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Ecrire d’amour à 20 ans Par Gaëlle Obiégly

 

Ecrire d’amour à 20 ans Ce petit livre orange de l’amour fait la part belle aux chants radieux. Même en enfer quiconque s’adresse à l’être aimé se trouve au paradis. On lira donc l’expression de ce transport au fil de la centaine de pages, autant de lettres qui constituent l’anthologie présente. Comme l’indique le titre de cette publication destinée à un public juvénile, elles ont été écrites par de jeunes personnes. Certaines sont devenues célèbres, d’autres nous sont inconnues. Toutes bénéficient d’une présentation du même calibre, quelques lignes nous informant sur la rencontre amoureuse, ses suites et l’identité des protagonistes. Car si plusieurs des épistoliers se sont illustrés par leur art, leur rôle politique ou leur situation mondaine d’autres n’ont laissé de leur malheureux sort que de petites traces. Des lettres, la plupart du temps, retrouvées dans un grenier par des descendants. Ils auront ainsi découverts un fragment du cœur de parents et pris connaissance de ce qui les a précédés. Le passé, étrangement, est maintes fois évoqué par ces amoureux de vingt ans ; des hommes souvent qui se rappellent les débuts d’une histoire ou bien ce qu’ils étaient avant elle. Mais après tout, il est vrai qu’à vingt ans on a déjà un passé, et toute histoire d’amour de quelques jours compte bien des péripéties. On se les remémore avec tristesse, avec joie. On revit en pensée la première nuit, on couche sur le papier le moment qui inaugure l’amour. Ce sentiment n’a pas d’âge. Victor Hugo dit qu’ « au cœur on n’a jamais de rides ». Il s’adresse à Juliette Drouet. Il s’aimeront longtemps d’un amour d’adolescents. Ils sont jeunes grâce à leur cœur, qui contient « tous les printemps, toutes les aurores, tous les parfums, tous les rayons. » C’est sans doute d’avoir décrété l’âge de leur sentiment, de l’avoir figé à quatorze ans qui lui aura donné la force et la longévité désormais célèbre de cette passion-là.
Quelle est la spécificité de l’amour à vingt ans, se demande-t-on à l’orée de cette mince anthologie ? A-t-il une autre saveur ? Moins de responsabilité ? Moins d’expérience ? Moins de connaissance ? Moins de déception ? Qu’est-ce qu’il a de moins, l’amour à 20 ans ? Qu’est-ce qu’il a de moins pour avoir quelque chose de plus, ou de différent ? Ces questions ne trouvent pas de réponses dans les lettres mais nous accompagnent pendant leur lecture. Les auteurs mentionnent souvent leur âge, leur jeunesse comme pour justifier des maladresses ou, au contraire, pour afficher leur espérance. Ils éprouvent et la jeunesse et l’amour. Mais l’amour se détache de la temporalité. Même s’il est passager, il est éternel au moment où il se dit. Les lettres, en tout cas, l’immortalisent. C’est un présent merveilleux auprès duquel le passé semble une matière sans éclat. Albertine Sarrazin, écrivant à Julien Sarrazin, déplore un passé encombrant « si beau, si dégueulasse et si délirant que son poids est effroyable ». Ou bien l’amour considère son propre passé comme un temps révolu de l’amour. Ce constat, Joë Bousquet le communique avec autant de tendresse que d’amertume à sa chère petite Marthe. Elle a pour lui toute la douceur de sa propre jeunesse. Cette jeunesse à laquelle une balle reçue dans la colonne vertébrale met fin. Joë Bousquet, grand poète, a été gravement blessé au cours d’une attaque allemande en 1918. Le soldat juvénile et inspiré demeurera paralysé le reste de sa vie, alité dans une chambre aux volets clos. Il composera son œuvre dans ces conditions. Mais lorsqu’il écrit à Marthe il espère encore une guérison. Il lui fait part de réflexions bien vieilles pour un garçon de vingt-deux ans. Son cœur subit la même crise que le corps dont il dépend. Immobilisé à jamais, il fait ses adieux à l’amour qu’il nomme le passé. Bousquet a « le droit de parler comme ceux qui ne peuvent plus penser à l’avenir. » Le titre de l’anthologie rend bien compte des trois motifs qui la parcourent : amour, jeunesse et tragédie. Dans écrire d’amour à vingt ans se profile la mort. La fin de quelque chose. Même si elle n’est pas prédite par les auteurs des lettres, l’extinction se pressent. Bien sûr le lecteur, averti du destin de l’épistolier, en projette l’ombre sur la lettre de celui qui croit aimer et vivre pour toujours. On sait ce que coûteront à Maïakovski ses amours avec Lili Brik, épouse d’Ossip Brik chef de la Tchéka. N’aurait-il pas été poussé au suicide par un mari jaloux ?
En plus des courriers de soldats de la Première Guerre mondiale à des amoureuses auxquelles parfois ils font des adieux avant l’assaut, on lira la lettre ultime de Louise à un bagnard dont elle est éprise. Cet homme, Ernest Gustave Dormoy avait vingt-cinq ans lorsqu’il a été déporté en Nouvelle-Calédonie pour sa participation à la commune de Paris. Une femme qu’il ne connaît pas lui écrit son amour. Ce sont des soupirs qu’elle lui adresse. Elle le tutoie. L’amour fou la conduit. Ce n’est pas elle qui écrit, mais une sorte de génie qui « pousse sa main légèrement sur le papier ». Elle est sûre que ce souffle ira jusqu’à lui, son bien-aimé. Mais l’homme est mort, il n’ouvrira jamais cette lettre. L’amour est-il pour autant exprimé en vain ? Il devait être dit. Cette nécessité est l’objet de la plupart des lettres des jeunes amoureux dont le verbe est rarement corrompu. Ossip Mandelstam, le grand poète, loue l’innocence de l’échange qu’il a avec Nadejda. Pas de grands mots, parlant comme ça leur vient, ils sont comme des enfants. Jack London aussi recherche dans les phrases la vérité du cœur. Paradoxalement, ce sont souvent les écrivains qui s’inquiètent de ce que leur langage soit maladroit, insuffisant. C’est qu’ils font le pari de s’y manifester entièrement. Or, l’amour échappe à la volonté, contrairement à l’écriture. L’expression de l’amour est vierge de toute arrière-pensée, desseins et ne représente que l’émoi, elle est l’amour même. Baudelaire se trouve mal à l’aise avec ce genre de correspondance. Il est « peu partisan des écritures » car on s’en repent toujours. N’empêche il se lance dans une longue lettre où il dévoile ses sentiments en même temps que son ambivalence vis-à-vis de la femme qui le rejette. Il revient sur une conversation au cours de laquelle il lui a fait une déclaration d’amour. Elle a eu une réplique trop longue trop cruelle. Tandis qu’elle n’exprimait à son égard que mépris et indifférence, Baudelaire continuait d’écouter sa tortionnaire pour avoir le plaisir de regarder plus longtemps dans ses yeux. À la suite de quoi, la femme se trouve rehaussée. Car, à présent qu’elle a parlé avec franchise, elle inspire à l’homme meurtri, le respect et l’estime qui viennent en plus du sentiment amoureux. En plus ou à la place de ? La formulation de Baudelaire est suffisamment ambiguë pour qu’on se pose la question. Sans doute la destinataire de la lettre s’est-elle aussi demandé ce que porte désormais cet état nouveau décrit par l’amoureux éconduit. Cette lettre à Marie Daubrun préfigure l’adoration de Baudelaire pour une autre femme, quelques années plus tard. Son cœur a mûri, ses sentiments ont fait fleurir une intelligence de l’amour. « La volonté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal » dira-t-il bien après avoir souffert et s’être soumis brièvement. Mais cette conception ne se trouve pas encore exprimée dans ses lettres de jeune homme où, cependant, elle est en germe.

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Écrire d’amour à 20 ans
Lettres rassemblées et présentées

par Gwenaëlle Abolivier
Éditions À dos d’âne, janvier 2014
107 pages. 12,50 €

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