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Rodin - Bourdelle. Correspondance Par Gaëlle Obiégly

 

Rodin Bourdelle, Correspondance Plutôt que de la correspondance de Rodin et Bourdelle, parlons du livre qui en est tiré. Il est excellent, tandis qu’à première vue les lettres offrent peu de satisfaction. Mais que faudrait-il satisfaire ? Qu’attend-on de l’échange de deux grands sculpteurs ? De quoi devraient-ils parler ? De leur art ? De leur vie ? De leur époque ? Leur art, les œuvres le manifestent. Quelques-unes figurent dans l’ouvrage grâce à des photographies contemporaines de leur élaboration. Quant à la vie des artistes, elle se confond avec le travail, c’est-à-dire l’exécution des sculptures et leur exposition. L’intérêt de ce livre tient en grande partie à ses notes, aux photographies aussi, bref à la qualité de son édition. On peut faire deux lectures du livre : celle des courriers, celle des commentaires.

Si les lettres sont inconsistantes, elles sont en effet complétées par la glose qui les dépasse et qui concourt à la valeur de l’ouvrage. Autrement, il serait difficile d’apprécier le cœur, l’esprit des deux artistes tant leur échange est sommaire. Bourdelle s’exprime davantage que Rodin, il affiche son admiration, énonce ses conceptions. Cette collection de documents est intéressante quant à la vie des artistes au tournant du XXème siècle. On y aperçoit la condition, on pénètre le métier d’artiste. On y sent aussi la passion des sculpteurs. Celle de Bourdelle pour Rodin et pour le Beau, celle de Rodin pour les formes, le corps humain à l’état de nature. Enfin on bénéficie de la passion et du soin des éditeurs de cette correspondance. Véronique Mattiussi est responsable du fond historique du musée Rodin. Colin Lemoine, historien de l’art, est en charge des sculptures au musée Bourdelle.

La plupart des lettres sont de Bourdelle, celles de Rodin sont rares. Et rédigées le plus souvent par ses secrétaires successifs. Si bien que l’on pourrait parler d’une correspondance de Bourdelle seul. Néanmoins, la dernière partie de cet échange qui s’étend de 1893 à 1912 offre une suite de lettres éminentes signées Rodin en réponse à quelques demandes d’informations de Bourdelle sur les influences du maître, comme il l’appelle souvent. Il travaille alors, en 1907, à une étude des dessins de Rodin. Les maîtres aussi ont eu des maîtres et sans doute pour Rodin ceux que l’on tient pour maîtres sont ceux qui vous ont rendus libres. C’est à cela qu’il aspire, c’est cette postérité qu’il recherche. Il relate les étapes qui l’ont conduit au naturel, c’est-à-dire à la fusion de « toutes les écoles ». Sa propre liberté aura pour effet de guider les artistes vers les leurs. Rodin ne parle pas de la liberté mais des « libertés ». Il ne s’agit pas pour lui de disserter sur un concept. Ce sont les corps qui l’occupent, les individus. Paradoxalement, la singularité - qui seule abrite le génie - se traduit par un pluriel. Plus de libertés, dit-il. Avoir conduit les artistes qui l’étudient non à l’imiter mais à l’excitation de leur puissance unique, ce serait la vraie gloire - pour Rodin. Alors, on entend la générosité du créateur d’Eve, d’une Eve. Sinon, contrairement à Bourdelle, il exprime peu ses sentiments, ses idées. Il ne s’exalte pas. Mais, après des années de lettres laconiques, il reconnaît à Bourdelle un esprit pénétrant, d’une autre façon que lui. Au fond, ils ne sont pas différents. Seulement dans la manière d’exprimer, Bourdelle a un « feu » que Rodin n’a pas. C’est ce feu qui augmente le sculpteur, qui l’élève, l’élance au delà de la seule profession, qui le fait poète. Rodin se réjouit du projet de Bourdelle, celui d’écrire à propos des dessins du « maître ». Leurs conversations, sans doute, lui ont permis d’imaginer « l’envolée » que les choses peuvent recevoir d’ « un esprit qui sait créer partout ». C’est alors que l’amitié, le respect, l’admiration de Rodin pour Bourdelle nous apparaît, avec évidence. Peut-être justement quand il ne se sent plus trop le maître.

Avant cela, il aura été question du Sublime. Bourdelle ne se satisfait pas de modeler une chair, il lui faut dire quelque chose de plus. Sa sculpture est en quête du « sublime drapeau de chair ». Il a représenté un poète, le corps d’un poète. En avril 1901, il souhaite l’exposer, demande pour cela son aide à Rodin qu’il sollicite souvent, y compris pour des collègues sculpteurs vivant misérablement de leur art. Un certain André, notamment, père de famille, incapable de nourrir ceux dont il a la charge, enfants, femme et sa mère. Cela peut paraître anecdotique, mais cette correspondance foisonne de détails triviaux - qui ne sont pas des détails. Etre sculpteur, semble dire Bourdelle, est une condition difficile. L’homme cherche à travailler pour Rodin, à tailler le marbre, parce qu’il adore son œuvre. Aussi, certainement, parce qu’il est dans le besoin. Les lettres de Bourdelle donnent à lire l’ingratitude du métier et celle de la carrière artistique au tournant du XXème siècle. Très souvent il sollicite Rodin - qui ne connaît plus ces affres - pour placer une sculpture dans un salon, ou en montrer davantage. Ou encore lui emprunter un modèle comme il a pu lui en fournir. Ce ne sont pas des trafics de corps ni d’âmes mais des coopérations. Leur relation a pour socle le travail. Rodin aussi fait appel à son confrère pour, par exemple, un modèle homme, adolescent, « bras ronds », susceptible de lui « poser un Génie ». La notion de travail aura été l’essentiel de l’enseignement de Rodin. Les riches éclaircissements produits par les éditeurs de l’ouvrage, ainsi que certaines réflexions de Bourdelle nous font voir la dimension laborieuse du métier. C’est ce que Rodin aura transmis aux jeunes artistes qui l’ont accompagnés. Quant à leur art, il leur appartient de le découvrir. Un sculpteur est aux prises avec la matière, à laquelle il faut donner forme. La matière le plus souvent commentée c’est le marbre - de laquelle on tirera un poète, un génie, une femme. Une idée à chercher dans la pierre. Elle aura d’abord résidé dans l’esprit. Il faudra la faire migrer dans un flanc. Bourdelle dote le jour et la nuit d’une face congestionnée, d’un cou « gorgé de vie puissante ». Ceci est vu par un critique cité dans les notes qui, redisons-le, renforcent les écrits rassemblés. Rodin, lui, fait trembler la chair autrement. Son Eve, dont l’exécution en marbre a été confiée à Bourdelle qui y travaillera plusieurs années, répond à celle de Hugo qui « sentit que son flanc remuait ». Mais avant de parvenir à la poésie, il aura fallu l’effort patient. Et ne pas perdre le souci des masses à relier, la technique. Sans doute, ces lettres renseigneraient, d’une certaine manière, des apprentis sculpteurs, des amateurs aussi qui regarderont plus précisément les œuvres, les observeront à la lumière des remarques de ceux qui les ont faites. Loin de décroître, l’intérêt de cette correspondance s’affirme vers sa fin. Elle prend corps peu à peu et fait apparaître à l’issue de la lecture une statue à deux têtes. Celle de Bourdelle, lyrique, tendue vers le Sublime tandis que Rodin se voue à la nature - bien plus que l’infini.

......

Rodin / Bourdelle
Correspondance
Édition de Colin Lemoine et Véronique Mattiussi
Éditions Gallimard, « Art et artistes », 401 pages. 25 €
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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