Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Entretien avec François Kersaudy
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

François Kersaudy François Kersaudy
© Radio France

François Kersaudy est un historien français, né en 1948, spécialisé en histoire diplomatique et militaire. Diplômé de l’Institut d’études politiques et docteur ès lettres, il parle neuf langues et est l’auteur de nombreux ouvrages écrits en français et en anglais. Il a enseigné l’histoire contemporaine à Oxford, puis a été professeur de langues anglaises et anglo-saxonnes à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne. Il dirige aux éditions Perrin la collection « Maîtres de Guerre ». Il est notamment spécialiste de l’œuvre de Winston Churchill, dont il a retraduit les Mémoires de Guerre.
François Kersaudy est chroniqueur au Point.fr.

Vous avez présenté les lettres de Winston et Clementine Churchill (annotées par Lady Mary-Soames Churchill) et publié plusieurs ouvrages sur Churchill, notamment une biographie parue en 2009 aux éditions Tallandier...Vous êtes-vous passionné pour cet homme parce que sa vie, tout à fait extraordinaire, était finalement peu connue en France ?

François Kersaudy Ce n’est pas exactement pour cette raison que j’ai commencé à m’intéresser de près à Churchill. À la fin des années 1970, alors que j’étudiais la campagne de Norvège (avril - juin 1940), je suis tombé par hasard dans les archives britanniques sur le procès-verbal d’une féroce dispute entre le général de Gaulle et Winston Churchill. Un document daté de 1941, qui n’aurait pas dû se trouver dans le dossier que je consultais, et qui s’est révélé être extrêmement amusant. Comme j’avais lu leurs Mémoires respectifs, mais que je n’avais rien vu de ce genre, j’ai demandé au bibliothécaire s’il existait d’autres documents semblables. Il y en avait cinq dossiers, qui racontaient l’histoire orageuse de la relation entre De Gaulle et Churchill. Leur lecture m’a complètement détourné de ce que j’étais en train d’étudier. Je me suis aperçu qu’à l’exception d’un petit article, rien n’avait été publié sur la relation entre les deux hommes. Comme j’étais en Angleterre à l’époque et que les éditeurs français refusaient de me publier parce que j’étais inconnu, j’ai proposé le sujet aux éditeurs anglais, qui ont immédiatement accepté. Mon livre intitulé Churchill and De Gaulle est sorti en Angleterre chez HarperCollins en 1981, et l’année suivante en France, aux éditions Plon - naturellement sous le titre De Gaulle et Churchill. (J’ai donc été mon propre traducteur, et un critique français a pu écrire : « L’auteur est anglais, mais la traduction est excellente » !) En tout cas, ces deux personnages m’ont paru tout à fait extraordinaires, et leurs relations pouvaient faire des étincelles. Mais ils savaient qu’ils étaient très au-dessus de leurs contemporains, par le talent, le patriotisme, leur vision longue de l’histoire et de l’avenir. Ils se sont reconnus dans leur admiration mutuelle...
J’étais déjà très intéressé par De Gaulle quand j’ai commencé à me passionner pour Churchill. Qui plus est, à la fin des années 1970, les archives s’ouvraient et les témoins, voire les acteurs, étaient encore là et acceptaient volontiers de parler aux historiens (la famille de Churchill, l’Amiral Mountbatten, l’aide de camp d’Hitler, le général Béthouart, vainqueur de Narvik, et presque tout l’entourage du général de Gaulle). Pour un doctorant en histoire, c’était une situation privilégiée. Il est très rare en effet de disposer à la fois des archives et des témoins. Par la suite, dans bien cas, j’ai rencontré Churchill, car si l’on écrivait sur De Gaulle, les États-Unis ou l’Union Soviétique, il était toujours présent. Cependant, là encore, je me suis aperçu que nous n’avions pas en France de synthèse correcte de sa vie ; seuls de tout petits livres, des résumés pour les étudiants, et un somptueux Winston Churchill de William Manchester, qui s’arrêtait en 1940, - un quart de siècle trop tôt. Une biographie a paru chez Fayard en 1999, écrite par François Bédarida. Malheureusement, elle posait d’énormes problèmes dont le principal était l’absence de chronologie - un ouvrage « à l’américaine », avec enterrement avant la mort, puis naissance avant la rencontre des parents, et nouveau décès à la fin... On avait du mal à s’y retrouver, sans parler des répétitions. Il n’y avait que 25 pages très aérées sur le premier quart de siècle de la vie de Churchill, ce qui était un peu court. En fait, c’était une bonne étude de sciences politiques, mais pas une bonne biographie. J’ai donc pensé que les lecteurs allaient avoir besoin d’un ouvrage dans lequel on suit le héros depuis sa naissance jusqu’à sa mort, en évitant les tremblements de temps... C’est pourquoi j’ai écrit Winston Churchill, Le pouvoir de l’imagination (Tallandier, 2001, puis 2009 avec cent pages de plus. )

Dans cet ouvrage biographique, on apprend que Churchill « marche sur les pas de son père » bien qu’il fût rabaissé par lui et même délaissé par ses deux parents. Au début de sa carrière, il est un véritable personnage de roman. Très courageux, il risque sa vie et échappe au danger mortel de façon extraordinaire...

F. K. Churchill marche sur les pas de son père dans le domaine de la politique, mais pas dans celui de la guerre. Randolph-Spencer Churchill, son père, n’a jamais été militaire. C’était un politicien, très compétent, orgueilleux et téméraire, mais qui manquait de mesure - ce qui lui a coûté son poste de ministre -, sans parler de la syphyllis, qu’on ne savait pas soigner à l’époque, et qui a débouché sur une démence et une issue fatale. Les Malborough, après le grand duc, n’étaient pas spécialement glorieux, et le courage guerrier dont a fait preuve Churchill s’était perdu dans la famille depuis assez longtemps.
En partie parce qu’il a passé sa jeunesse au château de Blenheim et parce qu’il avait entendu le récit des exploits de son illustre ancêtre, Winston Churchill a cru posséder une sorte de génie militaire qu’il aurait reçu par les gênes, en quelque sorte. Il a vécu au milieu d’armes, d’armures, d’étendards et de peintures de batailles, et ses soldats de plombs ont aussi joué un rôle : à l’âge de 14 ans, il a montré à son père cette armée en ordre de bataille - il avait une collection qui représentait un millier de figurines, que lui donnaient les amis de son père et les amants de sa mère. Il raconte cette histoire admirablement dans un livre sur sa jeunesse (Mes jeunes années, réédité en 2007 par Tallandier). Il écrit que son père, pour la première fois, avec un « œil expert et un sourire fascinant », a passé vingt minutes à observer la scène « qui était réellement imposante ». Son père lui a demandé alors s’il voulait rentrer dans l’armée. Winston a acquiescé et a été immédiatement pris au mot. Il s’est imaginé en grand stratège, ce qu’il était loin d’être. C’était un bon militaire pour la formation qu’il avait reçue, c’est-à-dire sous-lieutenant de cavalerie formé à Sandhurst. Il n’avait pas été jugé assez intelligent pour être admis à l’école de guerre et apprendre la stratégie. Tous ses exploits guerriers entre 1895 et 1900, ce sont des exploits individuels, de lieutenant, de tacticien, ou au commandement d’un petit peloton. Quand il est venu en France, en 1915, il commandait un bataillon et le faisait admirablement bien, mais il ne connaissait pas les règles de la haute stratégie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il inventait donc au fur et à mesure, ce qui pouvait être tour à tour génial et catastrophique. Ce que le président Roosevelt a résumé en une phrase très juste : « Churchill a deux cents idées par jour, dont quatre seulement sont bonnes, mais il ne sait jamais lesquelles. »

La biographie nous renseigne davantage sur les débuts de sa relation avec Clementine que la Correspondance...

F. K. Quand Churchill rencontre Clementine, c’est un trentenaire, célibataire endurci, qui a rencontré peu de femmes et qui s’en méfie. Galanterie un peu platonique, gaffes... il n’a pas tellement de chances de rencontrer une femme. Dans sa vie sentimentale, il y a une amie proche, Violet Bonham Carter, et cette relation platonique avec Pamela Plowden, qui décide d’en épouser un autre après l’avoir trop attendu. Il a fallu l’aide de sa mère, de sa tante, de son cousin pour empêcher Clementine de fuir aussi avant le mariage, tellement le nombre de gaffes de Churchill était impressionnant. Par rapport aux conventions, Clementine a fait des concessions. Même au moment du mariage, après la cérémonie, il n’a pas compris qu’il fallait sortir avec la mariée, il s’est mis à parler politique avec LIoyd George devant l’autel. Quant au voyage de noces à Venise, Clementine regrettait de ne pas avoir été en gondole, car son nouvel époux rédigeait des rapports ministériels... Il y a tout un arrière-fond qui ne se voit pas dans la correspondance, et dont il faut tenir compte pour comprendre les débuts de cette relation peu ordinaire. Mais à l’évidence, tout cela a débouché sur un mariage heureux.

Vous écrivez dans la biographie : « Churchill, seul guerrier parmi les politiciens, seul politicien parmi les guerriers, seul politicien-guerrier qui soit également journaliste, est devenu célèbre grâce à la campagne du Soudan, député grâce à la guerre des Boers, figure nationale grâce à la Première Guerre mondiale et héros national grâce à la Seconde. »

F. K. Dès l’âge de vingt ans, Churchill se sent à la fois des vocations de journaliste, de guerrier et de politicien. Toute sa vie, il sera incapable de choisir entre ces trois vocations, et il voudra les poursuivre en même temps. Chaque fois qu’il sera arrêté dans l’une de ses carrières, il continuera avec l’autre. Et il refusera de privilégier l’une par rapport à l’autre. Bien sûr, la fonction de ministre de la guerre l’amènera à privilégier la haute stratégie militaire par rapport au politique et au journalisme. Et quand je dis « journalisme », je veux dire aussi écrivain. Churchill avait une façon très imagée de voir les choses. Il traduisait les réalités et ses sentiments avec des mots et des expressions que les autres auraient été incapables de trouver. Ceux qui l’on connu m’ont tous rapporté qu’on l’écoutait discourir jusqu’à 4 heures du matin sans pouvoir s’endormir, de peur de manquer une de ses tirades, en étant bien conscient que personne d’autre ne pouvait en faire de semblables. Churchill était effectivement un écrivain, un politicien et un guerrier. La plupart des politiciens de son époque écrivaient mal, et ils n’étaient pas du tout guerriers. Le Premier ministre Asquith, par exemple, était très mal à l’aise dans les affaires militaires, et pendant les comités de guerre, il écrivait à sa maîtresse ! Churchill était capable d’écrire et de déclamer merveilleusement bien - il écrivait lui-même ses discours politiques - et de se passionner en même temps pour la guerre. En politique intérieure, il était plutôt maladroit. Son épouse Clementine, qui était libérale, avait un bien meilleur sens politique à cet égard, et elle intervenait souvent pour le conseiller. S’il n’y avait pas eu les deux guerres, je ne dis pas que Churchill aurait fini comme son père, mais sans doute comme un original prêchant dans le désert. Après tout, à la fin des années trente, il avait seulement 4 partisans au Parlement !

Winston était du parti conservateur et a séduit les libéraux puis est redevenu conservateur. En fait, il n’était pas l’homme d’un parti mais un homme de convictions.

F. K. En effet. Le parti était censé refléter ses idées. À partir du moment où le parti n’exprimait plus ses idées, il le quittait : « Certains changent de convictions pour l’amour de leur parti. Moi, je change de parti pour l’amour de mes convictions ». Au début, il a été conservateur parce que son père l’était. Ensuite, il s’est aperçu que cela ne lui convenait pas, donc en 1904, il est passé chez les libéraux. À partir de 1924, il s’est rendu compte que les libéraux ne reflétaient plus ses convictions, et il est repassé discrètement chez les conservateurs, qui lui ont donné un poste ministériel, non sans rancœur. Puis, vers la fin des années vingt, il a compris que les conservateurs allaient abandonner une partie de l’Empire, qui était sacré pour lui, il a démissionné des cadres du parti pour devenir conservateur d’opposition : « Tout le monde peut retourner sa veste, mais il faut un certain talent pour la remettre à l’endroit ! » En tout cas, pendant toutes les années trente, c’était un électron libre au Parlement...
On redoutait Churchill parce qu’il ne faisait rien comme tout le monde. On voulait abandonner l’Empire, il ne voulait pas ; on voulait apaiser Hitler, il ne voulait pas ; on voulait désarmer, il ne voulait pas... Il faisait des discours redoutables à la Chambre - ce qui évidemment le mettait en opposition avec la direction des partis conservateurs. Il est également intéressant de constater que Churchill était belliqueux, mais pas belliciste. Avant une guerre, il faisait tout pour l’éviter. Mais une fois la guerre déclarée, il faisait tout pour la gagner.

Il dit d’ailleurs : « la défaite est insupportable quelle que soit la façon dont on la console, l’explique ou la minimise ». (Conversations intimes, p. 40, 16 avril 1908)

F. K. Absolument. Selon lui, il n’y a pas d’excuse à la défaite. Churchill - qui connaissait le Kaiser (c’était un ami de ses parents), et qui, à maintes reprises, a été invité aux manœuvres militaires en Allemagne avant la Première Guerre mondiale -, a supplié le Kaiser de ne pas provoquer un conflit. Il aspirait donc vraiment à la paix. Ce n’était pas un pacifiste, car il n’était pas prêt à faire des concessions humiliantes pour obtenir la paix, mais il était prêt à tout faire pour qu’on s’entende et qu’on n’ait pas recours à la guerre. Par contre, quand la guerre était déclarée, c’était un autre homme. Il pouvait tout sacrifier pour la gagner. Et une fois l’ennemi battu, il ne pensait qu’à la réconciliation. Il a combattu comme un lion en Afrique du Sud, mais une fois les Boers vaincus, il est devenu leur meilleur avocat en temps de paix. Il a eu de fidèles alliés parmi les anciens Boers, notamment le Maréchal Jan Christiaan Smuts et le Président Botha, qui lui ont rendu d’immenses services pendant les deux guerres. Durant la Première, les Sud Africains ont conquis les colonies allemandes, ils étaient les meilleurs alliés des Anglais, et pendant la Seconde, un des conseillers les plus sages, les plus écoutés de Churchill, c’était le général sud-africain Smuts, qui a été nommé Maréchal britannique en 1941. Le Chef d’État-major de Churchill et certains de ses généraux faisaient appel à lui, son ancien adversaire, pour le raisonner et l’empêcher de faire des erreurs. La plupart des anciens ennemis de Churchill, y compris certains qui ont voulu l’assassiner, sont devenus ses plus chauds partisans par la suite. C’est le cas du célèbre activiste Edward Carson, qui a fait ensuite ses campagnes électorales ! Churchill est bien un personnage de roman.

On peut parler aussi de la naïveté de Churchill quant à son avis sur Staline, ou son amitié avec Roosevelt. Et sa rencontre avec Mussolini en 1927.

F. K. Distinguons Mussolini et Staline. Avant que Mussolini ne devienne le Duce conquérant, il était le pire adversaire d’Hitler. Jusqu’en 1935, si vous étiez pour Mussolini, cela signifiait que vous étiez contre Hitler. C’est Mussolini qui l’a empêché de phagocyter l’Autriche en 1934, en envoyant des soldats à la frontière du Brenner pour protéger l’indépendance de l’Autriche. C’est lui dont tout le monde cherchait l’alliance pour contrer Hitler. Mussolini était hautement fréquentable jusqu’à ce qu’il se lance dans l’aventure de l’Ethiopie et de la guerre d’Espagne en 1936. Avant cela, que Churchill ait été partisan de fréquenter Mussolini, cela se comprend très bien. C’était un allié potentiel contre Hitler, et même Léon Blum recherchait son alliance...
Dans le cas de Staline, l’idée que Churchill pouvait avoir les mêmes relations avec lui qu’avec Roosevelt montrait son côté naïf et enfantin. Churchill, qui était férocement anti-communiste et surestimait énormément son pouvoir d’influence, pensait qu’en dehors d’Hitler, tous les gens étaient raisonnables. Il a fait la même bêtise à propos de Tito, et a prêté à certains personnages qui étaient de simples bandits des sentiments de noblesse churchillienne qui leur étaient entièrement étrangers. Parfois, Churchill trouvait que Staline était un homme anormal, mais il disait : « On a besoin de lui pour vaincre Hitler, et de toute façon, il ne pourra pas faire autrement que de s’entendre avec nous ». Il n’avait pas compris qui était Staline. Avec une totale naïveté, il pensait que c’était l’obstacle de la langue qui empêchait Staline de succomber à son charme. Churchill pouvait être très maladroit en diplomatie, comme en stratégie et en politique intérieure. Pour cette dernière, il a eu la chance pendant la guerre que les travaillistes s’en occupent, ce qu’ils ont fait très bien. En diplomatie, heureusement, des professionnels comme Eden, Cadogan et Macmillan le contrôlaient - avec peine mais avec succès, et en ce qui concerne la stratégie, il avait choisi de très bons stratèges à l’état major, qui contrairement à lui faisaient la différence entre ce qui était possible et ce qui ne l’était pas. Churchill avait aussi un dédain total pour la logistique - essentielle, évidemment, pour ses généraux : beaucoup plus jeunes que lui, ils avaient été formés pour comprendre et assurer le fonctionnement d’une armée moderne.

Parlez-nous de « l’accident » d’avion au décollage de Gibraltar du général Wladyslaw Sikorski, commandant en chef des Forces polonaises libres et Premier ministre du gouvernement polonais en exil à Londres de 1940 à sa mort en 1943...

F. K. C’était le chef-d’œuvre de Staline. Il a réussi à bricoler un accident sans qu’on s’aperçoive que cela venait de lui. Il est probable que Sikorski était déjà mort avant que l’avion ne s’écrase. Staline avait l’habitude d’accuser les autres de ses propres crimes, et le fait même qu’il ait fait courir le bruit que Churchill en était responsable, est une preuve supplémentaire que c’était de son fait. Churchill était incapable de tuer quiconque de sang-froid, encore moins ses alliés. Après la découverte de la fosse de Katyn, Staline avait tout intérêt à éliminer Sikorski. Gibraltar était le « bon » endroit, parce que Staline y avait des agents qui pouvaient faire le travail. Et ils l’ont parfaitement accompli, au sens stalinien, c’est-à-dire discrètement.

Quand Churchill a su pour la fosse de Katyn, n’a-t-il pas compris à ce moment-là qui était Staline ?

F. K. Sur le moment, il l’a très bien compris. Puis, il s’est dit « c’est une sorte de tigre, un tigre ne peut pas s’empêcher de manger, et j’ai des dons de dompteur de tigres. » Ce en quoi il se faisait de grandes illusions. Vouloir faire comprendre quelque chose à Staline, et surtout vouloir rendre Staline bon, c’était comme vouloir rendre un tigre végétarien. Parfois, il se rendait bien compte qu’il avait affaire à un criminel de la pire espèce, simplement, il choisissait de ne pas en tenir compte, parce qu’il avait d’autres priorités. Pendant la guerre, il fallait se débarrasser d’Hitler, et après la guerre, il pensait ne jamais avoir une paix véritable sans s’entendre avec Staline.

Dans une lettre de Clementine datée du 16 août 1944 (page 625), on peut lire : « J’ai été affligée d’apprendre dans un compte-rendu que m’a montré John Martin que le général de Gaulle avait abusé de votre courtoisie & s‘était conduit avec l’impolitesse calculée dont il est coutumier. » Churchill avait invité De Gaulle à le rencontrer. Pourquoi le général a-t-il refusé ?

F. K. De Gaulle était encore sous le coup de ce qu’il considérait comme un outrage fait à la France de ne pas l’avoir associé suffisamment à la Libération. Sous l’influence de Roosevelt, Churchill voulait libérer la France sans le concours de la France Libre. De Gaulle, qui pensait toujours avec deux ou trois longueurs d’avance, considérait que Churchill s’était mal conduit dans cette affaire, et que cela pouvait avoir de graves conséquences. Il se disait que si on l’empêchait de reprendre en main la France, on allait faire le jeu soit des Américains, soit des communistes, soit des deux à la fois. Il pensait que lui seul pouvait empêcher une éventuelle guerre civile entre les Américains et les communistes. Il se trouve qu’il y est arrivé, grâce à une entente avec Eisenhower, qui s’est bien gardé d’ailleurs d’en faire part à Roosevelt. Il a installé progressivement le pouvoir du GPRF (Gouvernement provisoire de la République française) avec l’ « évanouissement » de l’autorité de Vichy. N’ayant pas reçu d’instructions de Staline, les communistes n’ont pas osé déclencher une guerre civile. Alors que Hitler n’était pas encore vaincu, avoir les Gaullistes et les Américains comme adversaires en France, c’était quand même un peu trop pour Staline, qui avait d’autres ambitions ailleurs. De Gaulle a fait entrer au Gouvernement Thorez, qui a donné des consignes pour désarmer les résistants communistes. De Gaulle en voulait à Churchill de ne pas comprendre ce qu’il voulait faire. C’était de la haute politique, et cela n’avait rien à voir avec les sentiments ni avec la courtoisie. Clementine, dans cette lettre, n’avait pas saisi ce qui était en jeu : elle comprenait la politique anglaise, mais pas la politique française. Quant à Churchill, il faisait toujours un peu de chantage à l’amitié, et disait « Mon Général, vous ne voulez pas que nous soyons amis ? ». Mais pour de Gaulle, qui voulait incarner la France, cela n’avait aucun sens : « Un homme peut avoir des amis ; une nation, jamais. » Il était d’un réalisme froid, alors que Churchill essayait d’exploiter les sentiments pour parvenir à ses fins.

Churchill a un sens de l’humour et de l’ironie qui est omniprésent dans ses lettres...

F. K. Il y a de la tendresse, de l’humour... En 1918, il écrit : « Sur le chemin du retour, nous avons croisé un asile d’aliénés pulvérisé par les gens normaux du dehors ». On retrouve dans cette image le Churchill du Parlement, le Churchill ministre, le Churchill des discours. Il y a trois ou quatre de Gaulle il n’y a qu’un seul Churchill. Il se comportait au Parlement comme il se comportait chez lui. Il parlait avec ses ministres comme il parlait avec sa famille. Il ne faisait jamais semblant et avait le réflexe de toujours voir le côté humoristique des choses. Même dans les moments les plus tragiques, il était capable d’écrire à son épouse des lettres empreintes d’humour. Il y a dans sa correspondance la volonté de rassurer sa femme, des débordements d’affection, des confidences, de l’humour, de la tendresse, et beaucoup d’histoires d’argent.

On le voit dans sa correspondance, toute sa vie, en effet, il a été poursuivi par des problèmes d’argent...

F. K. Au début, parce qu’il n’en avait pas, puis quand il en a eu, son train de vie était tel que l’argent filait entre ses doigts à une vitesse folle. Mais il avait toujours une petite longueur d’avance sur ses créanciers, grâce à ses articles et à ses livres qui lui rapportaient des fortunes colossales. Il écrivait souvent dans ses lettres : « Ce soir, je suis allé au Casino, j’ai perdu tant, mais ayant écrit pendant la nuit, je me suis rattrapé ». Il résumait ainsi son train de vie : « Je suis un homme de goûts modestes : je me contente toujours de ce qu’il y a de meilleur ! » Il a été ruiné deux fois, la seconde par la crise de 1929, mais il avait des amis fidèles... et riches.

Winston Churchill a rencontré des peintres qui l’ont influencé et conseillé, notamment le peintre postimpressionniste Walter Sickart (1860-1942)...

F. K. Churchill a toujours été un bon dessinateur. Lorsqu’il était âgé de 15 ou 16 ans, il envoyait à son frère des lettres où il décrivait ce qu’il avait vu dans les musées militaires, et il dessinait des armes en marge des pages. Il avait un sens du dessin très développé. En 1915, il s’est mis à la peinture pour la première fois, et il a eu les conseils des meilleurs artistes de son époque. En 1922, alors qu’il se trouvait sur la côte d’Azur, un de ses lieux favoris pour peindre, des badauds s’étaient rassemblés autour de lui pour regarder. Quelqu’un s’est approché et lui a dit que ce qu’il faisait n’était pas mal du tout. C’était Picasso !
Pour un peintre amateur qui a commencé à 39 ans, c’était remarquable. Le chancelier Adenauer, à qui il a donné un tableau, en était particulièrement impressionné. Churchill a exposé plusieurs fois, y compris à Paris. Il a aussi exposé dans une galerie sous le nom de Charles Morin, et il a été nommé membre de l’Académie royale des Beaux-Arts.

Quant à l’écriture et au Prix Nobel de littérature en 1953...

F. K. C’était l’un des trois ou quatre plus grands écrivains anglais de son siècle. Son style était fabuleux, mais il avait une ponctuation d’écolier. Comme toujours, il était bien entouré, et il avait un secrétaire très dévoué qui lui replaçait ses virgules et ses points là où il fallait. À partir des années trente, il écrit en consortium : on lui prépare les chapitres - il a six assistants - et il les réécrit dans son style, qui est unique. C’est ainsi qu’il a rédigé la biographie de son ancêtre le duc de Malborough, l’Histoire des Peuples Anglophones et l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale. Seuls ses livres d’avant 1931 sont entièrement de sa plume - ou plutôt de sa voix, car cet homme écrivait ses discours, mais dictait ses livres ! Il a reçu le prix Nobel de littérature « pour sa maîtrise de la description historique et biographique, ainsi que pour sa brillante éloquence dans la défense des grandes valeurs humaines ». Le jury suédois a soigneusement évité de mentionner ses derniers ouvrages...

Les lettres de Clementine sont très intéressantes à lire. Malgré une santé fragile, elle voyage beaucoup et tient une sorte de journal qu’elle adresse à Churchill au fur et à mesure : récit de ses croisières, de ses pérégrinations. Elle a aussi une bonne plume.

F. K. La traduction en français des lettres de Clementine est très bonne, et on a rigoureusement la même impression en anglais qu’en français - à part quelques jeux de mots qui sont intraduisibles, mais c’est sans importance. On voit effectivement qu’elle avait une plume éduquée, très conforme au style victorien de l’époque. Elle n’avait pas le génie de son époux, mais elle écrivait clairement, avec des sentiments, une retenue, un sens poétique certains. Il faut dire aussi que Mary Soames Churchill, leur fille, a fait un choix de lettres et a pris les meilleures - ce qui fait déjà beaucoup !

Clementine parle très tôt du droit au vote des femmes, dès le début du 20e siècle. Elle ne cesse de se préoccuper de politique, de conseiller son époux en la matière.

F. K. Clementine était une très bonne conseillère en politique intérieure, même si elle n’était pas toujours écoutée.
Elle est réaliste et surtout plus terre-à-terre que Churchill. Elle comprend bien comment vivent les gens, elle sait bien que chaque Anglais n’est pas Churchill, n’est pas généreux, n’est pas obnubilé par la politique extérieure et par la guerre, mais plutôt par ce qu’il va manger le lendemain.
Churchill n’a jamais vécu sans un domestique, même en pension. Il est allé une seule fois dans le métro de Londres et s’y est perdu. Ce n’était pas un aristocrate, mais il a vécu toute sa vie comme un aristocrate. C’était un rêveur et un idéaliste, qui pouvait aussi être froidement pragmatique, voire impitoyable. Dans le couple, chacun était bien conscient des défauts de l’autre, et choisissait de s’en accommoder. Et ils ont tous les deux été très tolérants des frasques de leurs enfants - beaucoup trop sans doute.

Churchill est à nouveau Premier ministre en 1951. Après une grave attaque en 1953, il n’est plus le même homme. Mary Soames Churchill a noté dans son journal une remarque que Clementine a faite à propos de la fin de la carrière politique de son mari : « c’est une première mort - et pour lui une mort qu’il lui faudra vivre. »

F. K. Il faut savoir que Churchill était sujet à des accès de grande dépression comme son père, son grand-père et son cousin. Il appelait ces crises son black dog. Dans ces périodes-là, il disait lui-même qu’il ne fallait pas qu’il s’approche trop près des fenêtres et des balcons. Il avait deux façons de se soigner : l’alcool - on ne peut pas parler de Churchill sans parler de l’alcool - et la politique.Churchill était très alcoolique, mais jamais saoul, un véritable phénomène en son genre. Dans l’inactivité forcée, la dépression le gagnait. Il la combattait par la peinture, par l’alcool et par des déclarations fracassantes, dont les fameux discours de 1946 - celui de Fulton sur le Rideau de Fer et celui de Zurich sur l’Europe. En 1951, il est revenu au pouvoir : une nouvelle jeunesse ! Mais il avait beaucoup vieilli, il était presque sourd, et cela n’a pas vraiment été une réussite. En 1955, après sa démission, il s’est aperçu qu’il n’aurait plus l’ivresse du pouvoir. Qu’est-ce qu’il allait pouvoir faire ? Il se sentait à la fois diminué politiquement et physiquement. Il a donc fait une nouvelle dépression. Pour la combattre, il lui restait la peinture sur la Côte d’Azur, les lettres à son épouse...et les croisières sur le yacht d’Onassis. Mais ses dernières années, ponctuées d’accidents vasculaires cérébraux, ont été assez tristes.

Tout compte fait, Churchill était un génie à l’état pur, canalisé par le système démocratique britannique et par son épouse - sans lesquels sa carrière aurait pu se briser à maintes reprises. Cette correspondance avec Clementine nous montre en quelque sorte les coulisses de l’exploit...

....

Winston et Clementine Churchill.
Conversations intimes 1908-1964.
Présenté par François Kersaudy.
Introduit et annoté par Lady Mary Soames-Churchill.
Traduit de l’anglais par Dominique Boulonnais et Antoine Capet.
Éditions Tallandier, novembre 2013 843 pages, 29.90 €
Publié avec le soutien de la Fondation La Poste

François Kersaudy
Winston Churchill
Le pouvoir de l’imagination

Éditions Tallandier, 2000 et 2009

François Kersaudy
Churchill contre Hitler
Norvège 1940, la victoire fatale

Éditions Tallandier, 2012, 366 pages. (première édition 2002)

François Kersaudy
Le Monde selon Churchill
Sentences, confidences, prophéties et réparties

Éditions Tallandier, 2011, 300 pages

Winston Churchill aux éditions Tallandier, collection « Texto »

Mémoires de guerre
Tome 1, 1919 - Février 1941

Traduction de François Kersaudy
Éditions Tallandier, 2009 & 2013

Mémoires de guerre
Tome 2, Février 1941-1945

Traduction de François Kersaudy
Éditions Tallandier, 2010 & 2013

Mémoires de guerre
Tome 1 et 2

Traduction de François Kersaudy
Éditions Tallandier, septembre 2013
(coffret), 1642 pages

Mes jeunes années
Traduction Jean Rosenthal
Éditions Tallandier, 2007

Réflexions et aventures
Traduction Charly Guyot
Éditions Tallandier, 2008

Discours de guerre
Traduction Aude Chamouard, Denis-Armand Canal, Guillaume Piketty
Éditions Tallandier, 2009

Mon voyage en Afrique : 1907
Traduction Pierre Guglielmina
Éditions Tallandier, 2010

Journal politique 1936-1939
Traduction Pierre Guglielmina
Éditions Tallandier, 2010

......

Winston Churchill
Général de Gaulle
« Du sang, de la sueur et des larmes »
Suivi de L’Appel du 18 juin
Édition bilingue
Point, 2009, 56 pages

Winston Churchill
La peinture mon passe-temps,
traduit de l’anglais par Maurice Muller-Strauss,
La Paix, Paris Genève Bruxelles, 1949, 32 pages (+ portrait de l’auteur au chevalet en frontispice + 18 planches couleurs, tirage limité et numéroté)


Sites internet

Éditions Tallandier
http://www.tallandier.com/

The Winston Center (en anglais)
http://www.winstonchurchill.org

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite