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Correspondances amoureuses. Par Gaëlle Obiégly

 

Correspondances amoureuses Le pluriel du titre annonce la multiplicité des paroles d’amour. À chacun sa manière de correspondre amoureusement, et pourtant ce qui se dit ne varie pas. Dans ce contexte de l’amour n’importe qui devient un auteur, une sorte d’auteur. Quelqu’un qui écrit avec nécessité. Toute correspondance n’est-elle pas amoureuse, animée par un sentiment aussi puissant ? Non, on ne peut pas dire ça. Et quand on lit ces correspondances on perçoit la spécificité de la correspondance amoureuse. C’est un type de correspondance qui transforme n’importe qui en auteur. Non que l’expression soit forcément remarquable, et même, disons-le, parfois c’est très bête ce que l’on écrit à l’être aimé, mais l’élan, la nécessité sont là comme à l’artiste, au poète, au romancier lorsqu’ils trouvent leur parole. On s’adresse à l’Amour comme l’artiste à son dieu. Souvent - et c’est ce qui émeut dans cette lecture - on assiste à une renaissance. Celui qui aime vient au monde. Le monde est remis à neuf par l’amour. Et celui qui éprouve l’amour éprouve la nouveauté du monde, ou éprouve le monde à nouveau. Léon Bloy redécouvre sa foi non pas grâce à celle qu’il aime, contrairement à ce qu’il prétend, mais par l’amour même. Comme pour chacune des correspondances, le livre reproduit la lettre manuscrite à côté de sa version dactylographiée. La calligraphie de Léon Bloy donne à voir la tension sentimentale qui est la sienne. Avec une émotion contenue dans le dessin même des mots, il entretient sa « petite Jeannette adorée » de leur amour et l’âme que ce dernier lui fait. La douceur de leur première rencontre a fait naître un feu inattendu qu’il contemple, qu’il commente. Auparavant, si l’on suit la pagination de cet album, on aura vu et lu quelques lettres du tsar Alexandre II à Katia Dolgoroukova, sa favorite. Contrairement à Bloy, pour qui l’amour est une expérience spirituelle, la passion du tsar est charnelle. Les ébats sexuels tiennent une place importante dans cette correspondance-là. La rage de faire « bingerle » - on imagine ce qui est ainsi nommé - lui ôte le goût de toute activité familiale, mondaine, politique. Il ne sait plus quoi faire de son pouvoir.

Malgré ce qui a été dit plus haut, on peut se demander ce qui différencie la correspondance d’un écrivain de celle d’un homme d’État. Comme le dit Dominique Marny, dans sa préface, le discours est plus ou moins original, voire brillant. On a mentionné celui de Léon Bloy dont les lettres d’amour sont comme des œuvres, puis celles d’Apollinaire à Lou qui préfigurent les poèmes. Néanmoins, la technique n’est pour rien dans l’expression sublime. C’est une disposition de l’être, un abandon, une dépense qui se manifeste. Napoléon Bonaparte courant après Joséphine écrit à la hâte, rature, s’exclame, et il découvre qu’il est « impossible d’être plus bas et dégradé » qu’en aimant. Est-ce cette jouissance qu’il vise ?

Les mots que les uns et les autres soulignent nous renseignent sur ce qui fait relief dans leur âme éprise. Par exemple, Alexandre II : tout, en toi. Mais aussi : ton bien, ta propriété. Ou le contexte de la déclaration : la date, l’heure, le lieu. (Pense-t-il aux historiens ?) Tandis que Léon Bloy valorise le partage, l’analyse et finit par dire à celle qu’il aime : j’ai besoin de vous pour accomplir de grandes choses. Le trait qui intensifie cette phrase a l’air d’une sommation en même temps qu’il avoue une allégeance non plus à l’amour mais à la personne qui l’incarne.

Qu’est-ce qui préside à ce choix de lettres ? Que dit ce recueil de lettres, que dit-il sur l’amour ? Il y a différents rapports, il y a différents moments sentimentaux. Les lettres sont peu nombreuses mais elles sont, chacune, comme les tesselles d’une mosaïque peignant l’amour. Chaque correspondance est précédée d’une courte biographie amoureuse. Dans quelle réalité surgit et se déroule l’histoire d’amour, de la rencontre à sa fin. Parfois c’est tragique. Marcel Cerdan meurt dans un accident d’avion alors qu’il rejoint Édith Piaf à New York où le soir-même, dévastée par la nouvelle, elle chante L’hymne à l’amour. Chaque chapitre, donc, offre une présentation historique du rapport amoureux dont les lettres sont les fragments. Toutes ces lettres expriment certes des sentiments - le sentiment amoureux, ses joies et ses fléaux - mais aussi, surtout, il exprime l’instant d’une relation amoureuse. Du reste, ce n’est pas des liaisons amoureuses mais de l’expression amoureuse dont il est question dans ce livre. C’est presque toujours l’idylle, jusque dans la crise. Quelle que soit la durée de l’amour, à un moment il aura été la vie toute entière. Peu importe qu’il n’ait été manifesté que par une seule lettre ou ressassé, répété, quelle différence ? Dire son amour procure de l’amour, c’est-à-dire de la joie. Mais aussi la joie de souffrir de cette manière-là.

En général l’amour ne cherche pas ses mots. Il n’a rien à dire, rien d’autre à dire que lui-même, qu’à se révéler, se manifester, s’affirmer. Et parfois à exposer une pensée qui aura été amenée par l’expérience amoureuse. Dans le parc de l’hôtel d’où il écrit à Germaine Everling, Francis Picabia regarde « un petit chevreau jaune clair (gravité et grâce) que les chiennes poursuivent ». C’est par cette image qu’il rend compte du sentiment, grave et gracieux, qui l’anime. « L’œuvre de la vie dépasse le plus grand des artistes ». Et l’amour échappe à l’écriture, comme l’objet d’amour à celui qui aime. Il est toujours question de défaillance, d’absence, d’attente, autant que de joie.

Jacques Prévert rédige ses lettres d’amour sur du papier à petits carreaux, du papier d’école presque. Il écrit dans la hauteur de la feuille, si bien qu’il érige des colonnes. Mais sans pompe. Des colonnes, plutôt comme des poèmes naturels. Cela respire la proximité, l’amour gai. Petite fille et aussi petite femme, commence-t-il par dire puis qu’il n’a rien à dire. Ils sont, ces épistoliers, tous démunis de propos mais plein d’une expression nécessaire. Prévert se souvient du rire et des pleurs de Claudy Carter, il les évoque pour se sentir auprès d’elle, auprès du vrai. Loin d’elle, il ne s’ennuie pas, il pense à elle, il attend. Attendre est le lot de celui qui aime. Et les occupations auxquels on s’oblige alors n’ont d’autre but que de nous distraire, de nous ôter à l’attente et de la faire ressurgir. C’est sans doute cette gestion du temps qui caractérise le présent de l’amour. On le perçoit dans toutes ces correspondances. Apollinaire, d’une tendresse sauvage, lit et relit la lettre de Lou, et son « âme depuis ce temps tremble et s’étonne ».

On a l’impression, en lisant les lettres des écrivains qu’elles sont toutes adressées à la même femme. Cette femme c’est la muse. D’ailleurs, Apollinaire le dit à Lou, « tu es ma muse ». Elle deviendra même une œuvre. Il lui a promis pourtant que rien de leur relation ne se saurait, « Aucune indiscrétion gênante pour toi ne fera jamais partie d’aucun de mes bouquins. » Parfois la muse est un homme. Le livre est illustré d’images du monde et de l’époque où se situe la relation amoureuse. Les lettres sont reproduites, elles ont aussi le statut d’images. Le grand corps, les grands yeux, la grande écriture de Juliette Drouet figurent son grand amour. Les noms des amants se tiennent dans une sorte de stèle aux coloris légers. Nous voyons le visage de qui aime et de l’être aimé. Et nous bénéficions de leur étreinte, qui a lieu dans le langage.

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Correspondances amoureuses
Je n’ai rien à te dire sinon que je t’aime

Édition établie et comentée
par Dominique Marby
Éditions Textuel, 23 octobre 2013
Musée des Lettres et Manuscrits
191 pages. 39 €

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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