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"La lettre, c’est la littérature, la pensée même, à la portée de chacun"
La lettre, la vraie, est un instrument de communication, si on veut, mais au sens "noble" d’une relation interpersonnelle qui n’a pas pour seul objet d’échanger de l’information. Une lettre "communique", au sens où elle permet de mettre en commun des idée et des sentiments. On met de soi, littéralement, dans une lettre et ses mots portent quelque chose de l’être même de l’expéditeur qui se donne à lire et qui, par là-même donne à penser. Un peu comme un portrait, et mieux encore qu’un portrait, si l’on en croit Sénèque épistolier :
"Je vous remercie de m’écrire aussi souvent. Vous vous montrez ainsi à moi de la seule façon qui vous soit possible. Jamais je ne reçois l’une de vos lettres, qu’aussitôt nous ne soyons réunis. Si les portraits de nos amis absents nous sont chers, s’ils renouvellent leur souvenir et calment, par une vaine et trompeuse consolation, le regret de l’absence, que les lettres sont donc plus douces, qui nous apportent une image vivante !". Lettre à Lucilius.
A vrai dire, il existe toutes sortes de lettres. Hors du champ épistolaire (épître, missive, dépêche...), le mot désigne indifféremment chacun des caractères de l’alphabet ou le caractère typographique représentant une de ces lettres, ou encore (les lettres) : la littérature, l’histoire, la grammaire, l’éloquence et la poésie ?
Au sens courant, une lettre est un document posté. Pourtant, tout ce qui est posté n’est pas lettre :
un relevé de compte bancaire par exemple, sauf si mon banquier en profite pour m’écrire, fût-ce pour m’inviter à découvrir un placement avantageux). A contrario, on peut qualifier de lettres toutes sortes d’écrits qui ne sont pas nécessairement destinés à être postés.
Les lettres publiques sont paradoxales puisqu’elles transgressent le caractère d’intimité généralement attaché à cette forme de communication : la lettre ouverte est le plus souvent une lettre politique ou tout au moins une interpellation publique. Dans le même registre une affiche, un éditorial de presse, un discours politique écrit, une bulle ou une encyclique pontificale empruntent également à la forme épistolaire. Certaines lettres, fermées à l’origine, sont ouvertes, fortuitement, indiscrètement, aux dépens du secret de la correspondance, ou encore publiquement, quand elles gagnent le privilège d’entrer dans le patrimoine de la correspondance.
Le journal intime est une espèce de longue lettre écrite à soi-même. Une lettre peut être lue à voix haute, en privé ou en public, et s’enrichir ainsi des effets spécifiques de l’oral : certaines Épîtres semblent même n’avoir été composées que pour être dites, le support écrit n’étant destiné qu’à en assurer la mémorisation et la transmission. La littérature épistolaire est un des genres littéraires les plus féconds (dans le Dictionnaire des œuvres de Laffont-Bompiani, l’entrée " lettre(s) " occupe plus de 100 pages).
Quant aux lettres proprement dites, elles connaissent aussi de nombreux avatars. Lettres intimes pour dire l’amour, prononcer la rupture, ciseler l’injure (je vous prie, cher Monsieur, d’agréer l’expression de mon mépris). Lettres officielles, de créance, de change ; lettres de candidature, d’embauche, de démission ou de licenciement ; lettres de cachet... Lettres de civilité pour une invitation, des félicitations ou des condoléances, lettres d’excuses... La lettre anonyme révèle ou dénonce en préservant lâchement l’identité de l’expéditeur.
Bref : la lettre est une sorte d’hypersupport de communication qui transcende toute espèce de technique ; Un e-mail n’est pas tout à fait une lettre, mais on peut utiliser le mail pour acheminer une vraie lettre, et dans ce cas, le e-mail joue, imparfaitement, le rôle de l’enveloppe. Son caractère polymorphe et l’ambiguïté même de son statut - qui atteint son comble dans la littérature épistolaire (que lit-on au juste, quand on lit un roman épistolaire ?) - lui confèrent une inépuisable fécondité. Les techniques informatiques (traitement de texte, courrier électronique...) permettront sans doute d’enrichir et de développer encore l’usage de la lettre, à condition qu’on ait encore quelque chose à se dire (ou se cacher), dans la " société de l’information ".
Mais qu’est-ce qui confère au juste son caractère distinctif à la lettre ? Trois termes, selon nous, en font un irremplaçable objet de civilisation : intimité, mais intimité réfléchie, et implication personnelle. Même dans une lettre publique on s’efforce de nouer une relation intime avec chacun plutôt qu’avec tous, indifféremment. C’est au point que la publication de la correspondance d’un grand homme a toujours quelque chose d’indiscret, ce qui en constitue du reste, en grande partie, l’attrait. Et c’est pourquoi aussi la communication commerciale, désormais " one to one ", tend à simuler la correspondance, en hommage du vice à la vertu : " Cher Monsieur Martin, Venant de prendre la direction de l’agence X., à deux pas de votre domicile, je serais très heureux de vous rencontrer dès que possible pour vous présenter... ".
Mais il s’agit aussi d’une communication réfléchie (la communication écrite spontanée, c’est le billet, le mot, le post-it, que, justement, on ne poste pas). Il est rare qu’une vraie lettre soit écrite d’un seul jet. Délai, de l’écriture et de l’expédition, et possibilité de correction en sont deux attributs essentiels : ils donnent le temps d’y penser, de se raviser. Il en résulte que pour écrire, il faut se mettre en situation...
Et enfin, les écrits restent. Envoyer une lettre, c’est toujours prendre un risque : d’où la lettre anonyme qui l’esquive, mais ajoute, en fait, le risque pénal ! Ce n’est pas sans émotion qu’on glisse une lettre dans la fente d’une boite publique : combien ont hésité au moment de le faire, sachant que c’est un geste irréversible (on éprouve parfois le même sentiment à l’instant de cliquer sur le bouton "envoyer" du logiciel de messagerie électronique). Ce n’est pas sans émotion non plus qu’à l’autre bout on ouvre la lettre, après avoir tenté d’en identifier l’expéditeur. Qu’on n’objecte pas que la lettre peut mentir ou tricher : c’est justement son authenticité présumée qui incite menteurs et tricheurs à en user, non sans risque d’ailleurs : que d’efforts pour retrouver, exhiber ou au contraire détruire une lettre compromettante ! Écrire une lettre c’est donc se situer à un niveau supérieur - intellectuel (réflexion), affectif (intimité) et moral (implication). La lettre est plus qu’un objet, c’est un état d’esprit.
A contrario, ne-pas-écrire, quelle qu’en soit la cause, pratique (pas le temps), intellectuelle (pas le talent), affective (pas le cœur) ou morale (pas le courage), ne-pas-savoir-écrire, c’est ne pas pouvoir accéder à l’intimité réfléchie ou refuser l’engagement.
La lettre, sous une forme quelconque, c’est la littérature, c’est la pensée même, mise à la portée de chacun. Seuls quelques artistes ont le pouvoir de dire davantage avec d’autres formes, plus élaborées.
C’est au point qu’on peut se demander si le déclin de la correspondance ne serait pas tout simplement équivalent à celui de la civilisation, à tout le moins un symptôme de décadence.
Si l’on écrit pour mettre en commun des choses importantes, alors un monde illettré serait peut-être un monde ou plus rien ne serait important : on ne s’écrit pas dans le meilleur des mondes, sinon clandestinement.
Le samizdat, c’est peut-être ce qui reste d’humain, réduit aux aguets, dans un monde totalitaire.
Paul Soriano

Le site de l’IREPP

Paul Soriano préside l’Institut de recherches et prospective postales (Irepp) et le CICV " Pierre Schaeffer ", établissement culturel de soutien à la création et de production multimédia. Il participe aux travaux de diverses institutions et associations intervenant sur les thèmes de la " société de l’information ". Il est le fondateur du chapitre " Tocqueville " de l’Internet Society dont l’objet est Internet et le politique.

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