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