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Lettres choisies - Marc Bernard & Jean Paulhan

 

Marc Bernard & Jean Paulhan
Correspondance 1928...1968
Éditions Claire Paulhan

Jean Paulhan à Marc Bernard

mardi 26 [juin 1928]

Cher Monsieur Je quitte Paris vendredi, pour un mois environ. J’aurais voulu vous revoir avant mon départ - mais, de toute façon, considérez-vous accueilli à la nrf : nous choisirons en Août, si vous le voulez bien, le passage que donnera la revue.
j’aime beaucoup insomnie.
j’espère que nous nous connaîtrons mieux
votre
Jean Paulhan

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Marc Bernard à Jean Paulhan

Dimanche [février 1936]

Mon cher Jean,
Ainsi donc, je touche aux sujets les plus élevés qui soient et mes lettres se perdent. Peut-être ai-je oublié une partie de l’adresse.
J’apprends ce matin par une lettre de Pierre Marcel - qui est-ce ? - que Guéhenno n’est plus à Europe. Que s’est-il passé ?
Ici, on se bat à coups de papier, les rues en regorgent. Tout le monde croit que les élections seront truquées, sans quoi, dit-on, ce serait une victoire des gauches. J’ai appris sur la révolution des Asturies des choses bien émouvantes. Ce prolétariat espagnol est courageux à l’extrême, un cœur de lion. Les mineurs attaquaient les casernes des gardes d’assaut à coups de cartouches de dynamite dont ils allumaient la mèche à leur cigarette. Ils ont plus tard traité d’égal à égal avec les autorités. Cinq mille d’entre eux ont été tués. Quand on pense qu’ils étaient parmi les mieux payés des ouvriers espagnols et qu’ils se sont battus uniquement pour barrer la route à un gouvernement fasciste, on ne peut que s’incliner. Des ouvriers agricoles gagnent 1 p[eseta] 50 pour travailler de « sol a sol », des femmes ont 0 p[eseta] 75 pour la cueillette des olives.
J’ai parcouru ces jours-ci la banlieue de Madrid. Les rues étaient des fleuves de boue. Plusieurs centaines de milliers de chômeurs ne touchent aucune indemnité. Comment vivent-ils ? Mystère. Où est l’Espagne de Montherland [sic] ? Comment s’étonner que chaque révolte ait un visage aussi désespéré. Les inégalités sont encore plus grandes qu’ailleurs, car une partie de la noblesse conserve tous ses privilèges à côté d’une population dont la misère est terrible. Les statistiques hurlent dans ce pays. Le peuple espagnol m’est plus cher qu’aucun autre. Durant les grèves de 34 - déclenchées pour soutenir les mineurs des Asturies en immobilisant une partie des forces de répression - des jeunes socialistes ont tué à bout portant des gardes civils en pleine Puerta del Sol, tombant aussitôt à leur tour criblés de coups.
J’ai rendez-vous demain avec le directeur de l’Institut français pour lui parler de tes conférences. J’en ai parlé également à l’Ateneo de Madrid. Je te tiuendrai au courant. Tu ne me parles plus de ton livre. Quand paraît-il ?
Les poèmes de Cocteau - dans un genre que je n’aime pas beaucoup - m’ont paru très bien. J’ai parcouru le Alain. Ne trouves-tu pas ça un peu confus ? Avec un grand effort de sincérité m’a-t-il semblé.
Je suis navré de l’échec d’Autry. Il y a dans son livre un accent qui m’avait beaucoup touché.
Bien affectueusement à Germaine et à toi

Marc

P.S. Calet m’a envoyé son livre que je n’ai pas encore eu le temps de lire. Veux-tu le remercier de ma part. Lundi - Le directeur de l’Institut français part pour Paris à la fin de la semaine. Il viendra te voir pour te parler des dates avant l’été ou un peu après.
P[oste] R[estante] Madrid

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Marc Bernard à Jean Paulhan

8 mars [1944]

Mon cher Jean,
Je relis ta lettre en riant d’un œil, en pleurant de l’autre.
La difficulté tenait à ceci, je crois, que le sujet des Voix m’a été donné. Il a fallu que je fasse l’huître, avec la crainte de ne contenir aucune perle. Malgré tes réserves, qui sont graves, ta réponse m’apaise un peu. J’ai mieux dormi samedi.
La diversité des images vient peut-être des différentes versions, mal fondues ; ça et là des pointes paraissent. Bref, il me semble que cette pièce pourrait être portée plus haut, si je n’en étais fatigué. Bien entendu, je ferai les corrections que tu m’indiques et qui ne demandent pas un gros travail. « Berner » et « reconnussiers » sont des fautes de frappe. Jean Vilar ? N’est-ce-pas celui qui faisait du music-hall ? Un Suisse ? Certes, je serais content si tu voulais lui en parler. Tu ne connais pas Louis Turlin ? Mais il attend un manuscrit de toi. Peut-être Henri Pourrat devait-il t’en parler. En tout cas il a annoncé un livre de toi dans sa collection de l’Épervier (sans donner de titre). Nous allons quitter Nîmes parce que j’ai horreur des gibets. On nous en a dressé dix-sept en une nuit. Tout cela tourne au cauchemar. Quand donc, grand Dieu, les hommes cesseront-ils de se haïr, de s’empoisonner la vie ? On se dit qu’il suffirait d’un peu de compréhension, d’intelligence, de générosité, et on ne trouve que ténèbres. Je ne vois que misères de toutes sortes autour de moi.
J’apprends à l’instant, par une lettre de Calet, que tu as dû aller te reposer à la campagne. Et tu ne m’en disais rien ? Les jours, les années passent, on ne se voit plus. Quelle barbe ! De Saint-Junien à Paris il n’y a qu’un saut ; je le ferai souvent pour venir vous embrasser.
J’attends les Clefs dans l’impatience.
Merci, Germaine, d’avoir aimé les Voix. Cela m’a donné du courage. Je vous embrasse.
Marc

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Jean Paulhan à Marc Bernard

Samedi 21 décembre (1946)

Bonnes fêtes, mon vieux Marc, pour vous deux. (Quoique en Paradis on n’en ait guère besoin. Mais est-ce toujours le Paradis ? J’ai vaguement idée que le froid commence à te manquer. Tu nous diras.)
Qu’est-ce qu’il y a comme nouvelles ? Eh bien, j’ai durement travaillé toute cette année pour ne pas avancer beaucoup (dans mes Fleurs II). Guère content de moi. Je n’avais pas prévu à quel point, de m’en prendre à des doctrines et systèmes tout exprimés (ceux des trois rhétoriqueurs d’aujourd’hui : Alain, Valéry, Benda) au lieu d’une opinion (terroriste) plutôt diffuse, ça allait compliquer mon travail, ou plutôt transformer ma méthode. J’y suis en plein. Je ne m’amuse pas.
Autre nouvelle : Guéhenno épouse une toute jeune femme (très moderne dit Jean Blanzat. Qui monte à cheval et dédaigne le genre livres.) Louisette fâchée quitte la maison. Eugénie aussi.
On dit du grand bien du Procès, pièce en 3 actes de Kafka-Gide réunis. Drôle d’idée. On va la jouer.
Le traitement américain, bien qu’à son début, a donné une grande fatigue à Maine. Il a fallu tout interrompre, jusqu’au 5 janvier. Malgré tout, quelques signes d’amélioration.
Je suis anxieux.
Rudement content que le Braque t’intéresse. J’en ai un nouveau, la grande table de cuisine avec le tapis noir et les deux rougets. Malheureusement pour l’instant, il se sent mal chez nous, se recroqueville un peu, refuse de trembler. Mais je crois qu’il s’habituera.
On prépare un second Cahier de la Pléiade. (Il me tarde d’y avoir quelque chose de toi.) Je voudrais bien les aiguiller en deux sens : 1) une littérature de notes marginales (qui remplacerait heureusement les journaux, en particulier les journaux des œuvres, dont les littérateurs abusent depuis cent ans.) 2) une littérature, non pas tant de mots, ni de tournures que de construction populaire. Enfin, on verra. ah, encore ceci ; j’ai rompu avec le CNE [Comité National des Écrivains] et je vais y donner Giono et Jouhandeau. Bonne fêtes. Nous vous embrassons tous les deux
Jean

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Marc Bernard à Jean Paulhan

le 15 février 1961

Mon petit Jean.
On me renvoie le « Carafon » sans la moindre explication. Dois-je conclure que Gallimard refuse de l’éditer ? J’en serai navré.
Pourtant, on pense jouer cette pièce au prochain festival de Nîmes, ce qui me ferait un très grand plaisir. On y verrait les portraits et les modèles les uns devant les autres.
Quand tu iras dans le Vaucluse, ne manque pour rien au monde d’aller à Roussillon ; c’est un village près de Gordes, près d’Avignon, planté sur une colline de terre de toutes les couleurs : rouge, jaune, blanche..., découpée en tranches. J’ai cru voir une immense palette. C’est un paysage prodigieux. Mais garde-toi de marcher à l’extrême bord des sentiers, sinon tout s’écroule.
Aux environs de Nîmes la garrigue était magnifique avec les fleurs des amandiers et l’odeur de la férigoule. J’ai parlé de ton père avec des ancêtres.
Je vous embrasse
Marc

Des astronomes anglais, après neuf ans d’études viennent d’arriver aux mêmes conclusions dont je t’avais fait part quand j’étais au Maroc. Je ne suis pas peu fier.


Marc Bernard, « Jean Paulhan, explorateur de la jeune littérature »

Le Figaro littéraire (20 septembre 1941)
(Marc Bernard & Jean Paulhan - Correspondance 1928-1968. Éditions Claire Paulhan, Annexe III - page 436)

[...] Huit jours plus tard, je recevais un mot de Paulhan. « Considérez-vous désormais à la N.R.F. ». Suivait l’heure d’un rendez-vous. Après le labeur, récuré, rasé de frais, ma petite casquette à la main, je fis une entrée triomphale. A vrai dire je me méfiais : cette revue, une caverne de « borgeois ». Je les avais à l’œil. Un long, large garçon dansant [Paulhan] vint devant moi, je n’arrivais pas à le fixer ; il était ici, puis là-bas : assis, debout, virevoltant ; fort attentif et soudain distrait ; me lâchant, revenant, faisant le tour de ma personne, me mesurant de l’œil, avec un petit air de se dire : « Tiens ! tiens ! c’est cela ! » Repartant sur nouveaux frais pour me cribler de questions où les pertinentes alternaient avec les saugrenues - du moins me paraissaient-elles telles. Bref, je n’étais pas à la noce ; je trempais mon fil à fil et jusqu’à ma petite cravate de filoselle indéfroissable.
« Qu’est-ce que vous faites ? Mais c’est intéressant ! . « Et en avant ! » Vous permettez que je vous présente à Gide ? ». Diable, si je le permettais ! Je venais de tremper quelques mois avant les pages de la « Symphonie ». Une phrase n’en finissait pas de retentir en moi - que j’avais ramenée à sa ligne essentielle. Quand le passeur demande à sa protégée ce qui l’a le plus frappée lorsqu’elle a retrouvé la vue, l’enfant répond : « De voir le ciel si pur et le front des hommes si soucieux. ». Cela me paraissait bien dit car en fait de front soucieux, j’étais particulièrement servi.
Alors, raide, tranchant, avec la voix amène du patron qui vient de tomber sur une pièce loupée, un vieux monsieur [Gide] s’avança sous la coupole étincelante de son crâne. Il me jaugea avec l’œil du tailleur qui suppute s’il aura assez de la pièce entamée. Et, derechef, nouvel interrogatoire : « Attention ! Réfléchissez bien avant de répondre ». Je compris que ce n’était pas le moment de rigoler. Le premier opérait par touches légères, celui-ci examinait, les yeux brûlants et noirs derrière le verre. Sa voix montait parfois dans l’aigu entre les dents serrées - je me demandais où était la fin du registre - ou devenait caverneuse et lente. Quand je sortis de là, ma conception du bourgeois branlait un peu au manche. Point de cigare à bague et de badons. Et l’on paraissait s’intéresser aux divagations de tout un chacun.
« Revenez donc me voir », m’avait dit Paulhan. Comme j’avais mis un excès de scrupule il m’écrivit : « Vous travaillez ? » me demanda-il. Si je travaillais ! Et comment ! Mais non, mais non, ce n’était pas exactement ce qu’il voulait dire. On me demandait si je continuais à écrire. Eh bien ! alors, non, dans un certain sens j’étais plutôt en chômage. Il me paraissait peu probable que je me remisse à noircir du papier. Je lisais alors ? Et quoi ? Je déballais mes lectures. Parfois je redevenais méfiant ; cela tournait à l’enquête. Mais Paulhan m’apprivoisait peu à peu. Je sentais obscurément que sa curiosité partait d’un bon naturel. Il arrivait aussi que l’étroit bureau fût plein de gens, on se marchait dessus. Paulhan comprenant que je n’étais peut-être pas tout à fait à l’aise, me prenait à part ; nous allions manger des gâteaux dans la pâtisserie voisine, avec Julien Benda qui en était singulièrement friand. Je trouvais les choux à la crème au-dessus de toute louange, et ce Paulhan un bien chic type en somme.
Peu à peu je faisais la connaissance de la coterie : Valéry, Alain, Supervielle, Arland, Schlumberger, Fargue, Michaux, etc. [...] Mais c’est à Paulhan que je m’attachais surtout, faisant profit de ses conseils : « Ne le dis pas, montre-le », « Tu répètes maladroitement ce que tu as dit, affaiblissant ainsi l’émotion », « Ceci est horrible ». Il me semblait que sa main glissait doucement sur la page comme une main de bon sculpteur sur la pierre et qu’aucune imperfection ne lui échappait. Si je présentais ma défense, il retirait sa cigarette de la bouche, poussait vers moi un petit rond de fumée, ses sourcils se levaient : « tu as peut-être raison ». Mais je voyais qu’il n’en croyait rien.
Sans aucun parti pris, sans se soucier le moins du monde des conventions quelles qu’elles fussent, je le voyais drainer inlassablement, avec une joie de la découverte toujours aussi vive, tous ceux qui paraissent vivants parmi ceux qui s’avisaient d’écrire. Je l’ai vu pendant plus de dix ans mener à sa perfection la matière brute, non point en magister, mais en inclinant légèrement l’œuvre par le choix.

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Marc Bernard et Jean Paulhan
Correspondance 1928-1968
« Si les hommes s’entendaient parfaitement sur les choses, il n’y aurait pas d’écrivains »
Édition établie, présentée et annotée par Chirstian Liger (†), complétée et achevée par Guillaume Louet.
Éditions Claire Paulhan, décembre 2013
463 pages, 45 €

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