Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Correspondances Maurice Genevoix et Paul Dupuy Par Gaëlle Obiégly

 

Genevoix et Dupuy, Correspondance La correspondance de Maurice Genevoix et de Paul Dupuy s’étend sur huit mois. Elle est pourtant volumineuse. On se demande ce qui délimite la durée de cet échange. C’est, avant d’entrer dans les lettres, ce qui intrigue. Qu’est-ce qui les initie - la guerre. En effet, d’août 1914 à avril 1915, deux hommes vont s’entretenir de cela (et d’autres choses), chacun la vivant, la guerre, la voyant d’un point de vue différent. L’un est jeune et mobilisé, c’est Genevoix. L’autre est un professeur, demeuré à Paris pour y entretenir l’École normale supérieure, son esprit. Le livre se compose de trois parties. La correspondance se tient entre des textes écrits au front par Genevoix et une préface. Celle-ci a un ton de roman, si l’on peut dire. Elle présente les personnages dont les lettres donneront à entendre les voix. Maurice Genevoix bénéficie d’une notoriété due à son œuvre tandis que Paul Dupuy nous est inconnu. Le troisième auteur de ce livre, c’est Michel Bernard. Il introduit remarquablement l’ouvrage en rendant hommage à la qualité de l’homme qui, après avoir été professeur de géographie, occupe le poste de secrétaire général de l’École Normale supérieure où Genevoix entre en 1911. Paul Dupuy n’est pas seulement un pédagogue estimé qui fait resplendir le talent des élèves, dont il est proche, c’est aussi un esprit libre. Michel Bernard souligne qu’il a été un dreyfusard actif, auteur de deux livres de combat. Les lettres adressées à Maurice Genevoix montre qu’il l’a distingué parmi la quantité de jeunes normaliens partis à la guerre. Il lui raconte beaucoup de choses, comme à un ami, à un fils, il lui donne des nouvelles de ses camarades, relate le quotidien de l’École en l’ absence des mobilisés. Au mois d’août 1914, les élèves rejoignent leurs bataillons respectifs. Auparavant, ils sont venus saluer le vieux professeur. Ils promettent de lui écrire. Dupuy s’est engagé à donner à chacun des nouvelles des uns et des autres, dispersés sur le front. Les lettres de Genevoix seront donc racontées à d’autres mobilisés, condisciples du futur écrivain. Lui-même reçoit des informations sur ses camarades dont les noms émaillent les missives de Dupuy qui, au fil des lettres reçues chaque matin, devient un des hommes les mieux informés de Paris sur les combats. De tous ces jeunes intellectuels gravitant autour de lui, seulement la moitié survivra à la guerre. La section des lettres fut la plus touchée. Malgré la distance, malgré l’horreur qu’il ne peut qu’imaginer, Paul Dupuy continue son travail. Il maintient la communauté, il favorise l’épanouissement des esprits tandis que les corps sont meurtris. Ainsi, il se préoccupe des lectures de Genevoix, cite quelques ouvrages qu’il faudrait avoir avec soi dans cette condition effroyable. Il lui propose de lui envoyer des livres, ceux qui lui seraient demandés. D’autres aussi. Il mentionne Mardrus dont il regrette qu’il n’existe pas d’édition commode aux soldats pour lesquels une bibliothèque de poche serait adaptée. En quoi Mardrus conviendrait à la situation - c’est qu’il lui semble que « cette poésie purement animale serait un vrai tonique dans la tranchée. » La guerre de Paul Dupuy est nourrie de son imagination autant que des récits que Genevoix en donne dans son journal envoyé régulièrement en plus des lettres. Celles-ci sont rares, ne sont jamais adressées, jamais signées, jamais agrémentées d’aucune formule quand celles du professeur expriment son amitié, sa ferveur, son dévouement. Paul Dupuy maintient le cadre intellectuel, Genevoix y fait entrer la réalité de la guerre. Il la décrit. Il est bref mais il donne les détails. Il relate les activités, elles sont manuelles, elles requièrent le corps plus que les facultés de l’esprit. Et Dupuy trouve une rentabilité à la sinistre expérience qu’est la guerre. Du moins, dans ses premières lettres, et en réaction à ce que lui raconte Genevoix des taches auxquelles il est assigné. Le professeur aimerait le voir « chef cantonnier, terrassier, charpentier ou maçon ». Sur le front, il aura complété son éducation, après cela « le sens du concret » ne lui fera pas défaut. Aux récits factuels du jeune soldat répondent de longs papiers anxieux et rêveurs où le ciel est convié. Le ciel nocturne, quand les astres apparaissent, relie les deux hommes car il les domine pareillement. Et ce que voit Dupuy, les scintillements de l’univers, la lueur de Vénus, Jupiter peut-être, Genevoix y a droit malgré la réalité qui l’accable. Ce sont les seuls objets où leurs regards peuvent « se rencontrer maintenant ». Mais Genevoix est aux prises avec la terre. En décembre 1914, il regrette les batailles d’août et de septembre. Celles-ci ont fait place à de longues attentes, à des manipulations diverses, au fond des tranchées, à une immersion jusqu’aux genoux dans la boue qui deviendra la matière d’un ouvrage de Genevoix. En février 1915, il en est recouvert, pris dans « un enduit gluant et frais ». On l’a dit, les lettres de l’écrivain sont moins littéraires que celle de son professeur. Genevoix honore sa promesse, il donne des nouvelles du front. Elles sont brèves, précises. Les bombardements effroyables lui donnent parfois une impression de surnaturel, mais pas plus de poésie que cela. Le reste du temps, l’action produit des déplacements plutôt terrestres. On marche les yeux baissés, par précaution, par accablement, et l’on voit la terre. Elle est à présent, et peut-être à jamais pour celui qui l’a foulée ainsi, « bouleversée, calcinée, puante, semée de débris de fer, de piquets, de vêtements hachés et sanglants, de paquets de chair humaine. » De loin, Paul Dupuy, le géographe étudie les cartes quand Genevoix fait l’expérience du territoire. Les lettres de Genevoix témoignent de plus en plus de la guerre, de l’ignoble, elles sont toujours plus concrètes dans leur exposition de la guerre. Il la montre à l’excès, sèchement. Il se décrit souillé de terre, de sang, de cervelle. Après une bataille, il écrit comme il a reçu au visage des paquets d’entrailles et sur sa main une langue à laquelle l’arrière-gorge était encore attachée. Paul Dupuy admire le style du jeune homme, sa verve, sa précision. Il l’a connu facétieux, cette tournure d’esprit n’a pas sa place dans les notes prises au front. L’intellectuel qu’est Paul Dupuy cherche des ressemblances entre ce qu’écrit Genevoix sur le vif et des œuvres culturelles. Ainsi sa manière de ponctuer, de construire lui rappelle l’architecture dont il s’instruit en lisant des ouvrages de Viollet-Leduc. L’architecture et les corps sont les victimes, toujours, des bombardements. Genevoix est auprès des hommes, avec ceux qui périssent et qui souffrent. Il se donne au présent quand Paul Dupuy répond à l’appel du passé. Genevoix dit « nous » et fait taire ses sentiments sous peine de céder à leur tyrannie. On se doit à l’action, dit-il, sous peine de faiblir. À l’opposé Dupuy, non pas méditatif, mais raffiné. Il s’inquiète, par exemple, de l’état dans lequel arriveront à son protégé les bonbons en chocolat qu’il lui a envoyés. Semblables à de la boue, probablement. Il s’en veut de ne pas les avoir fait enrober d’une sciure plus adéquate à ce voyage. Mais là encore, même dans la futilité, Paul Dupuy accomplit sa mission éducative. Car, voyant l’homme des tranchées comme l’homme des cavernes, il s’adresse à ce primitif, pour réveiller en lui un instant « le raffiné qui dort ».

.....

Maurice Genevoix
Paul Dupuy
Correspondance 28 août 1914 - 30 avril 1915
Préface de Michel Bernard
Éditions La Table Ronde, novembre 2013
330 pages. 24 €

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite