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> Edition du 7 février 2007
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Hannah Arendt et Martin Heidegger,

édition du 21 mars 2001

arendtheidegger

"Nul n’est plus en mesure de faire quoi que ce soit contre la tyrannie des Mass media", déplore Heidegger en 1974, comme si "le journalisme devenu planétaire" représentait une menace plus grande que la barbarie nazie avec laquelle il n’avait pas craint de se compromettre. Les médias se sont sans vergogne emparé des amours entre le "penseur nazi" et la "philosophe juive" qui émigra aux Etats-Unis pour enquêter sur les origines du totalitarisme ; leur correspondance est livrée à "la lumière de la publicité" contre l’engagement pris entre les deux auteurs d’en détruire les documents. Seul Heidegger ayant tenu parole, ses lettres constituent l’essentiel de ce recueil fervent et austère, qui nous rappelle que les philosophes ne sont pas plus juifs que nazis.
Les curieux en seront pour leurs frais : la pudeur est sauve. Heidegger y parle d’amour sur un ton qui peut sembler pompeux et professoral, mais qui justement ne l’est pas : "pouvoir s’ouvrir à l’autre", ce n’est pas, dit-il, enseigner un savoir, mais autre chose de plus énigmatique. "Non ce qui a bien pu se passer, mais seulement, que quelque chose a pris l’allure d’un destin - et qu’en ce destin un autre être humain vous est confié pour savoir ce que cela implique. En sorte que la pudeur ne disparaisse pas devant l’âme d’autrui, mais ne fasse au contraire que gagner encore en amplitude."
Ces documents ne nous apprennent rien de "ce qui a pu se passer", mais donnent les éléments pour comprendre ce que la rencontre avait en soi de "fatal", avant que l’histoire en donne une version à sensation. Le plus admirable de cette correspondance est l’absence totale de morale et d’histoire : les deux épistoliers semblent ne jamais quitter le domaine du Commencement, ce dieu dont Platon dans l’hommage écrit par Hannah pour le quatre-vingtième anniversaire de son maître, dit qu’il est sauveur ; jamais ni chez l’un ni chez l’autre la moindre amertume, la moindre trace d’usure temporelle : seule demeure la gratitude, car "toute évaluation moralisante" ne fait "qu’entraver et fausser le sens de ce qui vous est destiné."
Nous ne savons pas ce qu’au moment des retrouvailles, en 1950, Heidegger a pu dire à Arendt quand celle-ci a dû le questionner sur le nazisme ; à la lecture de ces lettres nous sentons cependant que ce ne fut pas de l’ordre de l’excuse ou de la justification, mais bien de la "réconciliation". Le penser, dit Martin, est "l’approche du lointain" : c’est dans l’éloignement et la rétrospection que les choses deviennent tout à fait proches, commente Hannah. L’illustre cette correspondance de cinquante années qui rapproche deux êtres que notre monde médiatisé, pétri de bons sentiments historicistes et moralisants, voudrait bien pouvoir séparer. C’est cela qu’on y trouvera, non des anecdotes ni même la pensée de l’un ou de l’autre.

Ariel Suhamy

Hannah Arendt et Martin Heidegger : Lettres et autres documents, 1925-1975 ; traduit de l’allemand par Pascal David
Gallimard, bibliothèque de philosophie, 400 p., 220 F.