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> Edition du 7 février 2007
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A la Une, La première ( ?) mystification épistolaire

édition du 21 mars 2001

La mystification littéraire a une histoire, naguère retracée par Paul Louis Lacroix. Mais elle est souvent intéressée. Les artistes de la tromperie sont rares, et dans le genre épistolaire, le premier, sinon le meilleur exemple, demeure Caillot-Duval. C’est en fait le pseudonyme de deux complices, le comte Alphonse Toussaint François Henri Marseille de Fortia de Piles, et le marquis Louis du Boisgelin de Kerdu. Deux jeunes lieutenants (27 ans) qui s’ennuient à Nancy en 1784. Avec un autre acolyte, Journiac de Saint-Méard, ils avaient déjà commis une fausse correspondance de Mesmer, l’homme du magnétisme animal, alors au faîte de sa gloire. On supposera aisément que Fortia de Piles, le Marseillais à priori expert en galéjades, est l’âme du complot... Il leur prend d’abord la lubie de féliciter ridiculement un magistrat du lieu, qui s’en rengorge d’aise. L’aventure les met en joie, ils continuent. Ils font croire à une danseuse de l’Opéra qu’un prince russe richissime veut en faire sa maîtresse sans l’avoir jamais vue : "des procédés si honnêtes pourraient bien faire naître dans son coeur des sentiments qu’elle n’a pas encore éprouvés ", répond, appâtée, la soeur de l’intéressée... trompesmarines

Ils demandent à un facteur d’instrument de fournir à un prince tout aussi imaginaire une trentaine de trompes marines ; ils commandent au bottier du roi des bottes sans coutures ; ils couvrent d’éloges un littérateur de province : "le nombre de chansons, d’épigrammes, de logogryphes et d’amphigouris dont vous avez enrichi le journal littéraire de Nancy m’ont donné la plus haute idée de vos talents"... Beaucoup répondent très sérieusement et sans y voir malice. Autant de poissons d’avril sans date, autant de mystifications épistolaires poursuivies avec une constance rare, sans but frauduleux et sans réelle méchanceté, que les deux compères publièrent - avec les réponses, évidemment - en 1795 dans un ouvrage très rare. Plus tard Lorédan Larchey, bibliothécaire à l’Arsenal, réédita ces lettres. L’ouvrage qui est à la Réserve de la Bibliothèque nationale, a été mis en ligne gallica.bnf.fr, tapez Larchey dans le champ "auteur" ; le livre est au format PDF). Le procédé est devenu classique et sans doute plus cruel. Il a été largement utilisé depuis trente ans à la télévision et à la radio, via caméra cachée et téléphone. Il est d’autant plus amusant d’en retrouver les lointains ancêtres. Lorédan Larchey, Les mystifications de Caillot-Duval : avec un choix de ses lettres les plus étonnantes : suivies des réponses de ses victimes. Paris, 1864.Paul Lacroix (dit le Bibliophile Jacob), Histoire des mystificateurs et des mystifiés. Paris, 1875. Jean Vartier, Alphonse de Fortia. France-Empire, 1985. Jean-François Jeandillou, Esthétique de la mystification. Tactique et stratégie littéraire. Minuit, "Propositions", 1994, 239p.