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Entretien avec Claire Paulhan et Guillaume Louet
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Claire Paulhan et Guillaume Louet Claire Paulhan
© CCAS

Guillaume Louet
© D.R.

Claire Paulhan est chargée de mission à l’IMEC (Institut Mémoires de l’Édition contemporaine, important fonds d’archives situé à l’abbaye d’Ardennes, près de Caen). Elle a été commissaire de nombreuses expositions. Elle dirige depuis 1996 sa propre maison d’édition, spécialisée dans le registre autobiographique, les éditions Claire Paulhan, qui depuis 1997 ont publié par exemple les correspondances de Jean Paulhan avec Michel Leiris, Paul Éluard ou Georges Perros, les journaux de Catherine Pozzi ou de Mireille Havet. Les textes choisis par Claire Paulhan sont édités avec un scrupule scientifique et un souci d’élégance matérielle remarquables.

Guillaume Louet est le maître d’œuvre de l’édition des Écrits critiques de Jean José Marchand, coéditée en 2012 par Le Félin et Claire Paulhan, et pour laquelle il a reçu le prix Fénéon 2012. Il est chercheur associé à l’IMEC, écrit dans La Revues des revues, Midi et prépare une édition des chroniques de cinéma de Philippe Collin ainsi qu’une édition des œuvres de Raymond Schwab.

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Les lettres que Marc Bernard et Jean Paulhan ont échangées pendant quarante ans (de 1928 à 1968) viennent d’être publiées (décembre 2013) aux éditions Claire Paulhan. Cette publication est l’initiative de Christian Liger, disparu en 2002, dont on peut lire l’introduction et une partie de l’appareil critique qui a été complété par Guillaume Louet. Quelques mots sur Christian Liger qui a connu Marc Bernard ?

Claire Paulhan L’histoire de ce livre a en réalité commencé en 1961, quand un jeune professeur de français, Christian Liger, écrit pour la première fois à Jean Paulhan, le directeur de La Nouvelle Revue française. Au bas de cette première lettre, Jean Paulhan, qui est né à Nîmes, a noté, à côté de la signature de Christian Liger : « Nîmois ». Il aurait pu également préciser : « Premier prix de Philosophie du lycée de Nîmes. Professeur de lettres et auteur dramatique, spécialiste de Giordano Bruno et d’André Suarès » Christian Liger remercie donc Jean Paulhan d’avoir accepté sa première pièce : Sacrifice paraît dans La NRF en juillet et août 1961. Il s’ensuit une première rencontre, début 1962, dans le bureau de la revue, au cours de laquelle Jean Paulhan lui conseille vivement de consacrer sa thèse à André Suarès. Rapidement, Christian Liger s’enhardit à confier à son aîné : « [...] il faut que je vous remercie pour “L’Education” que j’ai reçue à travers votre œuvre ; c’est là que j’ai trouvé une éthique non seulement d’écrivain, mais sans doute d’homme.[1] » Peu après, une autre pièce est acceptée par les éditions Gallimard, Les Noces de Psyché, pour la toute nouvelle collection de littérature contemporaine que dirige Georges Lambrichs, « Le Chemin ». La Tour d’Einstein est également publiée dans La NRF d’août 1964... Il ne reste plus alors à Jean Paulhan que quatre années à vivre et son influence dans le milieu littéraire et ses forces vont en diminuant, mais Christian Liger lui demeure fidèle : « [...] dans l’inquiétude d’un ouvrage achevé, on cherche quelque haute raison qui vous assure. Et vous êtes, en notre littérature, cette vigilance.[2] » En octobre 1968, celui qui a été le directeur de La NRF et le directeur littéraire des éditions Gallimard pendant presque quarante années, meurt.
Moins de dix années plus tard, en 1977, l’écrivain Marc Bernard revient vivre, veuf et inconsolé, dans sa ville natale. Parlant de Jean Paulhan avec lui, Christian Liger approfondit sa connaissance du parcours indépendant de l’écrivain de Pareils à des enfants (Prix Goncourt 1942) : « Il a traversé la misère enfantine, écrit-il dans l’un de ses nombreux articles sur Marc Bernard, la jeunesse surréaliste, l’engagement communiste, la paternité, un grand amour, les guerres d’Espagne et de France, la pauvreté, le prix Goncourt, l’amitié et le deuil. Et de ce siècle terrible, surgit essentiellement dans son œuvre, la joie » [3] S’il a reçu une « éthique » de Jean Paulhan, Christian Liger voit une forme de philosophie morale dans la manière dont Marc Bernard a conduit son existence. Après de longues années consacrées au théâtre, Christian Liger, tout en préparant l’exposition nîmoise du centenaire de la naissance de Jean Paulhan, travailla avec l’aide de l’archiviste Bernard Artigues, à reconstituer l’Histoire d’une famille nîmoise, les Paulhan (Gallimard, 1984). Dans le même temps, il accompagna Marc Bernard dans les derniers mois de sa vie... En 1983, année où mourut Marc Bernard, Christian Liger devint adjoint à la culture du nouveau maire de Nîmes, Jean Bousquet. Après avoir écrit un livre sur sa ville, Nîmes sans visa (Ramsay 1987), hanté par les enfances de Jean Paulhan et de Marc Bernard, il commença une carrière de romancier chez Laffont (Trois jours de chasse en montagne, 1992 ; Les Marches du Palais, 1996 ; Le Roman de Rossel, 1998 ; La Nuit de Faraman, 1999 ; Il se mit à courir le long du rivage [sur Le Caravage], 2001).
La publication de cette correspondance entre Marc Bernard et Jean Paulhan était bien une idée de Christian Liger, qui voulait ainsi rendre hommage à ses deux écrivains tutélaires. Malheureusement, il est mort sans avoir pu achever ce gros travail.

461 lettres composent cette correspondance dont seulement 154 sont de Jean Paulhan. Cette disparité semble avoir plusieurs causes...

C. P. Les archives de Jean Paulhan, qui contiennent les lettres de Marc Bernard adressées au directeur de La NRF, ont toujours été classées, préservées par sa famille et, depuis 1993, elles sont conservées à l’Institut Mémoires de l’Édition contemporaine (IMEC) à Caen. En revanche, les archives de Marc Bernard, du fait du grand nombre de ses déménagements et probablement de son attention moindre à ses propres papiers, sont dispersées, et fort incomplètes : on en trouve une partie chez sa fille, Annie Teulière, une autre à la bibliothèque de Carré d’art (et bientôt Caty Liger, veuve de Christian Liger, joindra à cet ensemble conservé à Nîmes les manuscrits, dactylogrammes, photographies et autres documents confiés par l’écrivain à son mari). Mais récemment, le spécialiste de Mac Bernard, Stéphane Bonnefoi, a retrouvé des lettres de Jean Paulhan dans l’ensemble d’archives qui demeure en possession de la fille de Marc Bernard. Et nous en avons également repéré auprès de quelques Nîmois collectionneurs d’autographes, et également chez le critique littéraire Raphaël Sorin, qui fit un beau portrait de Marc Bernard dans Le Monde, en 1984. Ce qui a permis d’ajouter une soixantaine de lettres par rapport au corpus que Christian Liger avait réuni en son temps. Il n’empêche que demeure une certaine disproportion dans ce livre puisque les lettres de Marc Bernard sont deux fois plus nombreuses que celles de Jean Paulhan.
Au-delà de la très intéressante période de l’entre-deux-guerres, il manque donc dans ce livre quelques lettres, égarées, vendues, dispersées.

Il y a trente ans, Marc Bernard mourrait à Nîmes, dans cette ville où il était né 83 ans plus tôt et où Jean Paulhan, son aîné de 16 ans, a vu le jour également, en 1884. Dans leur correspondance, la complicité nîmoise est assez présente... Pouvez-vous nous parler de leur première rencontre ? Et comment expliquer cette amitié qui, en témoigne la correspondance, a été fidèle et très chaleureuse jusqu’à la mort de Jean Paulhan en 1968 ?

C. P. Marc Bernard a raconté cette première rencontre, qui ne se fit pas à Nîmes, mais rue de Grenelle à Paris, dans les bureaux de La Nouvelle Revue française, en 1928. Il venait d’envoyer son premier manuscrit, Zig Zag, au directeur de La NRF : « Huit jours plus tard, je recevais un mot de Paulhan. « Considérez-vous désormais chez vous à la N.R.F. ». Suivait l’heure d’un rendez-vous. Après le labeur, récuré, rasé de frais, ma petite casquette à la main, je fis une entrée triomphale. À vrai dire je me méfiais : cette revue, une caverne de « borgeois ». Je les avais à l’œil. Un long, large garçon dansant [Paulhan] vint devant moi, je n’arrivais pas à le fixer ; il était ici, puis là-bas : assis, debout, virevoltant ; fort attentif et soudain distrait ; me lâchant, revenant, faisant le tour de ma personne, me mesurant de l’œil, avec un petit air de se dire : « Tiens ! tiens ! c’est cela ! » Repartant sur nouveaux frais pour me cribler de questions où les pertinentes alternaient avec les saugrenues - du moins me paraissaient-elles telles. (...) » [4]
Grâce à ce texte de 1941 qui figure dans les annexes, on comprend que leur amitié a été très rapidement profonde et sincère, parce qu’ils se parlaient franchement et attentivement de leurs œuvres mutuelles (Jean Paulhan eut peu souvent l’occasion d’être lu et commenté avec une telle application), mais aussi parce que Marc Bernard a su se défendre gentiment de l’emprise intellectuelle de Jean Paulhan : dès son prix Interallié en 1934 et a fortiori quand il eut le prix Goncourt en 1942, on le voit capable de voler de ses propres ailes, de négocier directement avec Gaston Gallimard, sans oublier pour autant ce qu’il doit à Jean Paulhan, qui fut avec, Philippe Soupault et Henri Barbusse, un de ses premiers soutiens. Et avec cet homme si fidèle, si modeste, si heureux de vivre aussi, Jean Paulhan a pu développer une amitié légère, désintéressée, franche. Où les origines gardoises communes s’exprimaient discrètement dans le vocabulaire, dans l’évocation de souvenirs et de personnes, comme Octave Nadal, énigmatique figure de l’intelligentsia nîmoise de ce temps. Et Jean Paulhan de se « découvrir », précisément au moment - mai 1954 - où Jacques Chardonne tente de séduire Marc Bernard, qui est un écrivain qui vend alors bien, pour l’arracher de Gallimard et l’emmener chez Stock : « La littérature contre l’amitié ? Mais (dans ce cas-ci) elles s’entendent chez moi parfaitement. Elles couchent ensemble, si je peux dire. Pourquoi te laisses-tu monter la tête par (je suppose) ce petit jaloux de Chardonne ? Je t’admire comme j’admire bien peu d’écrivains. »

[1] Lettre du 6 mai 1962.
[2] Lettre du 25 octobre 1965.
[3] C. Liger, Septimanie, octobre 2000.
[4] Le Figaro (20 septembre 1941.(Suite de l’extrait dans la rubrique « Lettres et extraits choisis »

Au fil des lettres, on voit que Jean Paulhan reste le conseiller littéraire de Marc Bernard. Celui-ci lui demande son avis « sans pitié », le supplie de le lire et de le corriger. « Je vais remettre Pareils à des enfants à Gallimard cette semaine. Je te supplie de le lire crayon en main. » (Lettre 133, p. 174). Paulhan n’hésite pas à critiquer un texte, à évoquer certaines réserves... La franchise et la confiance sont de rigueur dans leur relation...

Guillaume Louet La franchise et la confiance sont absolument réciproques. Il est bien évident que lorsqu’ils se rencontrent, Marc Bernard et Jean Paulhan ne sont pas dans la même situation. L’un est une éminence reconnue du monde des lettres, l’autre vient tout juste de commencer une carrière de journaliste dans l’hebdomadaire d’Henri Barbusse, Monde. Cependant malgré cette différence essentielle, et la quinzaine d’années qui les séparent, l’honnêteté entre eux est immédiate. Il faudrait avoir l’esprit particulièrement malveillant pour trouver, même dans ses premières lettres, des flagorneries sous la plume de Marc Bernard, qui reconnaît toutefois à l’évidence l’autorité de son aîné. « Toi, Tu m’offres une méthode » lui écrit-il un peu plus de dix ans après leur première rencontre. Durant la première décennie de leur amitié, Paulhan lui donne quelques conseils (à propos de ce qui deviendra Au secours, il lui écrit par exemple : « Le roman commence comme si l’enfant était le héros et finit comme si c’était la mère. Il est plein d’événements qui n’ont pas de suite, et dont on ne sait pas pourquoi ils sont venus là ») tout en reconnaissant sa valeur ; il est certain que Marc Bernard est un écrivain plein de promesses. « Tu auras le prix Goncourt dans deux 2 ans », lui écrit-il en 1931, et sans doute n’est-ce pas vraiment ironique. Jean Paulhan ne cacha pas les réserves qu’il avait face aux deux premiers volets de la trilogie nîmoise de Marc Bernard. Il aime surtout le Marc Bernard écrivain qui ne « prétend » pas (on a le droit de penser comme Paulhan, encore aujourd’hui ; de sorte que l’écrivain de Vacances ou de Mayorquinas nous touche peut-être davantage que celui des Exilés ou d’Une journée toute simple), et demeure plus circonspect lorsque son ami s’aventure dans des domaines littéraires qui lui paraissent étrangers à son talent. Il a des jugements sévères sur certaines moutures d’Une journée toute simple en 1948, qui causent de la peine à Marc Bernard, respectueux toutefois des lumières de son ami - quoiqu’assez têtu tout de même. Et puis Paulhan n’est pas réellement convaincu par les tentatives théâtrales de Marc Bernard (mais il goûte assez sa pièce Le Carafon, en 1961). Tardivement, encore, en 1965, il fait part à son ami de son avis en ces termes (il s’agit de pages manuscrites de Marc Bernard qui n’ont probablement pas été publiées) : « c’est terrible, ces grands sujets. Il me semble que les gens modestes (comme nous) devraient se demander, avant de se lancer : « Mais moi, qu’est-ce que je puis apporter de différent, que je sois seul à dire ? » et n’en pas démordre. Ce n’est pas absolument, j’en ai peur, ce que tu fais. »
La correspondance nous montre aussi l’attachement de Marc Bernard à l’œuvre de Paulhan, l’importance qu’il lui accorde. S’il l’a commentée dans des articles que nous avons reproduits, il lui confie aussi directement les sentiments qu’elle lui inspire. Par exemple au sujet de Braque le patron, il lui écrit le 30 décembre 1946 : « Jamais peut-être, comme dans le Braque, on n’avait mesuré ton pouvoir de comprendre, d’expliquer ; il est tel qu’on a l’impression d’être devant une dimension nouvelle de la pensée. De plus ton style atteint une qualité ‘‘plastique’’ étonnante. » On devine encore que Marc Bernard trouvait peut-être certains textes de Paulhan un peu rigides, quand il lui écrit le 28 juin 1962, après avoir lu le texte que Paulhan avait donné pour le catalogue d’exposition de Yolande Fièvre : « Il y a là de la magie. Ah ! si tu te laissais aller. » On peinerait sans doute à trouver des points communs aux deux œuvres. Néanmoins leurs différences d’écritures n’ont jamais été un frein à leur amitié, ni au goût qu’ils prenaient à échanger leurs points de vue (l’un aime Marie Noël, l’autre pas) : ils partagent le même langage, peut-être pas la même « philosophie » du langage, ou du moins il n’est pas certain que Marc Bernard en ait une (ce n’est pas ce qu’il recherchait pour lui-même) qui puisse rivaliser avec celle de Paulhan. Il n’en demeure pas moins qu’ils semblent pouvoir absolument tout se dire, s’écrire expressément ce qu’ils pensent, sans le recours aux politesses d’usage - en quoi ils semblent très au-delà de certaines simagrées d’auteurs.

Que diriez-vous du style de cet écrivain, autodidacte, dont le premier livre Zig-Zag est d’inspiration surréaliste ?

G. L. C’est un style sans afféteries ni préciosités, net, dont la syntaxe est ferme, et au plus près de la sensation vécue, et qui pourtant semble conjurer une certaine sécheresse. En se gardant bien de réduire Marc Bernard à un écrivain émotif, il faut lui reconnaître une grande puissance émotionnelle, et même sentimentale - qu’on ne confond bien sûr pas avec un sentimentalisme sans pudeur. L’écrivain contemporain qu’il admire le plus est sans doute André Gide. Et Jacques Chardonne aussi (mais il ne faut pas oublier qu’il écrit un livre sur Zola en 1952, et coordonne un ouvrage sur lui très peu de temps après). Mais pas de rapprochements hâtifs. L’œuvre de Marc Bernard est diverse. Il y a le moment où l’on peut voir en lui un représentant de la littérature prolétarienne, puis le romancier qui s’espère un peu sur les traces de Joyce, grâce à sa trilogie nîmoise - Les Exilés (1939), Une Journée toute simple (1950), Les Marionnettes (1977) -, le chroniqueur aussi de sa propre vie, et c’est alors une très grande réussite - Vacances, La Bonne humeur, Mayorquinas - et, dans une tonalité différente, l’auteur qui fait le récit de son passé avec Pareils à des enfants... et Salut, Camarades ; et encore le « formaliste » avec un coup d’essai, La Cendre en 1949 ; et puis il y a un recueil, Vert-et-argent, un petit joyau, publié chez Gallimard en 1945, qui contient des nouvelles admirables telles que « La Poupée » (pas loin d’être un conte dans la veine de Marcel Schwob si l’on veut) ou « Le Portrait de Monsieur Denis », qui procède par ellipses, accélérations (cette nouvelle avait, d’après Christian Liger, quelque chose d’unique par rapport au reste de l’œuvre de Marc Bernard). Ainsi y a-t-il chez Marc Bernard un style qui assume parfois des particularités à première vue un peu microscopiques, ou régionales, et des touches extrêmement nombreuses qui sont, à n’en pas douter, celles d’un remarquable prosateur. Il faut insister encore sur l’humour, celui de l’écrivain. C’est un humour bienveillant, parfois mordant - il écrit par exemple à Paulhan, le 27 janvier 1940, au sujet d’Aragon : « Quant à le sauver, juste Ciel ! Cet homme peut tout trahir avec la même élégance. Il ne trahit pas, il tourne ses talons rouges. Je le vois avec un fin mouchoir à la main, murmurant, baisant les doigts, ‘‘délicieux’’. L’amusant, c’est qu’il se soit pris pour Saint-Just.  » L’humour ne serait pas présent dans ses livres s’il n’avait été particulièrement sensible à une manière détachée de prendre la vie et c’est sans doute quelque chose d’essentiel à savoir si l’on veut approcher son œuvre, malgré des noirceurs qu’elle contient par ailleurs. On peut lire dans Les Nouvelles Littéraires du 12 avril 1956, une enquête que menait Pierre Humbourg pour cet hebdomadaire sur l’humour, et consacrée cette semaine-là à Marc Bernard dont il rapporte les propos : « L’humour m’a été familier dès mes premiers écrits, mais il alors il était plutôt teinté de noir. [...]. Peu à peu cet humour a perdu de sa noirceur ; c’est qu’il m’a paru que rien en somme n’était aussi désespéré que je ne l’imaginais à vingt ans (l’âge des obsessions métaphysiques par excellence). [... Je ne crois pas que l’humour soit fait de mots, ou qu’il naisse d’un système, mais plutôt d’une jubilation intérieure qui tient sans doute à l’allégresse du sang, à l’ivresse qui nous vient parfois à nous sentir vivants, à un état de grâce, pour tout dire. Et aussi à certains aspects de farce énorme que prend la vie, quand par exemple des hommes comblés d’honneurs (le pluriel est inquiétant) et d’argent feignent mépriser ce qu’ils ont si durement obtenu, et à quel prix ? Ou quand une femme que nous avons passionnément aimée quelque vingt ans plus tôt passe au bras d’un autre sans que nous soyons le moins du monde troublés. Ou lorsque Khrouchtchev dénonce Staline. C’est alors, au vrai sens du mot, que la joie nous “inonde”, qu’elle ruisselle en nous : fraîche cascade, eau lustrale, de jouvence. Le véritable humour est là. C’est un humour de situation. » Encore une invitation à lire son livre qui n’est sans doute plus tellement lu, La Bonne Humeur, constitué en partie de chroniques qu’il avait données au Figaro et qu’il agence de manière à en faire un vrai livre. Le style y est direct, simple (qu’on n’en déduise pas pour autant que ce serait du « journalisme », il s’agit de chroniques où l’on se promène un peu au hasard dans le quotidien de Marc Bernard), élégant : il exerce un charme incontestable.

Marc Bernard épouse Else, Juive autrichienne dont il tombe amoureux au premier coup d’œil, un jour d’automne 1938 au Louvre devant la Vénus de Milo. Il écrivit sur elle les plus belles pages d’amour conjugal qu’on puisse lire sur l’amour. Peut-on dire que la présence, comme ensuite, la mort de sa femme en 1969 aura eu une influence considérable sur son œuvre ?

C. P. Marc Bernard avait obtenu le prix Interallié en 1934 pour un roman, Anny, qui évoquait sa vie impossible avec Snoes, femme de son ami Augustin Habaru. Ses amis du groupe des écrivains prolétariens lui avaient alors reproché non seulement d’avoir signé un roman d’amour, mais de se mettre, grâce à l’argent du prix, à mener une vie bourgeoise. En 1938, Marc Bernard, émergeant difficilement de cette période de remise en question, a effectivement rencontré totalement par hasard celle qui allait devenir sa femme au musée du Louvre, devant la Vénus de Milo : « Pendant qu’elle tournait autour de la statue, je tournais autour d’elle »... C’est ainsi qu’il décrit cinématographiquement son coup de foudre pour Else Reichmann (1903-1969) : cette femme, d’origine autrichienne, était d’une grande beauté, ce que montrent les photos qu’Izis a faites en 1945. Docteur ès-lettres de l’Université de Vienne, elle avait quitté l’Autriche car elle était juive et menacée : sur le chemin de l’exil vers les États-Unis, elle est passée par Paris et y a été « captée  » par l’amour de Marc Bernard. Au début de la Drôle de Guerre, Else est enceinte, et Marc Bernard décide de l’épouser : il faudra qu’André Chamson et Julien Benda interviennent pour que ses papiers soient en règle et que le mariage puisse se faire, le 25 juillet 1940. Leur enfant mourut à la naissance, probablement en raison des privations que la situation infligeait à la jeune mère. Mais, malgré ce malheur et les menaces qui pesaient sur elle, ils reprirent leur vie de grands enfants en vacances continuelles... Hédonisme et bonne humeur : assurément, cette femme, par son calme, son charme, sa conscience d’avoir échappé au pire, fit grand bien au tempétueux Marc Bernard.
Il faut lire le récit de leur rencontre et de la naissance de cet amour dans La Mort de la bien-aimée (Gallimard, I972), un des trois livres, avec Au-delà de l’absence (1976) et Tout est bien ainsi (1979) que Marc Bernard a consacrés à décrire les sentiments de désespoir, entremêlés de bouffées de vitalité, qui l’ont envahi (et sauvé) après la mort de sa femme, en 1969. Ces années 70 furent l’occasion d’un regain d’intérêt du public pour le vieillissant Marc Bernard, grâce à une émission d’Apostrophes dans laquelle Bernard Pivot mit merveilleusement en valeur la qualité « humaine » de l’écrivain dans ces trois derniers livres.

Dans une lettre où il est question d’une note qu’il a promis de faire sur Essais Critiques de Guéhenno, Marc Bernard écrit : « Il me semble qu’il y a un parti pris de pessimisme - comme chez Mauriac, et la plupart des écrivains catholiques modernes - une façon d’enlaidir la vie, d’avilir certaines valeurs qui me sont chères. Nos misères de nos cinq sens ! Pourquoi pas la joie de nos cinq sens ? ». Ces phrases semblent être emblématiques de la personnalité de Marc Bernard qui pourtant a connu toutes sortes de difficultés dès son plus jeune âge ...

G. L. Il fut un « enfant-ouvrier », alors qu’il était à peine âgé de douze ans ; il perd sa mère un an plus tard. Sa jeunesse fut difficile, travaillant chez un commissionnaire en vins, apprenti dans une usine, fraiseur dans une fabrique de chaussures pendant la guerre, puis ouvrier encore à Marseille, retour à Nîmes dans une fabrique de chaussures. En 1924, il devient cheminot, au triage de Villeneuve Saint-Georges, métier dont il a raconté la dureté dans Salut, Camarades. Et puis, une fois écrivain, même reconnu, il n’avait pas la sérénité d’un rentier... La radio lui assura de quoi vivre, les journaux aussi, parfois confortablement, mais jamais avec une stabilité qui eût pu lui faire croire qu’il était « arrivé » (ce qu’il ne cherchait d’ailleurs absolument pas, au contraire). La menace du manque d’argent donc - et du travail.
Roger Grenier, qui travailla avec lui à la radio, l’a très bien raconté : « Je n’ai jamais connu personne qui, autant que Marc Bernard, eût le travail en horreur. Il suffisait que l’on en proposât un à cet homme si bon pour qu’une lueur mauvaise s’allumât dans ses yeux bleus. Une fois pour toutes, entre le travail et la pauvreté, il avait choisi. » Le critique et marchand de bois Pierre Lièvre s’étonne aussi dans une lettre qu’il écrivit à Paulhan de ce que Marc Bernard cherchant du travail, ou de l’argent, ne fût pas prêt à consacrer plus de la moitié de son temps au labeur... Assurément, il connaissait la misère, l’avait réellement éprouvée sous toutes les formes qu’elle peut revêtir, mais ne s’y résignait pas. On peut comprendre qu’il trouvait déplacé que des bourgeois (Mauriac, pas Arland) cherchent à engluer le lecteur dans un pessimisme de bon aloi. Son œuvre à lui serait plutôt vitaliste, à la poursuite du bonheur sensoriel (et moral). Dans cette même lettre que vous citez, Marc Bernard brocarde les empoisonneurs de « notre aventure terrestre ». Et il précise : « La part d’incertitude qu’elle contient doit-elle forcément aboutir à cela ? ne pourrait-elle au contraire nous rendre plus légers, nous faire entrer de plain-pied dans la fable, dans le rêve aux yeux ouverts ? Ce qui pourrait nous servir d’ailes ils le transforment en boulets. Je ne leur pardonnerai jamais cela. » Ne pas voir pour autant chez Marc Bernard une amnésie de la souffrance ; il l’a auscultée sous différents angles : amoureux - dans Anny, et puis après la mort d’Else son épouse - sociale, dans Au secours, et plus de vingt ans plus tard dans Salut, Camarades. Par conséquent, Marc Bernard n’était pas en quête d’inconscience ; il a plutôt cherché à vivre, avec intensité et le plus fort plaisir, et à donner une idée aussi juste que possible de cette quête dans son œuvre. Ce n’était pas un tiède. On sent la chaleur pratiquement à toutes les pages de la correspondance. Chaleur humaine, et nécessité pratique de soleil. C’est pourquoi il ne paraît pas exagéré de parler du caractère solaire de la correspondance Bernard/Paulhan.

Marc Bernard est resté un auteur très discret dont peu de lecteurs se souviennent et pourtant il a laissé une quinzaine de récits au style remarquable, des essais, a eu des prix dont l’Interallié en 1934, le Goncourt en 1942 ; avec Pareil à des enfants ou le récit de son enfance nîmoise ; comment expliquer cette « discrétion » ?

G. L. On doit certainement distinguer deux choses. La confidentialité dans laquelle il est maintenu actuellement. Mais Roger Grenier, Raphaël Sorin, plus récemment Stéphane Bonnefoi, qui a mené une politique active d’édition (au Dilettante, chez Finitude) et Alain Artus, qui vient de lui consacrer une biographie aux Nouvelles Presses du Languedoc, préfacée par Bernadette Laffont, ont tenté de redonner vie à son œuvre. Distinguer, donc, cette confidentialité actuelle, du jugement, partiel probablement, selon lequel s’il est peu connu aujourd’hui c’est qu’il aurait été de son vivant un auteur confidentiel. Vous mentionnez les prix littéraires qu’il reçut, on peut signaler aussi les critiques le plus souvent très élogieuses, dont ses livres firent l’objet. Marcel Arland, Bernard Groethuysen par exemple dans La NRF ; Thierry Maulnier dans L’Action française ; Jean Blanzat dans Le Figaro littéraire ; Henri Martineau dans sa revue Le Divan ; Pascal Pia dans Carrefour. De sorte que si Marc Bernard demeure assez peu connu aujourd’hui, il était fort apprécié de son vivant, et par des gens de qualité. Mais les cautions du passé ne s’avèrent pas nécessairement très porteuses aujourd’hui ; on les convoque parfois alors qu’on ne s’y attendait plus, ou on les méconnait avec un à-propos qui déconcerte. Les critiques qui aimèrent certaines œuvres de Marc Bernard demeurent eux-mêmes l’objet de cultes plus ou moins confidentiels. Il faut s’arrêter par exemple sur les jugements d’Henri Martineau, louangeur à propos de Salut, Camarades en 1955, mais plus réservé au sujet de La Bonne Humeur parue en 1957 (malgré son admiration pour l’auteur, il est « excédé de tant de ménages factices »), tandis que Pascal Pia y voit pour sa part : « une sorte de réussite morale comparable à la réussite physique où parvient la nature quand elle pousse un fruit jusqu’à sa parfaite maturité. » Le stendhalien Henri Martineau nous permet encore de répondre à votre question avec davantage de précision. Il écrit dans Le Divan en octobre-décembre 1955 : « Au surplus j’insisterai sur la discrétion de l’écrivain. Qualité assez rare de nos jours et qui est une de celles que l’on rencontre constamment chez l’auteur de Salut, Camarades. Jamais il n’a châtré sa pensée ni sa langue, mais il fait toujours preuve de tact et de mesure. L’estime de tous lui était déjà acquise le jouroù le jurydes Goncourt - plus préoccupé en ce temps-là, mesemble-t-il, de jugersainement que de surprendre à chaque fois par un retentissant coup de grosse caisse - sut distinguer, pour en faire un lauréat, celui qui venait de publier Pareils à des enfants... » On savourera au reste la modestie avec laquelle Marc Bernard avait accueilli la nouvelle du Prix Goncourt. Il écrit simplement à Paulhan le 21 décembre 1942 : « Me voici soulagé. » Quant à l’origine de cette discrétion ? On ne se risquera pas à proposer des hypothèses psychologico-sociologiques. Un devoir de discrétion que l’écrivain s’était peut-être imposé. Marc Bernard n’a pas encore bénéficié tout à fait de la « frénésie » qui avait accompagné la redécouverte de l’œuvre de son proche ami Henri Calet par exemple. Cela tient-il à l’hétérogénéité de son œuvre ? Celle de Calet ne l’est pas vraiment moins. À son propre comportement qui ressemble à une tentative de disparition, ainsi que pourrait le laisser penser sa retraite dans sa ville natale durant les dernières années de sa vie, ou le bonheur qu’il avait à vivre à l’écart de Paris, loin du monde, à Majorque ? C’est probable. Il est bien certain qu’il y a un contraste frappant entre le chroniqueur à succès qui fait régulièrement la une du Figaro en 1956, grâce au soutien de Pierre Brisson, l’homme du prix Goncourt 1942, et le peu de représentation de son œuvre en librairie. Lors de notre passage à Nîmes en novembre 2013 à l’occasion du trentenaire de la mort de Marc Bernard, des témoins, Serge Velay notamment, nous dirent qu’il était un homme discret, retiré. Il avait peut-être cherché à ce que le monde l’oublie ou ne le connaisse pas. On avait coutume jusqu’il y a peu de reconnaître que sa grande œuvre était celle du deuil, La Mort de la bien aimée, Au-delà de l’absence, autrement dit une œuvre intime, voire « intimiste » (qui traite une chose dérisoire, il est vrai : la mort) ; on commence peut-être à savoir maintenant, parce que Vacances est disponible dans la collection l’Imaginaire chez Gallimard, que la part de son œuvre consacrée à la joie existentielle est aussi importante - avec son paradoxe fondamental cependant, puisque comme l’écrit Roger Grenier en préface à sa réédition : « Vacances, malgré son titre, n’est pas fait de pages heureuses, de souvenirs ensoleillés. Marc appelle vacances les moments privilégiés où il s’est senti vraiment libre ». Pour s’en rendre tout à fait compte, il conviendrait de rééditer deux autres livres qui en attestent : La Bonne Humeur, donc, et Mayorquinas où l’on sent de manière très aiguë ce qu’est le bonheur enfui - sa femme Else avec laquelle il vécut des jours si heureux à Majorque était morte un an avant la publication de ce livre. Et puis, il n’est pas certain que l’étiquette prolétarienne qu’on lui accole souvent (et qui n’est bien entendu pas honteuse du tout, mais qui s’avère fort restrictive si l’on considère l’ensemble de son œuvre) fasse beaucoup pour sa renommée. Certes, il fut l’un des représentants de cette littérature. Mais combien de temps ? Peu de temps en définitive. Dès le début de l’année 1932, et quoiqu’il soit en train d’œuvrer à la constitution du Groupe des Écrivains Prolétariens avec Henry Poulaille (il publiera aussi en 1943 dans Comoedia une évocation de la littérature prolétarienne), il écrit à Paulhan : « À vrai dire, je n’arrive pas beaucoup à croire à cette histoire de littérature prolétarienne. C’est plus par devoir que je m’en occupe que par conviction profonde. Peut-être y a-t-il à l’origine de chaque découverte un acte de foi, l’ennuyeux c’est que j’ai beau me battre les flancs, la foi n’y est guère. Ça viendra un jour, espérons-le. » Et puis combien de livres de Marc Bernard pourrait-on inclure dans la littérature prolétarienne  ? Au Secours, en 1931, très certainement. Mais le reste ? N’est-ce pas placer aveuglément le point de gravité au début de la carrière de l’écrivain  ? La question me semble ouverte - Roger Grenier écrit que pour lui Marc Bernard est assez proche de Guilloux, enfin du peuple, mais inassimilable à une littérature prolétarienne. Enfin, pour peu que l’on sache l’admiration que Paulhan vouait à Salut, Camarades (« Il me semble, lui écrit-il, que tu tiens là un des très grands livres de notre temps » et il lui écrit encore peu après que ce livre est certainement sa grande œuvre), la haute estime que Nimier avait pour Marc Bernard, alors on est fondé à penser que l’oubli relatif dont il est victime n’est pas une malédiction. Ce n’est pas céder à la croyance naïve selon laquelle en matière littéraire la justice opèrerait toujours, que d’espérer, de sentir proche le temps où Marc Bernard touchera davantage de lecteurs (et auditeurs : Stéphane Bonnefoi lui a consacré deux émissions sur France Culture). Pour tempérer encore l’image d’auteur discret, on peut se reporter au recueil excellent d’articles publié par le Dilettante, et qui a pour titre À l’attaque. On y voit Marc Bernard polémiquer avec les surréalistes, prendre la défense de Gide. Marc Bernard « journaliste » pouvait être assez tonitruant. Il resterait d’ailleurs sans doute à poursuivre le travail éditorial de la publication de ses articles parus dans la presse, qui permettrait de comprendre que s’il fut journaliste par besoin, il fut aussi un très solide critique.

« L’échange est très intéressant pour l’histoire des idées plus que pour l’histoire littéraire » avez-vous dit, Guillaume Louet, lors de la rencontre autour des deux écrivains à la librairie L’œil écoute le 16 janvier dernier...

G. L. On pourrait certainement nuancer cet avis péremptoire qui repose sur quelque présupposé personnel. Néanmoins si l’on comprend l’histoire littéraire comme histoire de la sociabilité littéraire - et je constate pour ma part qu’elle est surtout cela aujourd’hui -, enrobée d’anecdotes, plutôt qu’étude sourcière, point de vue pénétrant et tri comparatiste (en quoi elle rejoindrait sans doute la critique), je dois reconnaître que cette correspondance révèle assez peu d’éléments qui nous disent par exemple où était untel à tel moment, qui monsieur Z ou madame X avaient rencontré etc. La correspondance entre Jean Paulhan et Marc Bernard nous dit essentiellement de quoi était faite leur amitié. En revanche, c’est aussi un témoignage de premier ordre sur quelques débats d’idées, qui excèdent me semble-t-il l’histoire littéraire. Cela vient en grande partie du parcours de Marc Bernard qui, s’étant éloigné du PCF dès 1927, demeure un « révolutionnaire » indépendant, immunisé contre le stalinisme, jamais dupe des simulacres de révolution. Paulhan lui écrit en 1931 : « je donnerai cher pour qu’il y ait beaucoup de révolutionnaires comme toi ». S’il n’est peut-être pas une « tête politique », la politique lui reste sans doute chevillée au corps d’une manière singulière ; on en a la preuve directe au moins jusqu’à la publication de Salut, Camarades en 1955, où il retrace son engagement de jeunesse, et même avec Sarcellopolis, étude spectrale de la ville nouvelle publiée en 1964, republiée par les éditions Finitude en 2010 (Stéphane Bonnefoi conteste l’interprétation selon laquelle la trajectoire de Marc Bernard serait celle d’un embourgeoisement  ; en effet il est sans doute plus pertinent d’insister sur l’indifférence dont il fait preuve face à la réussite matérielle, étant entendu qu’il cherche surtout une chose : vivre). Il ne se départit jamais d’humeurs politiques qu’on pourrait dire, a minima, teintées de libertarisme, ou du moins relevant d’un anticonformisme salutaire. Dans la correspondance, on assiste à des échanges d’idées ou de points de vue qui sont loin d’être dépourvus de pensée. Par exemple au tout début des années 1930 Marc Bernard écrit à Paulhan : « si la Russie a crevé de faim, le blocus européen y est bien pour quelque chose, sans parler de la guerre. Je suis et serai le premier à condamner les côtés faibles, les bêtises de la Révolution, le bourrage de crâne révolutionnaire, l’abêtissement au nom de certains principes, la veulerie et l’esprit conformiste de certains révolutionnaires, à lutter pour que la Révolution ne dévie pas du but qui est son plus beau titre de noblesse : libérer l’homme des servitudes économiques, sociales, morales et naturelles, le placer en face de sa destinée avec une entière liberté de mouvement, le maximum de chances.  » Les voyages de Marc Bernard en Espagne en 1933, 1936, et 1937 lui inspirent aussi des considérations qui retiennent l’attention. La période de l’Occupation encore est un moment important de la correspondance. Malgré l’absence des lettres de Paulhan de 1940 à 1943, on devine assez précisément la manière dont il tente d’aider Marc Bernard à sortir de son fourvoiement, puisque ce dernier accueille - alors qu’il était très nettement anti-hitlérien - le nouvel état de choses comme une occasion d’établir un nouveau système politique. Position qu’on peut sans doute expliquer rétrospectivement comme une forme de nihilisme opposée à un autre nihilisme. Enfin, il y a un moment très saillant dans leur correspondance, en 1947, quand Paulhan entre en conflit ouvert avec le Comité National des Écrivains. Tout cela participe du débat d’idées, mais des idées qui finissent presque toujours par rejoindre la littérature. Ainsi ressort-on de cette correspondance en ayant l’impression de ne jamais quitter la littérature, présente à toutes les pages : leur littérature à eux deux, leurs recherches. Alors peut-être cette correspondance est-elle susceptible d’intéresser l’histoire littéraire ; disons plus sobrement qu’elle intéressera ceux qui s’intéressent à la littérature - et au témoignage d’une amitié profonde (ce qui est un peu moins ronflant, et plus brûlant, on l’admettra je l’espère, que la « sociabilité ») : car s’il arrive que des gens qui correspondent ensemble se manquent, se ratent, que les lettres se croisent sans vrai point d’intersection, Marc Bernard et Jean Paulhan, pour leur part, sans aucun doute, s’étaient trouvés.

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