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Lettres choisies - Chaissac, Paulhan, Dubuffet

 

Gaston Chaissac - Jean Dubuffet
Correspondance 1946-1964
Éditions Gallimard, NRF

Jean Dubuffet, 1959 John Craven,
Jean Dubuffet dans son atelier, Vence, 1959
(Archives Fondation Dubuffet, Paris
Vence 1959 © ADAGP)

Jean Dubuffet à Gaston Chaissac

Vendredi [25 octobre 1946]

Cher écriveur de lettres si drôles

J’ai vu les petites choses que vous avez envoyées à Jean Paulhan, je les aime bien, surtout cette femme à la tête rouge peinte à l’huile. Je n’avais jamais vu autrement rien de vous. Je suis content que vous fassiez des choses comme cela, qu’il existe tout de même encore des peintres pour faire des choses comme cela. Les dessins sur papier buvard sont bien plaisants mais ce n’est tout de même nourri que d’un court passage de vous, vous ne vous êtes pas assez vautré dedans. Ça n’a pas eu le temps de prendre fortement votre odeur. C’est comme une photo qui manque de pose. Donc j’aimerais mieux si vous voulez bien me donner quelque chose plutôt une peinture et moi je vous enverrai comme convenu ces deux mille francs ; c’est une bien petite somme et je m’en excuse ; dans les milieux d’artistes (faux artistes) et de critiques (critiques comme mes bottes) on me déteste comme vous savez et on a inventé de propager ce bruit que j’étais riche comme nabab, or c’est complètement faux. Mais je les laisse dire vu que ça les emmerde et j’aime assez bien les emmerder. Vous me donnez de très bons conseils pour organiser rationnellement et profitablement ma carrière mais je ne vous promets pas de les suivre vu que je me soucie peu de ma carrière. Je me plais énormément à peindre et à mener à bien pour mon propre contentement, certaines recherches qui me passionnent et dont je sens qu’elles pourraient m’amener à de merveilleuses découvertes dans l’ordre de la peinture à condition d’être tenace et d’avoir de la chance ; après cela que MM. les critiques d’art et autres spécialistes y comprennent quelque chose ou n’y voit que du feu, ça m’est complètement égal, et je m’ingénie même plutôt à leur fermer toutes mes portes (je parle au propre et au figuré) car je n’aime pas le bruit ni la compagnie : - surtout pas celle de spécialistes de l’art. Pour les travaux en collaboration nous verrons ; a priori ça me choque un peu mais qui sait ? on y pensera. Bonnes amitiés cher journalier agricole fantôme.

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Télégramme de Gaston Chaissac à Jean Dubuffet

[15 mai 1947]

FAITES VITE IMPRIMER VOTRE PRÉFACE QUI ME VAT COMME UN GANT MERCI = GASTON CHAISSAC

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Gaston Chaissac à Jean Dubuffet

[16 mai 1947]

Monsieur.

J’avais trouvé votre préface bien mais c’était une illusion et en réalité elle est idiote, archi-idiote. Qu’aviez-vous, retour du sahara, a vous rappeller de mon nom de ma production et surtout les critiques de l’école de paris.
À mon avis votre plume a assez été comme ça au service de l’art brut et elle mérite mieux que ça.
Vous ne pouvez toute votre vie piétiner au carrefour art brut.

Bon courage Monsieur Dubuffet.

G. chaissac

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Jean Dubuffet à Gaston Chaissac

mercredi 21 [mai 1947]

Cher monsieur Je suis très content que vous ayez eu une illusion avec ma préface, je suis très fier que vous avez l’opinion que je suis bon ouvrier dans mon métier d’illusionniste, c’est en Algérie que j’ai appris mon métier là-bas il y a des mirages et un qui sait faire apparaître des mirages on l’appelle illusionniste et c’est un joli métier.
Je suis très content que vous trouvez ma préface bien idiote. C’est très rare de rencontrer des préfaces ou d’autres écrits qui soient vraiment bien idiots et moi qui vis à Paris qui est une grande ville grande lumière pour les choses des écritures et les choses de l’esprit je ne réussis pas souvent à trouver des choses qui soient vraiment bien idiotes.
Donc je vous remercie de vos encouragements et je vais voir à changer un peu de disque pour l’art brut vu que c’est peut-être bien vrai que je radote un peu avec cet art brut là et qu’il serait peut-être bien temps comme vous le dites de parler un peu d’autre chose vu qu’on fatigue son monde à répéter toujours le même disque donc je vais voir à changer un peu maintenant.
Salutations bien

Dubuffet

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Jean Dubuffet à Gaston Chaissac

mardi 24 juin [1947]

Mon cher Gaston

Il m’apparaît obscurément (comme à toi aussi je le sens bien) que tout l’appareil habituel de la peinture - toiles, chevalet, pinceaux, tubes de couleur - exercent une action paralysante sur celui qui s’en sert (peut-être à cause de cela seulement qu’ils sont trop habituels), faussent la spontanéité de ses créations, le font dérailler, l’influencent, l’emmènent forcément plus ou moins dans les chemins (des ornières) tracés pour ceux qui, avant lui, ont utilisé les mêmes instruments et moyens. Probablement bien qu’on peut se servir de ces instruments en toute fraicheur et ingénuité, mais pour y parvenir il me semble qu’un bon moyen est de commencer par se servir d’instruments et matériaux non habituels. On a chance ainsi à ce que je crois, de bien se dépayser, de bien se libérer des aimantations des ornières, et donc de se mettre en position de complète liberté et indépendance, de n’être plus influencé ni détourné par rien, de retrouver les voies de l’expression vraiment spontanée, vraiment immédiate. C’est ce sentiment là qui m’a conduit à exécuter des peintures avec des ingrédients insolites, et de préférence les plus communs et les plus grossiers et je sens bien que ça m’a fait un très grand bien, et qu’il faut que je persiste dans cette voie, et même que je m’y engage plus complètement encore. Donc tes idées à ce sujet m’intéressent beaucoup et je serais très intéressé à amener à Boulogne par les Essarts une dizaine de grands panneaux sur lesquels nous pourrions faire ensemble en collaboration des essais mettant en œuvre foin, bouse de vaches, écorces et autres ingrédients ; je vais tâcher d’arranger cela. Je me suis servi maintes fois de plâtre mais c’est un matériau pas commode parce que ça sèche vite et puis ça n’adhère que sur certains supports (j’ai eu ainsi des peintures que j’ai retrouvées le lendemain matin tombées en morceaux au pied de mon chevalet). J’aime mieux la matière formée de blanc de Meudon mêlé de colle de peau. L’asphalte glisse et mollit à la chaleur et m’a donné aussi des déceptions. Je voudrais essayer d’utiliser des mortiers de chaux, plus ou moins additionnés d’une poignée de plâtre ou d’une poignée de ciment ou les deux à la fois ; j’ai fait dernièrement pour cela un petit apprentissage avec un maçon qui m’a bien expliqué l’usage de ces mortiers et je les ai faits et employés avec lui. La sciure de bois est un matériau qui ne m’a pas jusqu’à maintenant beaucoup tenté, je le trouve trop uniforme et régulier, et puis je ne sais pourquoi pas émouvant ? Mais c’est à voir et tu saurais peut-être faire parler la sciure de bois. Le plâtre aussi me donne l’impression de trop régulier de trop docile (même le plus grossier plâtre ; d’ailleurs c’est toujours du plus grossier que je me suis servi). (...)
Donc à bientôt on fera un petit stage de travail en commun, je vais arranger cela. Mais il faudra que tu ailles bien et donc il faut te soigner bien et promptement reprendre des forces et te rétablir. Je suppose que tu doit avoir un petit délabrement passager dans les tuyauteries de l’estomac ou de l’intestin, et je me fais une idée que ça doit être quelque chose de pas grave, et probablement beaucoup moins grave que tu t’imagines et probablement beaucoup plus facile à guérir que tu t’imagines, moi j’ai eu autrefois des machins dans ce genre là et je me croyais très malade et ça a passé un jour comme rien du tout. Mais crois moi, ce n’est pas des régimes qu’il y faut, c’est du repos, de la distraction, de l’agrément, du plaisir à vivre.
Amitiés

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Gaston Chaissac à Jean Dubuffet

[Vers le 12 septembre 1950]

Cher Dubuffet, dans un de ses articles, raymond Briant aboie contre la poësie abstraite que les gars des usines ne comprennent pas. Il aboie après parce qu’elle leur est incompréhesible et il oublie et qu’il ne sont pas seuls et et que la poësie pour leur jugeotte se produit encore plus que n’importe laquelle. Et ce qu’il oublie encore plus c’est que l’écrivain populaire et même le sermoneur a besoin de stimulant faute de quoi il tombe dans la médiocrité. Et ce stimulant a leur usage peut fort bien être ce après quoi Briant Raymond aboie. Et en aboyant de la sorte, il peut fort bien ameuter les gars de l’usine contre ceux qui peuvent sortir de la médiocrité les créateurs des scies à la mode. Je trouve qu’il faut réagir en devenant abstrait de plus belle et non seulement dans des poëmes mais aussi et surtout dans des lettres. Comme épistholier j’en suis donc pour l’instant à n’écrire guère que des choses n’ayant ni queue ni tête et je l’envoie au petit bonheur. Du reste peut importe le destinataire puisque c’est presque infailliblement appelé a circulér et il peut même être bon que ce destinataire soit Mr Nimportequi. Voici longtemps que je ne peint pas car ce n’est pas d’argent que je manque le plus. J’ai l’impression que c’est les gens d’une certaine instruction qui déconnent le plus devant mes tableaux. Le papier d’emballage sur lequel je m’étais mis a peindre à l’inconveniant d’être sujet aux avaries. Ça se déchire pour un oui pour un non. J’ai trop voulu aller à l’économie. l’anselme qui à l’école normale à appris qu’il faut se mettre à la portée des élèves et a s’y mettre a dû voir dans ton dessin un moyen. Et il s’est fait le paon s’étant paré des plumes du geais. Ce doit m’a fois être plus facile a porter. Après cette lettre j’aurais a faire cuire un poulet que vient de chez Pelard. Grosse responsabilité mais que je suis loin davoir tous les jours. Les ailes, pattes et gésier sont en ragot. Camille est contre le rotissage des ailes et elle les veut toujours dans le ragout d’abats. Mr Pelard a du réussir dans le commerce de volailles car il vient de s’acheter une maison. Jusqu’ici il n’était que locataire et logeait dans l’école publique desafectée de fi lles pour 8 milles francs par an, ancienes classes comprises et lui servant de logement pour les poules et d’abatoir
Edmond prouteau vient de se marier avec une membresse de l’enseignement libre qui à exercé au essarts. J’ai passé le « message retrouvé » de cattiaux à lire au directeur de l’école publique de sainte cécile qui s’interesse a l’occultise ainsi qu’une dame du même bled qui est l’épouse de son collègue de St vincent sterlange. Il se nomme archereau et c’est lui qui a Ste cécile fait la classe au petit de la marchande de poissons dont j’ai dû te parler cet été.
Camille s’oppose a ce que je peigne avec le costume de peintre en bâtiment que je me suis fait faire pour ça. Elle le trouve bien trop beau pour ça et elle dit qu’il est pour mes dimanches.
Amitiés.

g. chaissac

© éditions Gallimard
Pour les notes, se référer à l’ouvrage

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Gaston Chaissac
Lettres 1944-1963 à Jean Paulhan
Éditions Claire Paulhan, 30 mai 2013

Gaston Chaissac à Jean Paulhan

[Jeudi 7 novembre 1946]

Cher Monsieur.
Je vous autoriserai volontiers à publier des lettres après les avoir revues. Des lettres adressées a vous et à vos deux amis dont vous me parlez et je vais voir sil y a eu de succeptibles de convenir dans celles que j’écrivais a ma femme lorsque nous étions fiancés. Et aussi dans des lettres que j’ai écris à d’autres
Dans mes lettres il y a souvent de mes préoccupations et méditations du moment.
Je possède toute une importante collection de lettres de peintres et d’écrivains plus ou moins connu et j’en ai de très intéressante écrite par des peintres médiocres qui ne sont pas connus du tout.
J’en ai aussi des intéressantes de peintres connus, de lhote en particulier et gleizes et surtout une d’André Marchand où il est question de merde d’un bout a l’autre. D’écrivains j’en ai surtout de Marie Mauron dont une d’un haut intérêt et qui la concerne.
peut-être ignorez-vous qu’un de mes but est d’exciter, de stimuler des littérateurs et des artistes mes contemporains à produire, à créer et j’y gagne aussi car de leur écrire des lettres m’apprend à écrire.
J’aimerai, avec la permission de leurs auteurs, vous faire parvenir des copies de lettres que je possède, surtout celle de Marchand où il parle de la merde et qui certainement nous renseigne beaucoup sur sa nature poétique et sa compréhension des choses, des choses tristes. Il ne veut pas qu’on dise qu’il est écrivain mais il l’est et peut être davantage que peintre, comme beaucoup de peintres d’ailleurs.
J’ai également des lettres très intéressantes tapées à la machine
et signées
Aimé Maeght.
Elles sont d’un poëte.
Je pourrais vous citer d’autres noms.
En général la première lettre d’un peintre est banale au possible mais les suivante c’est autre chose.
J’ai aussi quelques lettres du R. p. Gérome de la Mère de Dieu qui lorsqu’il était le chapelain de l’asile ou van gogh a été soigné était le confesseur d’Albert Gleizes et l’ami intime des Mauron chez qui il allaient souvent au grand scandale de certains bigots. Il faisait la lecture a Charles et pendant ce temps Marie pouvait écrire, ça lui rendait bien service. Je suis inquiet à son sujet car elle a été sérieusement malade ces temps derniers.
Voiçi quelques années elle me disait que j’étais pour elle une fenêtre sur le monde.
Amitiés

chaissac

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Gaston Chaissac à Jean Paulhan

[Samedi 14 mai 1949]

Cher Monsieur, mon pendule m’a désigné des galeries qui accepteraient de me faire une exposition. Voudriez-vous faire vérifier la chose afin de me fixer sur ma valeur comme Radiesthésiste ? Ce sont la galerie Zacharie Birtschansky 68 Fg saint honoré
la galerie leuvrais 182 fg saint honoré
la galerie pétrides 6 avenue delcassé.
galerie tedesco 21 avenue friedland
galerie André weil 26 avenue martignon
galerie Villiers 10 avenue de villiers
galerie Dubourg 126 bd haussman
les galeries leuvrais, weil et Dubourg connaitraient mon existence, les autres l’ignoreraient encore.
Mon pendule me signale encore que Louise leiris exposera Marboeuf, que l’auteur de « un crime au petit Bourg » n’a pas fait appel a un radiesthésiste pour vérifier certains détails de l’affaire qui lui a inspiré ce livre et que le médecin qui soigne les gens de Chateau-Guibert (vendée) est d’une très grande valeur, l’un des meilleurs de France.
J’aurais assez besoin de vendre des tableaux. Je mange évidemment quand même mais un pain plutot amère. _amitiés

g. chaissac

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Jean Paulhan à Julien Lanoë
(Annexe IV)

Merci de votre lettre, mon cher ami. Je venais justement de recevoir le petit livre de Chaissac et Vodaine. Je ne savais rien. Était-il malade depuis longtemps ? N’a-t-il pas trop souffert - et pourquoi, de quoi est-il mort ? Je n’avais jamais rencontré Gaston Chaissac. Je le regrette. Je sens à présent toute la délicatesse, le malheur, l’appel que contenaient ses œuvres - tout ce qu’il dissimulait sous une ironie décidée, aussi fine aussi. Je vous serre bien tristement les mains.

Jean Paulhan.

(mais ne voudriez-vous pas donner à la nrf une page ou deux sur Chaissac ? Je le voudrais. Tant de morts entre nous déjà : Supervielle, Cocteau, Chaissac ; Tant de morts dont on ne se console pas.)

© éditions Claire Paulhan
Pour les notes, se référer à l’ouvrage

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