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Marc Bernard : portrait. Par Corinne Amar

 

Marc Bernard, portrait Marc Bernard
Années 1950.
Photo DR. Coll C. Liger.

« Deux fois, et par ma faute, j’ai été près de la perdre. Je l’ai rencontrée au Louvre, devant la Vénus de Milo, un matin d’automne de 1938. Pendant qu’elle tournait autour de la statue, je tournais autour d’elle. Je vis aussitôt qu’elle était étrangère. (...) Tout en tournant, nous nous regardions. Jamais il ne m’était arrivé de parler à une femme que je ne connaissais pas si je la voyais par hasard dans la rue ou dans un lieu public ; pourtant je m’avançais soudain. J’ignorais bien entendu que ce fût elle, mais quelque chose en moi le savait ; c’est pourquoi je l’observais avec tant d’intérêt, de curiosité, comme si je pressentais qu’elle recelait ce qu’aucune femme ne m’avait encore donné. » (Marc Bernard, La mort de la bien-aimée, Gallimard 1972). Ainsi commence le récit d’un amour pour la vie, ample hommage rendu à l’amour conjugal, aveu sacré parce qu’amour sacré, et d’une écriture si fluide qu’elle émerveille ; un homme rencontre une femme, elle est étrangère - Juive viennoise qui fuyait l’Autriche de l’Anschluss et s’apprêtait à gagner l’Amérique -, il tombe instantanément amoureux d’elle, elle reste, ils s’épousent, amants jusqu’à sa mort à elle, Else Reichmann, de maladie, en 1969. Il la chérira malade, quand le cœur s’élargit jusqu’à contenir l’univers, contrebalançant la cruauté par un surcroît de richesse, continuera de l’aimer, par-delà la séparation et la mort, reconnaissant au monde de l’avoir approchée, épousée, admirée, jusqu’à vouloir épouser son pas, son calme, sa religion ; « Chaque année, à l’approche de la pâque juive, nous allions au Marais où Else achetait des galettes de pain sans levain, pareilles à des feuilles de carton d’une blancheur laiteuse. Nous faisions partie de la communauté, marchant au hasard de ruelles, parmi les maisons déchues, aux cours délabrées. (p.50) [...] Elle était juive sans étroitesse, comme si elle se trouvait à un carrefour, au-dessous de l’étoile où Dieu rayonne dans toutes les directions. (...) Pour elle, j’étais Marc : cela lui suffisait. (p.54) » Else, courageuse, infiniment secrète, qui avait perdu son père à dix-huit ans, travaillé dans un bureau tout en préparant son doctorat de lettres et, plus tard, quoique mariée, à Nîmes, un jour de 1941, avait gardé pour elle la nuit qui l’avait envahie à la lecture d’une carte postale de sa mère, restée à Vienne, qui se terminait par ses mots : « On frappe à la porte. On vient me chercher. »
Marc Bernard (1900-1983), né à Nîmes, trente-huit ans avant le premier jour de leur rencontre, et qui ne survivra à la mort d’Else que pour écrire sur elle (La mort de la bien-aimée, 1972 ; Au-delà de l’absence, 1976 ; Tout est bien ainsi, 1978) est écrivain, depuis un premier roman à l’empreinte surréaliste, Zig-Zag, envoyé à la NRF, en 1928. Comment un autodidacte, tôt orphelin de père (origine catalane, exportateur de fruits, assassiné aux États-Unis) puis de mère - une lavandière qui se tua à la tâche -, à même pas douze ans, contraint d’abandonner l’école, pour devenir saute-ruisseau chez un commissionnaire en vins, qui multiplie les petits métiers pour survivre, est cheminot à vingt-quatre ans, a sa carte du Parti communiste, devient-il écrivain ? Parce qu’il en avait l’étoffe. Passionné de littérature, il couvait une âme de poète. Il se met à écrire des nouvelles et des contes, rencontre l’écrivain et poète Henri Barbusse, et grâce à lui, quitte les chemins de fer pour faire ses premiers pas de journaliste à Monde, la revue procommuniste que Barbusse dirige, où il va assurer le secrétariat de rédaction et la critique littéraire - dans laquelle, attaquant les écrivais bourgeois, catholiques et traîtres, il se jettera comme dans un combat. C’est à Jean Paulhan, qu’il envoie son premier manuscrit. La réponse arrive une semaine plus tard : « considérez-vous désormais à la NRF comme chez vous... » Là encore, c’est une reconnaissance à vie ; Else et Jean Paulhan seront les deux axes de la vie de Marc Bernard, et l’un comme l’autre, pour lui, des ferments spirituels hors pairs. « Il est peu de jeunes écrivains qui ne doivent un témoignage de gratitude à Jean Paulhan. Je m’inscris en première ligne. Lorsque j’écrivis mon premier livre, je travaillais encore dans une usine de la partie la plus misérable encore de la banlieue parisienne qui porte le nom bizarre de Kremlin-Bicêtre. Cette région pouilleuse se situe au-delà de la porte d’Italie. D’énormes camions y font nuit et jour trembler les pavés. » (Annexes II, III, Marc Bernard & Jean Paulhan, Correspondance 1928...1968, éd. Claire Paulhan 2014, pp. 434-435). Il est heureux qu’une correspondance aujourd’hui publiée, vienne mettre sous nos yeux et en lumière le nom si discret voire méconnu de Marc Bernard. Ainsi, Jean Paulhan ne s’était pas trompé qui avait vu en Marc Bernard l’écrivain (sans se douter encore qu’il aurait le prix Goncourt, quatorze ans plus tard, en 1942, avec le récit intime de son enfance pauvre à Nîmes, Pareils à des enfants) et, à partir de là, échangea avec lui, une longue correspondance : quarante années d’estime, d’amitié, de partage, alors que tout semblait les séparer ; une éducation, des fréquentations ; une façon chez Bernard bien particulière de préférer la figue au caviar, de rester sensible au monde ouvrier, d’habiter sa simplicité, ses misères, ses accidents, ses utopies. Une même naissance à Nîmes les rapprochait, et si seize ans de distance les séparait, au fil des années, une franchise réciproque et un sentiment de fraternité les lia l’un à l’autre. Presse, radio, il est lancé en écriture ; en 1936-1937, il est à Madrid puis à Barcelone pour couvrir la guerre civile espagnole et travaille pour une radio républicaine. Dans les rues pleines de boue de la banlieue de Madrid, il observe avec fureur les inégalités entre chômeurs (ceux-ci ne touchent aucune indemnité) et nantis. L’injustice sociale le révolte. Six ans plus tôt, avec Eugène Dabit, Henry Poulaille, Louis Guilloux, il rejoignait le groupe des écrivains prolétariens, invitant les auteurs « sociaux » à s’engager davantage, à renoncer au beau style, s’enflammait pour « Mort de la pensée bourgeoise » d’Emmanuel Berl, considérait Gorki comme « le plus puissant écrivain » de l’époque...
Le Goncourt, obtenu en 1942, est une consécration, mais en cette époque troublée, la chose semble mince qui ne lui apporte pas de réelle aisance matérielle ; journaliste, écrivain, il n’en mène pas moins une vie difficile, à Nîmes où il est retourné vivre. Il écrit, et cela seul, avec l’amour d’Else, compte. « Je me demande parfois s’il n’y a pas chez certaines femmes juives, parmi les meilleures, une hérédité qui joue. Le Juif aux Psaumes m’a éclairé en m’apprenant que jadis, dans les petites communautés des pays d’Europe centrale, des femmes travaillaient pour nourrir leur famille afin de permettre à leurs maris d’étudier les livres sacrés dans la maison de prières ou même, d’aller vivre au loin, dans le voisinage d’un rabbin miraculeux. Il va sans dire qu’Else ne m’a jamais nourri, mais elle acceptait sans un mot de reproche que je renonce à un travail qui était notre seule ressource parce que j’avais envie tout à coup d’écrire un livre. (...) La mort de la bien-aimée (p.56) » Parce que ce texte est empli d’une beauté, d’une grâce telle qu’on ne peut qu’y revenir et, l’ayant refermé, être sûr de vouloir lire tout Marc Bernard...
Il croyait en la foi qui donne des ailes, comme il croyait aux anges... Else partageait sa foi.

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