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Mention spéciale du jury Wepler 2013. Philippe Rahmy - Béton armé Par Corinne Amar

 

Philippe Rahmy, Béton armé La mention spéciale du jury du Prix Wepler Fondation La Poste 2013 lui a été attribuée ; Philippe Rahmy est récompensé pour Béton armé, publié aux éditions de la Table Ronde et nous plonge, d’emblée, dans un récit de voyage au bout du monde, une ville au loin telle une désirade inespérée, gageure magnifique, oxymore multiplié ; Shanghai, bruit d’océan ou de machine de guerre. Journal de bord d’un écrivain, périple d’un poète : À quoi ressemble ce qu’on voit pour la première fois et qui ne peut ressembler à rien de connu dans un voyage antérieur parce que premier voyage ? Nous sommes conduits au cœur de Shanghai, paysage vertical d’éléments inertes, signes de pouvoir. Paysage horizontal de matières vivantes, expression d’un désir, quadrillage effervescent de bruit et de fureur, mégapole hérissée de tours plus hautes les unes que les autres, choc des tours, choc des foules, foules pressées, fermées, déferlement de circulation, visages de femmes, corps de femmes, apparitions, réelles ou rêvées... Celui qui nous parle, porté par l’écriture, est atteint de la maladie des os de verre, né avec la douleur - elle n’a jamais pris fin -, à tout moment le corps entier, d’une caresse même, peut se briser, et pourtant, il accepte le voyage, il part, convié par l’Association des écrivains de Shanghai, avec d’autres écrivains, en résidence pour deux mois, à l’automne 2011. Histoire d’une ville, en filigrane d’une vie, un écrivain part toujours de lui-même. Il arrive même, qu’une ville lui rappelle leur ressemblance : « Shanghai et moi avons le même goût pour la violence. Nous nous sommes construits par accidents successifs. » À quel moment dans le texte ai-je entendu cette phrase ? Cette phrase, d’autres, liées à la douleur, à la chute, à la naissance sans fin, à la douleur sans fin, à l’humain, à l’humanité tout entière ; âpre, lucide, stoïque, le mot dans Béton armé renvoie au regard d’enfant qui habite le récit, regard intérieur de celui qui a gardé intacte une capacité d’émerveillement comme de cruauté ; regard extérieur de celui qui voit tout à hauteur de phares de voitures. Le mot « chaise roulante » ne sera jamais prononcé, du reste, il importe peu, ce qui importe, c’est le regard, le mouvement, fluide, vivant, prodigieux d’acuité, en dépit de sa difficulté.
Ça ne vient pas tout de suite, tout de suite, on ne sait rien, immergé dans ce flot humain exotique qu’est Shanghai, jaillissant de la plus lointaine épaisseur qu’est la terre, au milieu de la puanteur des bennes, des rats crevés dans les ruelles, de la poussière, de la multitude affairée et nonchalante, corvéable, transpirante, lumière musclée, ville dominante, on est là dans cette force, ce rythme, cette respiration, emmêlés, là, dans la vie des Chinois au cœur des petites et grandes tragédies de leur ville ; ça vient plus tard, page 61, ligne 6 : « Je suis né sans espoir de guérison. J’ai passé mon enfance dans un lit. Les champs venaient buter contre le mur de notre maison en bordure du village. J’ai su parler à l’âge où les enfants font leurs premiers pas. Mes mots ont été mes bras et mes jambes. Ce que je ne pouvais pas accomplir moi-même, me saisir des objets, me déplacer, j’en chargeais les autres par le langage. » L’auteur, né en 1965, nous raconte ce que vivre veut dire quand, enfant, il dormait avec un casque sanglé à un matelas, une jugulaire sous le menton, qui l’empêchait de parler, cuirasse censée protéger son crâne des multiples fractures possibles contre les barreaux du lit, pendant son sommeil. On le surnomme « rhinocéros », il porte sur la tête un casque de protection en paille compressée, son corps, à tout moment peut se disloquer, vivre est surhumain. Il évoque ces souvenirs de l’enfance, un grand-père maternel médecin-colonel, grand original, pionnier de la recherche sur cellules souches, un père égyptien [qui m’avait transmis un mal héréditaire], une mère allemande, qui lui faisait la lecture [J’ai grandi dans cette voix qui me lisait les livres que j’aimais.] lui lisait l’Ancien Testament pendant des heures pour le divertir d’une douleur constante ; des histoires grandioses de batailles et de sacrifices capables de le tenir en éveil, et qui le verront grandir, tôt aguerri, au point d’être aussi sensible à l’amour qu’à la mort, et voir de la beauté au fait même de dépecer un lapin au sang encore chaud ou incinérer son père. Moments d’amour et de froideur, dépourvus d’émotion ou de signification. « Shanghai est la ville en soi. Une déflagration. (...) Voyager à travers le langage comme à travers le paysage. Être, à parts égales, le monde et les mots. Shanghai est le texte que je porte, autant que l’espoir de pouvoir l’écrire. (p.68-69) » Empire de signes et de fractures, ciel invariablement gris, féroce, vibrante d’énergie, la ville est là qui se dresse, fraternelle, humaine trop humaine, symbole incandescent d’humanité, fenêtre sur la réalité, il faut voir, toucher, sentir, rêver : qu’est-ce que Shanghai sinon dans la rue - la rue dit la vérité. Elle parle comme un enfant de douze ans -, sinon prétexte, sinon alibi, quand mot après mot, l’écrivain se révèle, avec pour seul objet de préoccupation la littérature ?
Enfant, il se rendait compte du pouvoir des mots par la lecture. « Ces textes ne m’ont pas seulement ouvert l’esprit. Ils sont aussi devenus mon corps. (...) Encore trop fragile pour affronter le monde, je restais allongé, libéré de mes plâtres, jouissant de la légèreté de mes draps, du moelleux de mes coussins et de mon édredon. Un après-midi, je m’en souviens très bien, nous venions de terminer Le Grand Meaulnes, je me suis redressé. J’ai senti mes jambes prêtes à me porter. Je me suis assis au bord du lit. Je me suis levé. J’étais Augustin Meaulnes, grand et mystérieux au seuil de la vie. (p.63-64) » Comment ne pas imaginer la portée symbolique d’un tel propos ? Dans un portrait-interview pour le journal Libération (Élisabeth Franck-Dumas, 30/08) au moment de la rentrée littéraire et, déjà remarqué par les critiques, il avait parlé de lui, de son rapport salvateur à l’écriture : ...je ne me suis plus jamais contenté des choses telles qu’elles sont.(...) La littérature nous accorde un sursis. Ce qu’on écrit dépasse ce qu’on est. Béton armé ou l’autoportrait d’un écrivain engagé.
Né à Genève, études en égyptologie à l’École du Louvre, à Paris, licencié en philosophie, Philippe Rahmy a publié deux recueils de poésie aux éditions Cheyne : Mouvement par la fin, avec une postface du poète Jacques Dupin (2005), et Demeure le corps (2007). Béton armé est préfacé par l’écrivain Jean-Christophe Rufin, de l’Académie française.

Philippe Rahmy
Béton armé
Éditions de La Table Ronde, 208 pages, 17 €
Mention spéciale du jury
du prix Wepler Fondation La Poste 2013

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