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Extraits choisis - Marcel Cohen, Sur la scène intérieure

 

Marcel Cohen
Sur la scène intérieure
Éditions Gallimard, coll. « L’un et L’autre »

Maria Cohen
Née le 9 octobre 1915 à Istanbul.
Convoi n°63 du 17 décembre 1943.

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure Une paire de gants en cuir fin, de couleur crème, et un livre attendaient en permanence sur la petite tablette noire en verre teinté couvrant le radiateur, près de la porte d’entrée, dans l’appartement que nous habitions boulevard des Batignolles. Dans la rue, livre et gants dissimulaient l’étoile jaune chaque fois que nécessaire. Celle-ci devait être cousue à gauche sur la poitrine. C’est donc sa main droite que me tendait Marie pour traverser la rue. Elle était très agacée lorsque, au bord du trottoir et par manque d’attention, je me retrouvais à sa gauche. Avant de s’engager sur le passage clouté, il lui fallait donc passer derrière moi, ou faire un tour complet sur elle-même, pour venir saisir ma main gauche. Dans la foule, cette manœuvre était très compromettante. Si l’incident se reproduisait trop souvent, il n’allait pas sans un « tss ! » d’agacement.

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Jacques Cohen
Né le 20 février 1902 à Istanbul.
Convoi n°59 du 2 septembre 1943.

En 1939, peu avant la déclaration de guerre, Jacques se présente, en compagnie d’un frère de Marie, à la caserne de Reuilly. Ils veulent s’engager tous deux, comme l’a déjà fait le plus jeune des frères Cohen, qui vient d’être mobilisé à Angoulême. Si, en tant qu’apatrides, on ne les accepte pas dans un régiment régulier, ils sont prêts à rejoindre la Légion étrangère. On leur répond qu’on n’a pas besoin de Juifs dans l’Armée française. Ce jour-là, l’ancien élève du lycée français de Galatasaray dut se résoudre à regarder en face le visage d’une France que ses professeurs s’étaient bien gardés d’évoquer. Il existe un récit de Vercors intitulé La marche à l’étoile. Il raconte l’odyssée d’un Juif de Moravie venu, comme Jacques, vivre à Paris par amour de la France. Pour l’un comme pour l’autre, Paris n’était pas seulement la Ville lumière, c’était aussi la ville la plus intelligente du monde. La Seine ne coule-t-elle pas entre deux rangées de livres ? En 1940, la Gendarmerie française livre le héros de Vercors aux Allemands. Trois ans plus tard, la police parisienne leur remet Jacques Cohen. Le livre de Vercors s’ouvre sur cette phrase : « L’amour, le plus souvent, s’éteint dans une fi n sordide. »

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Le violon est devant moi tandis que j’écris. Outre son étui, il a perdu son cordier, sa mentonnière et son chevalet. L’âme n’est plus en place non plus et se promène dans le corps de l’instrument. Lorsqu’on le secoue, on entend la petite pièce de bois qui sonne comme une allumette dans une boîte vide. L’archet s’est perdu, lui aussi. Avec la belle patine brun rouge de sa table d’harmonie et sa couleur jaune vif originelle qui réapparaît à l’emplacement de la mentonnière, le violon n’en a pas moins fi ère allure. L’ouïe laisse lire une étiquette empoussiérée. Elle mentionne : « Jacobus Stainer, in Absam prope Oenipontum, 17. »
Né vingt-sept ans avant Stradivarius, Jacob Stainer est le plus grand luthier autrichien. La forme de ses violons diffère sensiblement de celle du maître de Crémone et ses instruments furent les plus joués pendant tout le XVIIIe siècle. Ils sont encore très recherchés. Absam est un village proche d’Innsbruck, l’ancienne Oenipontum romaine. Le chiffre « 17 » laisse entendre que la date devait être, ou a été, complétée à la main, mais elle n’est plus lisible. Cette étiquette, de toute façon, est apocryphe et le violon n’est qu’une copie datant du début du XXe siècle. Rue de Rome, le luthier consulté n’en juge pas moins sa facture excellente et son état de conservation à peu près inespéré, à l’exception d’une petite fi ssure, d’ailleurs sans gravité, sur la table d’harmonie. Pour le luthier, ce violon est un excellent instrument d’étude et mériterait sans conteste d’être remis en état.

Faut-il remettre ce violon en état quand on ne joue pas soi-même ? Rien, sans doute, durant toute sa jeunesse, ne fut plus précieux que cet instrument aux yeux de Jacques. Et comment ne pas désirer l’entendre sonner ? Mais, en admettant que le violon n’ait rien perdu de sa sonorité, qu’entendrais-je ? Certainement pas les sons qu’en tirait Jacques. Celui-ci aurait-il été heureux à l’idée que quelqu’un jouât son instrument après lui ? Mais que pesait encore le souvenir de ses années de violon dans le wagon à bestiaux qui le conduisait à Auschwitz en même temps que son père, sa mère, son frère aîné, sa grand-tante, et après qu’il eut été séparé de sa femme et de sa fille, qui prendront le même chemin, ainsi que de son fils ? On ose à peine poser une question aussi obscène.

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Mercado Cohen
Né en 1864 à Istanbul.
Convoi n°59 du 2 septembre 1943.

Des décennies durant, on m’a répété avec quelle profonde indignation Mercado, pendant l’Occupation, refusa toute idée de quitter son fauteuil du boulevard de Courcelles pour échapper aux rafles. « Seuls les voleurs et les assassins songent à se cacher », répétait-il à ses quatre fils. Qu’on évoque cette possibilité le blessait déjà comme une offense. Ses fils respectaient trop sa rectitude pour l’affronter sur un sujet aussi sensible. Je suppose qu’ils n’en exploitèrent pas moins toutes les possibilités de faire quitter Paris à leurs parents. Mais où cacher un homme de soixante-dix-neuf ans en costume trois pièces et qui, pour rien au monde, ne se serait séparé de ses livres d’étude et de prières ? Pour le reste, Mercado était incapable de comprendre la gravité de la situation dans la France occupée. C’est donc dans son fauteuil que la police l’arrêta, ainsi que sa famille, un samedi, le 14 août 1943.

© éditions Gallimard, coll. « L’un et L’autre, » 2013

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