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Jacques Schlanger, Vivre selon la nature. Par Gaëlle Obiégly

 

Jacques Schlanger, Vivre selon la nature Jacques Schlanger, professeur émérite de philosophie à l’Université Hébraïque de Jérusalem, se déclare, dans ce nouveau livre, « amant de la sagesse ». Cet aveu initie des considérations sur la belle vie dont les sages nous produisent le modèle. Car une telle vie ne nous est pas donnée - pas plus qu’au sage - elle résulte d’un effort ou simplement d’une attention. Les dernières parties de cet ouvrage important reprennent ses débuts où déjà Schlanger expose sa relation aux sages de l’Antiquité. Leur pensée soutient la sienne. Si bien que les Anciens qui l’accompagnent deviennent nos contemporains. Et leur sagesse, ce vers quoi nous pouvons tendre. C’est que le philosophe Schlanger en fait une lecture, dit-il, anachronique. Il ne cherche pas à les situer dans un contexte historique mais, au contraire, à faire parler les Anciens aujourd’hui. Il s’agit d’en faire usage. Épictète, Épicure, Marc Aurèle, Diogène le Cynique sont des interlocuteurs actuels dont la fréquentation nous met sur le chemin de la bonne vie. Le philosophe nous entraîne vers le haut, d’où l’importance des modèles à admirer, à imiter. La sagesse procédant peut-être d’une dynamique, d’un mouvement vers ce que l’on voudrait être.

Mais qu’est-ce qu’une bonne vie ? Il appartient à chacun d’y répondre. Pourtant, puisqu’il nous est possible de la reconnaître, elle doit bien posséder quelques caractéristiques communes à tout être humain. Au fil des pages, selon un plan dont la clarté témoigne d’un esprit rigoureux, Jacques Schlanger interroge les doctrines des Cyniques, des Cyrénaïques, des Stoïciens, des Épicuriens et, dans une moindre mesure, des Sceptiques quant à la manière de bien vivre. Cela découlerait de notre rapport à la nature. En prenant conscience de ce qu’il était à l’origine, savoir un animal raisonnable, l’être humain retrouverait son paradis perdu. C’est la position cynique. Vivre bien consiste à vivre selon sa nature. Cela demande un effort, une ascèse, tout à fait différent de ce que propose la doctrine épicurienne. S’il expose les divergences des doctrines des Anciens, Schlanger ne démontre pas leur incompatibilité. Au contraire, il les articule, pense en elles. Il les conduit dans notre monde et ses problématiques. L’écologie radicale, notamment, reprend la conception cynique du rapport de l’homme à la nature ou celle des Stoïciens. Pour certains écologistes, la terre est une entité vivante à laquelle participent tous les êtres vivants. Alors, l’harmonie consisterait, comme pour les Stoïciens, à se fondre dans la nature jusqu’à la disparition de l’individualité. « Je suis celui qui a été cheval, et puis arbre, et qui est homme maintenant », dit Marc Aurèle. On est une miette du Tout, mais une miette éternelle. Un humain, une conscience, certes. Mais un instant, seulement.

Pour autant, vivre selon la nature ne suppose pas de s’abstraire de soi. Car cela revaudrait à s’abstraire de la nature. Celle-ci désigne ce qui nous héberge et ce que nous hébergeons. Il s’agit plutôt d’harmoniser notre nature avec la nature. Pas d’abnégation mais au contraire c’est par une affirmation de sa présence que l’être humain s’offre à la nature. Dans le monde de l’immanence, l’homme est sujet. Il pense, il agit à partir de ce qui est, dans ce qui est, vers ce qui est. C’est à lui-même qu’il rend des comptes. Ses actes ne visent aucune récompense divines - sont-ils néanmoins désintéressés ? Ses idées ne craignent pas le jugement de Dieu - elles n’en sont pas moins morales.

Là où tous les philosophes conviés par Schlanger s’accordent c’est pour dire que nous vivons selon la nature (du reste, pourrait-il en être autrement ?) Par contre, ils divergent quant à la manière. Ce qui diffère entre les doctrines cynique, cyrénaïque, stoïcienne, épicurienne concerne la manière dont nous sommes tenus de nous engager dans cette vie. L’opposition concerne le rapport de ce que l’on croit être et ce qui devrait être. Les philosophies découlent de visions, d’expériences diverses. L’esprit a sa source dans le corps, donc. Puis il l’habille. La conception de la bonne vie ne préexiste pas à la vie vécue. Il n’est pas demandé à l’homme de se conformer à un programme, mais il peut choisir une manière de vivre et y réfléchir constamment. Le livre de Jacques schlanger nous entraîne à cette sorte de gymnastique qu’est la philosophie. C’est-à-dire un exercice de nos facultés. Il a pour dessein de nous faire fructifier notre nature.

Alors, la lecture des philosophes qui vise la pratique rejoint celle de la poésie qui, selon Isidore Ducasse alias Lautréamont a « pour but la vérité pratique ». Elle nous guide individuellement, secrètement. La lecture directe, ainsi la nomme Jacques Schlanger, impose un rapport intime à ce qu’on lit, une appropriation aux effets autant concrets que métaphysiques. Jacques Schlanger prend pour exemple l’athlète. Peu importe qu’il me montre ses haltères, ce sont ses épaules qui sont considérables. C’est-à-dire ce qu’il fait de ses outils. Cette attitude est aussi celle d’Épictète. Celui-ci s’appuie sur la sagesse du charpentier qui possède son métier, construit une maison, sans vous entretenir de sa technique. Il convient pour tout homme d’en faire autant : « mange, bois, pare-toi, marie-toi, aie des enfants, occupe-toi de la cité en homme ; supporte les injures, supporte un frère ingrat, un père, un fils, un voisin, un compagnon de route. Montre-moi tout cela pour que nous voyions que tu as réellement appris quelque chose chez les philosophes. » Les Entretiens d’Épictète ponctuent l’ouvrage philosophique de Schlanger, avec d’autres textes des auteurs précédemment cités. Comme nous l’avons dit, les Anciens sont des interlocuteurs. Ils dialoguent ici à égalité avec l’auteur de Vivre selon la nature autour d’un problème essentiel : comment bien vivre.

Mais vivre tout court, n’est-ce pas déjà bien vivre ? Si vivre consiste à conserver son être, il faut pour cela, à l’instar des plantes et des animaux, repousser les choses qui me nuisent et aspirer à celles qui me sont propres. Pour l’homme, vivre est plus compliqué. En effet, il n’a pas, lui, de savoir inné de ce qui lui convient. Il tâtonne, il lui faut réfléchir pour pallier au manque d’instinct qui lui permettrait la conservation de son être. Paradoxalement, son insuffisance et sa supériorité se tiennent. Il déraisonne parce qu’il est doué de raison, l’être humain. Lui seul, parmi les êtres vivants, peut vouloir ne pas tendre à persévérer dans l’être. Qu’est-ce qu’un homme ? se demande Hamlet. Probablement ce qui se demande s’il lui faut être ou ne pas être. Si la destruction et le mal ne sont pas des sujets abordés par Jacques Schlanger dans ce livre, la question du suicide y est examinée. Dans la perspective qui est la sienne, celle de la bonne vie, le suicide participe d’une obstination à être. Celui qui se tue affirme son existence jusqu’à la mort. Vouloir vivre une bonne vie suppose d’accepter de ne plus vivre afin de ne pas avoir à vivre de manière inadéquate. L’éthique, dans son sens premier, voudrait qu’il soit laissé à chacun cette possibilité d’interrompre le fil de sa vie. La lecture de Schlanger pourrait nourrir le débat qui accompagne actuellement en France le projet de loi autorisant l’euthanasie. Mais qui décide s’il est encore bon de vivre, la société ou soi-même ? Est-on pour soi-même le meilleur juge ? Autre question posée par Jacques Schlanger dont le livre est d’une portée subtilement politique.

......

Jacques Schlanger
Vivre selon la nature
Éditions Hermann , novembre 2013
188 pages. 25 €

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