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Entretien avec Thierry Gillyboeuf
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Thierry Gillyboeuf Thierry Gillybœuf
La grande librairie, 22 novembre 2012 sur France 5, interviewé par François Busnel pour Henry David Thoreau, Le célibataire de la nature (Fayard)

Thierry Gillyboeuf, écrivain et traducteur français né le 26 avril 1967 à Lille.
« Fils d’une institutrice et d’un général, les hasards de la vie ont fait que cet entomologiste de formation ait embrassé les deux carrières parentales. D’abord enseignant en pays mauriacien, il est entré dans une administration militaire. Pour s’évader de la grisaille kaki, il se fait passeur, au sens larbaldien du terme. Au total, il préface, annote et /ou traduit une centaine de titres, chez une vingtaine d’éditeurs et sous une dizaine de pseudonymes différents. Il a eu le privilège de contribuer à l’organisation de deux colloques à Cerisy et de collaborer à plusieurs revues (Europe, Le Nouveau Recueil, La Polygraphe, C.C.P., Friches, Po&sie, Le Matricule des Anges...). Enfin, comme personne n’est à l’abri d’un péché d’orgueil, il a publié en 2006 une plaquette de poèmes aux éditions Sac à Mots. »
(Présentation sur le site du C.I.P.M.).

Il est le traducteur de nombreux écrivains et poètes anglais, américains et italiens. Il est, d’autre part, l’auteur de préfaces et d’ouvrages critiques. Plusieurs ouvrages collectifs ont paru sous sa responsabilité autour de Remy de Gourmont (Cahiers de l’Herne), Georges Perros (La Termitière), et E. E. Cummings (Plein Chant) notamment.

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Vous avez établi l’édition de la Correspondance entre Guy de Maupassant et Émile Zola (La Part Commune) qui paraît ce mois-ci. On trouve dans ce volume des articles des deux écrivains (notamment, portrait de l’un par l’autre...) mais la plupart des lettres sont de Maupassant. Qu’en est-il des lettres de Zola ? N’ont-elles pas été retrouvées ou s’agit-il d’un choix de votre part ?

Thierry Gillyboeuf Il semble qu’il existe une loi inhérente à l’établissement d’une correspondance, qui fait que celle-ci est nécessairement incomplète. Pour avoir déjà travaillé sur quelques correspondances, j’ai l’impression - à moins qu’il ne s’agisse que d’une déviance personnelle - que j’éprouverais une forme de frustration à l’idée qu’elle puisse être absolument complète, qu’il n’y manque rien. Je trouve qu’il y a quelque chose de stimulant, qui contribue d’ailleurs aussi à rendre une correspondance aussi vivante, dans l’idée qu’un jour, peut-être, on remettra la main sur une lettre inédite, qui viendra compléter une lacune qui avait titillé notre curiosité ou bien qui avait totalement échappé à notre attention. L’absence de certaines lettres, de certaines pièces de ce puzzle jamais achevé que peut être une correspondance interpelle et sollicite le lecteur. Il lui appartient d’imaginer ces morceaux manquants. Dans le cas présent, cette correspondance entre ces deux grands écrivains n’avait jamais été établie. Il m’a donc fallu aller à la recherche de ses différents constituants. Pour les lettres de Maupassant, à ma connaissance, il n’y a pas eu - ce qui demeure pour moi un mystère inexplicable et une certaine injustice - de Correspondance générale, mais toutes ses lettres ont cependant été retranscrites et sont disponibles. Pour les lettres de Zola, c’était plus facile, puisque sa Correspondance générale existe, qui s’étale sur une vingtaine de volumes, je crois. Au risque de vous paraître en contradiction avec ce que j’ai commencé par vous répondre, j’ai évidemment recherché l’exhaustivité dans l’établissement de cette correspondance, mais cette exhaustivité ne pouvait concerner que ce qui existait, en l’état actuel de nos connaissances. Or, il se trouve qu’il y a très peu de lettres de Zola à Maupassant qui nous soient parvenues, ce qui explique ce déséquilibre numérique, qui n’en est pas un dans la fluidité de la lecture.

Maupassant s’adresse à son aîné (de dix ans), rencontré chez Flaubert (son « mentor littéraire »), en le nommant « Cher maître ». Dans un article rédigé pour Le Figaro en 1881 à propos du jeune écrivain, Zola écrit « Il n’y a ni chef ni disciples, il n’y a que des camarades, qu’une différence d’âge sépare à peine ». Quelques mots sur la relation qu’ils entretenaient, leur admiration réciproque, leur complicité... ?

T. G. Le « mentor littéraire » de Maupassant a bien entendu été Flaubert. Il n’est pas question de remettre cela en cause. Et l’auteur de Madame Bovary fut même bien davantage que cela pour celui de Bel-Ami. Je renverrai à deux précédents volumes publiés par La Part Commune, la correspondance entre Flaubert et Maupassant, et le recueil des textes que ce dernier a consacrés au premier. Mais Zola est indéniablement l’autre maître de Maupassant, même s’il n’aimait pas qu’on l’appelât ainsi. C’est d’ailleurs ce qui m’a beaucoup frappé en travaillant sur cette correspondance. Je n’avais jamais relu Zola depuis le lycée, et il m’en était resté un souvenir assez fastidieux. Or, à la lecture de ces lettres, on découvre un Zola extrêmement humble, disponible, chaleureux, doté d’une formidable puissance de travail. Il y avait une réelle estime entre les deux hommes, mais aussi de l’affection, une authentique sympathie. Il suffit de voir tous les passages, dans ces lettres, où il est question de yole et de canotage, activité que Maupassant pratiquait dans ses heures de loisirs. Il était d’ailleurs un hôte régulier de la «  cabane aux lapins  » de Médan. Zola avait une réelle admiration pour son cadet. Mais dans les deux cas, cette estime allait de pair avec certaines réserves qui viennent en renforcer la sincérité. Ce qui ne laisse pas de me fasciner dans les échanges entre les écrivains de cette époque, c’est que c’était un temps où, non seulement on savait écrire, mais surtout où l’on savait s’écrire.

Un recueil collectif de six nouvelles, réunissant Émile Zola, Guy de Maupassant, J.-K. Huysmans, Henry Céard, Léon Hennique et Paul Alexis (groupe de Médan) a vu le jour en 1880 sous le titre Les Soirées de Médan. La réception de ce recueil a été mitigée, mais la nouvelle de Maupassant, Boule de Suif, a eu beaucoup de succès et a imposé le jeune écrivain comme un « maître »...

T. G. Il faut bien admettre - et Zola fut le premier à le faire, ce qui en dit long sur l’humilité et l’intégrité du personnage - que Boule-de-Suif est la meilleure nouvelle du recueil collectif Les Soirées de Médan. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. La nouvelle, et plus généralement, le recueil ont été la cible de nombreuses critiques à leur parution - on a du mal à imaginer à quel point, bien avant « l’Affaire Dreyfus », Zola était vilipendé, raillé par les zoïles - mais Flaubert ne s’y est pas trompé qui, d’emblée, la qualifie de « chef-d’œuvre ».

Dans une lettre adressée à Arthur Meyer, directeur du quotidien Le Gaulois, et publiée dans ce même journal, Guy de Maupassant explique l’origine des Soirées de Médan. Il dit notamment n’appartenir à aucune école et affirme ce que ses confrères et lui-même reprochent au romantisme : « (...) ce qui nous choque dans le romantisme, d’où sont sorties d’impérissables œuvres d’art, c’est uniquement son résultat philosophique. »...

T. G. Pour Maupassant, en effet, le romantisme incarne une « vision déformée, surhumaine, poétique » de la vie, et il se défie de toute explication psychologique, comme on peut en trouver dans le roman symboliste, car pour lui, « la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est cachée en réalité sous les faits dans l’existence ». Partisan d’un « roman objectif », écrit dans une « langue claire, logique et nerveuse », à l’opposé du style fleuri des Goncourt par exemple, Maupassant revendiquait n’appartenir à aucune école. Pas plus celle du romantisme, du symbolisme que du naturalisme. En effet, il était à l’opposé du « réalisme total » de Zola, nourri, étayé par une abondante et imposante documentation, lui préférant une vision personnelle du monde, en opérant un choix dans le réel, sans exclusive morale, en fonction de sa personnalité.

Maupassant, dans cette même lettre, mentionne Schopenhauer (et le philosophe anglais Spencer) dont la pensée se faisait l’écho du « mal du siècle » : « je trouve que Schopenhauer et Herbert Spencer ont sur la vie beaucoup d’idées plus droites que l’illustre auteur des Misérables.) ». Maupassant a été marqué par Schopenhauer, plus que Zola...

T. G. Il est évident que Maupassant a été davantage marqué par le philosophe allemand Arthur Schopenhauer, que l’on commençait à découvrir et traduire en France, que Zola et même Flaubert. Le monde en tant que représentation, principe fondamental de la philosophie schopenhauerienne, venait étayer non seulement la vision du roman chez Maupassant, mais son pessimisme, car Schopenhauer était pour lui « le plus grand saccageur de rêves qui ait passé sur terre ». Maupassant, derrière ce côté farce, potache, licencieux, plein de vie à en déborder, était un homme qui rejetait tout ce qui était susceptible d’inspirer une confiance dans la vie. À bien des égards, il se rapproche de Flaubert, dont, cependant, il s’éloigne pour ce qui est de la Bêtise des hommes, dont ce dernier se délectait et dont il tira ce chef-d’œuvre qu’est Bouvard et Pécuchet, tandis que, loin de s’en amuser, elle avait même fini par faire horreur à Maupassant.

« Je regarde et j’observe pour créer, non pour copier » disait Zola dont on connaît la méthode de travail grâce à ses dossiers préparatoires qui comprenaient des séries de documents, sources multiples, expérience personnelle, observations minutieuses du réel, travail de construction.... Dans un article (Le Gaulois, 1880) intitulé « Guy de Maupassant : Des Vers », il évoque la « dévotion sincère à la nature, l’analyse de l’homme, dans la vérité de ses pensées, de ses sentiments et de ses passions ». Pouvez-vous nous parler du « Naturalisme » devenu avec Zola un mouvement littéraire, et des réactions qu’il a suscitées ?

T. G. On sait que Zola est la figure de proue du naturalisme et qu’il en est aussi, peu ou prou, le théoricien. La définition qu’il en donne dans Le Roman expérimental, publié en 1881, est la suivante : « Il est en un mot la littérature de notre âge scientifique, comme la littérature classique et romanesque ont correspondu à un âge de scolastique et de théologie expérimentale ». Il naît du rejet du romantisme parce que celui-ci, démodé par essence, n’obéit pas à l’évolution générale des connaissances du siècle, et de la volonté d’écrire un « roman total », comme nous l’avons déjà dit. Il n’est pas une interprétation du monde, mais une retranscription fidèle, la plus exhaustive possible. Évidemment, aujourd’hui où il est pratiquement possible d’écrire sur tout (même s’il faut bien reconnaître que la confusion entre le politiquement correct et la common decency a fait apparaître de nouveaux tabous, peut-être encore plus implacables qu’autrefois), on peut difficilement s’imaginer combien ces romans décrivant la réalité jusque dans ses détails les moins ragoûtants se sont heurtés à la « sensibilité » d’un public encore nourri de romantisme. Quand, de surcroît, chez un Maupassant, ce réalisme se double d’une ironie toute flaubertienne dont le type du « Bourgeois » (terme qui n’a rien à voir avec sa catégorisation sociale post-marxiste, mais qu’il faut comprendre davantage comme l’incarnation de la Bêtise) faisait les frais, il ne pouvait qu’engendrer des réactions hostiles. Mais il suffit de songer aux auteurs qui, à l’étranger, en ont subi l’influence - Henrik Ibsen, August Strindberg, Anton P. Tchekhov, Alfred Döblin, Thomas Mann ou Theodore Dreiser - pour prendre la mesure de son apport dans la littérature, à condition de ne pas rester dans ses ornières.

Peut-on dire qu’il existe un lien entre les chroniques et les œuvres de Maupassant ?

T. G. C’est indéniable. Il y a dans les unes comme dans les autres un art de « croquer » son sujet, avec une délectation féroce et ironique, qui fait ressortir les petits travers, les petites médiocrités ordinaires, toutes ces manifestations cocasses ou pathétiques de cette bêtise humaine si prompte à se satisfaire d’elle-même. Maupassant était un fin observateur. Il s’est nourri de ce qu’il a vu aussi bien dans sa Normandie natale, que dans le milieu littéraire, les balades dans sa yole ou bien encore les couloirs des ministères où il faisait office de grouillot de fond d’organigramme. Cette position légèrement en retrait offre sans aucun doute la meilleure vue sur la nature humaine, dont l’œuvre de Maupassant dresse un portrait à la fois terrible et touchant.

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Guy de Maupassant - Émile Zola
Correspondance
Édition établie et annotée par Thierry Gillybœuf
Éditions La Part Commune, octobre 2013
Illustration de couverture : Jean-Paul Gillyboeuf
Ouvrage publié avec le soutien de La Fondation La Poste

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Sites internet Association des Amis de Guy de Maupassant
http://maupassant.free.fr/amis/amis.html

Maupassant par les textes
http://maupassant.free.fr/

Amis de Flaubert et de Maupassant
http://www.amis-flaubert-maupassant.fr/

Site consacré à Émile Zola
http://emilezola.free.fr/

L’équipe Zola, dirigée par Alain Pagès (Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris 3), consacre l’essentiel de ses travaux à l’étude génétique des dossiers préparatoires des romans d’Émile Zola (analyse des scénarios des romans, des ébauches,des plans, du discours programmatique, etc.).
http://www.item.ens.fr/index.php?id...

Les Cahiers naturalistes
http://www.cahiers-naturalistes.com...

Le site des Archives zoliennes
http://www.archives-zoliennes.fr/

Éditions La Part Commune
http://www.lapartcommune.com/

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