Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Gaston Chaissac : portrait. Par Corinne Amar

 

Chaissac par Doisneau Robert Doisneau
Gaston Chaissac dans son atelier à Sainte-Florence,1952
(Paris Gama Rapho © Robert Doisneau
catalogue de l’exposition, p. 170)

« J’ai mis à cuire une courge après l’avoir épluchée. Et en allant jeter les épluchures, l’idée m’est venue de m’en servir pour construire un bonhomme... Comme c’est des épluchures de moi, il est bien, bien de moi, sans rien d’étranger... Après je suis allé pisser et pendant cette opération mon regard a rencontré des coquilles d’huîtres jetées là. Et de suite l’idée m’est venue de les utiliser ». Chaissac avait trente-sept ans, il écrivait à Dubuffet. Goya, en son temps, avait une manière originale de peindre qui puisait la couleur dans des baquets et l’appliquait avec des éponges, des balais, des torchons, tout ce qui lui tombait sous la main... Chaissac, connu pour aller et venir à rebours des courants dominants, considérait les ordures, comme des éléments picturaux de premier ordre (lettre à Dubuffet, septembre 1947), ce qui le fit, longtemps sinon injustement, passer pour un artiste naïf, voire primitif.
Entre Gaston Chaissac (1910-1965), fils de cordonnier, apprenti marmiton à treize ans, formé à de multiples métiers d’artisan, asthmatique, tuberculeux, reclus dans son village vendéen, usant de la peinture d’empreintes et d’épluchures, de bouse de vache ou de fragments de papiers peints, parce que sans le sou, et Jean Dubuffet (1901-1985), intellectuel parisien, alors au cœur de l’élaboration de son concept d’« art brut », la correspondance commencée en 1946, dura près de vingt ans ; Chaissac écrivait, envoyait ses œuvres, demandait des conseils ; Dubuffet, qui l’avait rencontré grâce à Jean Paulhan, intrigué lui-même par son travail l’encourageait, le guidait, achetait ses œuvres pour l’aider financièrement, frappé par l’originalité d’un artiste qui avait la création au bout des doigts, et un ton inédit d’épistolier : Chaissac était un polygraphe redoutable - « Leur écrire des lettres m’apprend à écrire » - qui, non content d’introduire l’écriture dans sa peinture, écrivait quatre à cinq lettres quotidiennement. Il laissait ainsi à la postérité plus de trente mille lettres, adressées à quelque deux cents correspondants répertoriés. Un double hommage aujourd’hui lui est rendu, avec les publications de deux de ses correspondances ; avec Jean Paulhan (Gaston Chaissac, Lettres 1944-1963 à Jean Paulhan, éd. Claire Paulhan) et avec Jean Dubuffet (Gaston Chaissac, Jean Dubuffet, Correspondance 1946-1964, Gallimard, à paraître, août 2013).
Chaissac avait la capacité prodigieuse d’assimiler ce qu’il voyait. En 1937, il est hébergé à Paris, chez son frère. Dans l’immeuble, il fait la connaissance d’un couple d’artistes, Otto Freundlich et Jeanne Kosnick-Kloss qui l’encouragent vivement à peindre. - « [Jeanne] fut la première à mettre des espoirs en moi comme peintre », écrit-il en 1947, à Dubuffet, et je me suis mis à peindre. Je dessinais depuis l’enfance et j’étais apprenti bourrelier. J’avais appris à préparer les couleurs, à tenir un pinceau et à peindre les attelles des colliers. Je n’étais donc pas vraiment un « pur », selon les nouveaux doctes. Et je ne suis pas même un rustique ; dois-je m’en excuser ? [...] »
Entre 1937 et 1938, il produit beaucoup. Il n’a pas fait d’études artistiques, n’est en rien théoricien mais c’est un prodigieux expérimentateur ; indifférent aux modes, il sait voir, et pratique, d’une certaine manière, le dessin automatique cher aux surréalistes - ; « Faites des taches sans regarder ce que vous faites. En suivant la forme de ces taches, faites-en quelque chose. On obtient ainsi des choses que l’imagination ne saurait avoir ». Il part d’une planche pourrie pour produire un bonhomme, figures, visages, masques, lignes serpentines. Il remplace le cheveux dru sur la tête par des mots. La crasse ne lui fait pas peur, il trouve que le noir embellit. Il affectionne la facture enfantine, pratique le collage, la nature l’inspire. Ses tableaux sont marqués par le goût du mouvement des feuilles dans les arbres, le vent, les cailloux. Les formes s’imbriquent. Les bêtes, de même - oiseaux, poissons bleus, serpents - surgissent. Il cerne ses dessins d’un trait noir, épais. Il s’entoure de maîtres, et ses rencontres avec d’autres artistes d’avant-garde, surtout Otto Freundlich et Albert Gleizes, l’amène rapidement à élaborer une réflexion picturale personnelle. Pour avoir prise sur le monde, il le tient à distance. Il sort peu de son gîte vendéen, hait la promiscuité, défend l’humilité, se défend de rester chocolat ; « Je baptisais mes bonhommes tout bonnement de « peinture rustique moderne ». Plus avisé, Dubuffet parla d’« art brut », le mot fit fortune, et je restai chocolat », écrivait-il à la galeriste d’art contemporain, Iris Clert, au début des années 60. Sa relation avec Dubuffet est, dès le début, sujet d’interrogations. Il s’agace de cette notion d’« art brut », alors qu’il a, lui, défini le concept de « peinture rustique moderne », auquel il tient. Il espère une reconnaissance qui ne viendra pas. À ses interlocuteurs, il écrit de nombreuses lettres sans même attendre de réponse, et ne se souciant ni de l’orthographe, ni de la ponctuation, fragments multipliés et dispersés. Il est écrivain et il est peintre. « Seules mes lettres peuvent me donner la possibilité de peindre un tel nombre de tableaux. Sans elles, je n’aurais jamais obtenu les matériaux pour leur exécution et mon art serait dans le lac. Je continue d’être l’un de ceux qui peignent le plus quoique étant sans le sou et ce sont mes lettres qui ont produit ce miracle », écrivait-il à Jean Paulhan, dans une lettre datée de 1949. Ainsi lui arrive t-il de faire un pas en avant, deux pas en arrière, et il souffre lorsqu’il est en proie au tourment du doute ; « Vers mars 1958, Cher Dubuffet, Une indisposition m’a démoli de plus belle et je t’écris entre deux tableaux qui ont des allures de fils de fer barbelés et par conséquent de clôture. Me conseilles-tu de continuer de peindre et d’écrire et dans quel but ? Je sais que chacun a ses déboires mais je suis malade, sans moyen d’existence, à la merci et sous la dépendance d’autrui. Je n’ai que le mépris général pour tout potage et dans ces conditions c’est bien la fi n de tout. Excuse-moi d’être aussi lugubre mais je ne saurais désormais être autre chose. Je ne dois pas non plus me garder d’oublier que mon estomac délabré m’interdit certains refuges ou plutôt dépotoir » (Gaston Chaissac - Jean Dubuffet, Correspondance 1946-1964. Gallimard, 2013, p. 556).
Il survit financièrement grâce à son épouse, institutrice, et se donne à son œuvre, quoique malade. Lorsque Jean Paulhan, écrivain, critique d’art, mais aussi éditeur infl uent, entend parler de Chaissac, c’est grâce au peintre André Lhote qui lui envoie « une invitation pour l’exposition des œuvres un peu folles de Chaissac ; c’est un pauvre bougre dans la misère, qui s’est fait cordonnier [...] pour gagner sa vie de tuberculeux et celle de sa famille également touchée. C’est du Klee spontanée. Il écrit des poèmes sans orthographe parfois assez curieux, je lui conseille de t’en envoyer quelques-uns. » (18 décembre 1943, éd. Claire Paulhan, p. 404-405).
Paulhan partagera l’enthousiasme de Dubuffet à l’endroit de Chaissac. Leurs trois correspondances se croisent, s’échangent, se partagent. Paulhan publie en 1951, à la NRF, avec l’aide de Dubuffet, un recueil de lettres « drôlatiques », de Chaissac, Hippobosque au bocage (Gallimard 1957, rééd. 1995). À lire.

..........

Lire le Portrait de Jean Dubuffet, par Corinne Amar
FloriLettres, édition du 10 février 2005

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite