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Guy de Maupassant - Émile Zola : portrait croisé. Par Corinne Amar

 

Maupassant et Zola Aux obsèques le 6 juillet 1893 de Guy de Maupassant qui, au début de leur correspondance, en 1875, l’appelait Cher Monsieur, puis passa à Cher Maître, enfin à Mon cher Maître et ami, Émile Zola fit un discours d’ami ; hommage grandiose rendu autant à l’œuvre qu’à l’homme, celui qui était entré dans la littérature « comme un météore » avec une seule nouvelle, Boule de Suif, en 1880, mourrait de manière tout aussi fulgurante à la veille de sa quarante-troisième année et qui, en treize années d’un rythme ininterrompu allait écrire son œuvre ; huit romans - dont Une Vie (1883), Bel-Ami (1885), Pierre et Jean (1888)-, des centaines de contes et de chroniques, des vers, trois pièces de théâtre, et serait tout aussi prodigue de correspondance. Boule de suif ou l’histoire d’une jeune prostituée, pendant la guerre de 1870 qui, alors que Rouen est envahie par les Prussiens, accepte de se donner à un de leurs officiers pour sauver les voyageurs dont elle partage, avec lui, la diligence. Parti d’un fait divers, Maupassant inscrivait définitivement sa réputation d’écrivain parmi ses pairs. Il avait trente ans ; Émile Zola (1840-1902) était son aîné de dix ans ; Flaubert (1821-1880) était son maître.
« J’ai connu Maupassant, il y a dix-huit à vingt ans déjà, chez Gustave Flaubert. Je le revois encore, tout jeune, avec ses yeux clairs et rieurs, se taisant, d’un air de modestie filiale, devant le maître. Il nous écoutait pendant l’après-midi entière, risquait à peine un mot de loin en loin (...) L’idée ne nous venait pas qu’il pût avoir un jour du talent. Et puis éclata Boule-de-Suif, ce chef-d’œuvre, cette œuvre parfaite de tendresse, d’ironie et de vaillance. Du premier coup, il donnait l’œuvre décisive, il se classait parmi les maîtres. Ce fut une de nos grandes joies (...). » É. Zola, (Guy de Maupassant, Émile Zola, Correspondance, La Part Commune, 2013, p. 175). Maupassant lui, avait reçu la consécration absolue un 1er février 1880, de la main même de Flaubert qui, ayant lu les épreuves de Boule de Suif, lui écrivait aussitôt : « Cela est d’un maître. » Paternité d’honneur et de choix ; reconnaissance d’autant plus symbolique que Flaubert mourrait trois mois plus tard.
À presque trente ans, Zola lui, a déjà signé un chef d’œuvre Thérèse Raquin, son troisième roman, et entrepris une immense œuvre naturaliste, Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire (vingt romans au total), qui retrace la vie d’une famille sur cinq générations. Il se passionne pour des ouvrages sur la physiologie et l’hérédité, relit La Comédie Humaine de Balzac. Un emploi de chef de service dans la publicité, à la Librairie Hachette, lui a permis de faire des rencontres capitales et de se former à la vie littéraire. Il est marié avec Alexandrine Meley, fille naturelle d’un bonnetier et d’une marchande, s’est lancé dans une carrière de journaliste engagé, a fait l’apprentissage de deux métiers ; l’édition et le journalisme, et se révèle dans un troisième ; l’invention romanesque. Il imagine un système qui reposerait sur deux idées maîtresses : la psychologie de l’homme est influencée par le milieu dans lequel il vit ; la méthode expérimentale (« démarche scientifique qui consiste à tester par des expériences répétées la validité d’une hypothèse en obtenant des données nouvelles, qualitatives ou quantitatives, conformes ou non à l’hypothèse initiale ») établie par Claude Bernard, en médecine, peut s’appliquer en littérature.
Orphelin à l’âge de sept ans d’un père ingénieur vénitien qui passe « comme une ombre dans les souvenirs » de sa petite enfance ( « Et je n’ai eu pour le respecter, pour l’aimer, que le culte que lui avait gardé ma mère, qui continuait à l’adorer comme un dieu de bonté et de délicatesse » Mon père, L’Aurore, 18 mai 1898), il est arraché adolescent à la ville d’Aix-en-Provence où il grandit, marquée par son amitié avec Paul Cézanne, et mène une vie matérielle difficile à Paris, jusqu’à ce qu’il trouve sa voie dans l’écriture et soit enfin reconnu. Le succès de L’Assommoir, en 1876, où Zola restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tandis qu’il décrit les ravages de la misère et de l’alcoolisme, lui apporte fortune et célébrité ; avec Nana (1880), La Bête Humaine (1890), Germinal (1885), c’est un écrivain comblé. Cette même année, Maupassant publie son second roman, Bel-Ami. Une santé désormais fragile (il a attrapé la syphilis, son état mental se dégrade de plus en plus rapidement, il va sombrer dans la folie), une aversion pour la société, le portent vers la solitude, la retraite, les grands espaces, occasion rêvée de reportages pour la presse. Il a entrepris un voyage en Italie. De Palerme où il séjourne, il a lu Germinal, et écrit à Zola : Vendredi soir [mai 1885], Mon cher Maître et ami, Vous ne saviez peut-être pas que j’ai les yeux tout à fait malades et que la plus courte lecture m’est absolument interdite : aussi avez-vous dû vous étonner un peu de ne recevoir aucune lettre de moi après Germinal. Ne pouvant rien lire, j’ai emporté votre roman en voyage et j’ai prié l’ami qui m’accompagne de m’en faire la lecture. Donc, depuis huit jours, je suis dans Germinal. Nous venons de le finir et je veux vous dire tout de suite que je trouve cette œuvre la plus puissante et la plus surprenante de toutes vos œuvres. Vous avez remué là-dedans une telle masse d’humanité attendrissante et bestiale, fouillé tant de misères et de bêtise pitoyable (...). Zola a redéfini sa doctrine, peaufiné ses ambitions ; le naturalisme se doit d’être « un engagement dans le monde moderne, une prise de position sur tous les grands problèmes de l’époque » ; à la figure de l’analyste satirique s’est substituée celle du prophète annonçant les révolutions à venir. « Hâtez-vous d’être justes, sinon la terre s’ouvrira. » Dans le même temps, il a durci ses positions politiques, et l’affaire Dreyfus est pour lui l’occasion d’un engagement radical - « Dreyfus est innocent, je le jure ». Avec une lettre ouverte au président Félix Faure publiée dans L’Aurore le 13 juillet 1898, sous le titre J’accuse, il engage une campagne pour la révision du procès du capitaine Alfred Dreyfus. Cinq ans plus tôt, Le Docteur Pascal, confession intime, déguisée, vingtième et dernier tableau de la grande geste des Rougon-Macquart avait refermé le cycle d’une famille... avec deux dédicaces ; la première, publique, imprimée sur la page de garde de tous les volumes : « À la mémoire de ma mère et à ma chère femme, je dédie ce roman qui est le résumé et la conclusion de toute mon œuvre » ; la seconde, manuscrite, privée, inscrite sur un exemplaire, celui que Zola offrit, dans le même temps, à Jeanne Rozerot (entrée à 21 ans, en 1888, chez les Zola, comme lingère), sa maîtresse depuis cinq ans et la mère de ses deux enfants : « À ma bien-aimée Jeanne »... Condamné à l’exil en Angleterre (afin d’éviter l’emprisonnement), il envoyait à Jeanne une carte, le 11 décembre 1898 : À ma bien-aimée, Jeanne, mille bons baisers du fond de mon exil, en souvenir du onze décembre 1888, et en remerciement de nos dix années d’heureux ménage... Zola, n’était pas seulement l’irruption du peuple dans la littérature, c’était aussi un mari, doublé d’un amant qui, jusqu’à la fin de sa vie vivra cet équilibre précaire, heureux, douloureux, entre une épouse de plus en plus légitime et une passion de moins en moins clandestine. 21 juin 1893 : Les Rougon-Macquart sont achevés, mais l’œuvre continue. 6 Juillet : Guy de Maupassant est mort, interné à Paris depuis le 8 janvier, dans la clinique du Docteur Blanche.

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