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Valère Novarina : portrait. Par Corinne Amar

édition février-mars 2014

 

Novarina, dessin Jean Verifice Valère Novarina
Jean Vérifice
(l’un des 2587 personnages
du Drame de la vie)

Où, quand, comment, écrit-on, quand on a fait des mots son propre empire, mis la langue en scène en une activité perpétuelle de déambulation, de rumination à l’intérieur de soi et du langage, à la croisée « inexplicable » du livre et du théâtre ? « Avant d’écrire, je commence toujours par ranger, m’organiser et m’orienter ; je dispose l’espace autour de moi comme dans un atelier, avec plusieurs tables, beaucoup de matériel et le plus large arsenal d’outils possible (...)... j’aime travailler très régulièrement et tous les jours, selon des règles précises et à travers tout un système renouvelé d’interdits. Je travaille généralement sur le même texte pendant deux ou trois ans ; tout est repris dix fois, vingt fois, sans cesse refait, relabouré, réécrit de fond en comble, respiré chaque jour à nouveau. Je n’écris jamais la nuit. (...) » (Le Magazine littéraire, Valère Novarina, octobre 1989).
Il n’est pas chose aisée que d’être écrivain, et la difficulté le stimule ; homme de théâtre, depuis L’Atelier Volant, sa première pièce, publiée en 1971 - il avait vingt-quatre ans - et mise en scène par Jean-Pierre Sarrazac, en 1974, dramaturge prolifique, mais connu aussi pour ses textes (édités pour l’essentiel chez POL) - littérature extraordinaire, au sens propre, où se réinventent le vocabulaire et la syntaxe, où se renouvelle l’interrogation sur le mystère de l’existence humaine, où tout est affaire de souffles et d’énergies, Valère Novarina n’en est pas moins poète, dessinateur, peintre (activités qu’il intensifiera dans les années 80) ; il peint, dessine et réalise les décors de théâtre de ses pièces. En 1983, il dessinera à l’encre et au crayon rouge, les 2587 personnages de sa pièce Le Drame de la vie, s’engageant dans le travail de peinture et de dessin, parce que c’est tout le corps qui s’engage. Ses maîtres ? Jean Dubuffet qu’il rencontre en 1978, et avec qui il entretient une correspondance (tout récemment parue aux éditions de l’Atelier contemporain) jusqu’en 1985, date de la mort du peintre ; le peintre de la Renaissance italienne Piero della Francesca, les peintres byzantins... L’écriture poursuit le travail de la peinture, pour cet alchimiste de mots, pour qui le monde tout entier n’est tissé que de paroles. Sans doute, doit-il cette passion au fait d’être né dans le canton de Genève, enfance et adolescence passées à Thonon-les-Bains, sur la rive française du Léman, sensible aux lacs, au vélo, à la montagne, l’oreille nourrie de paysages, à un croisement de langues-patois compris - et au cœur d’une géographie aussi physique que sonore - toute une poésie des noms de lieux, qu’il trouvait extraordinaires. Plus tard, il est à Paris, il est étudiant en philosophie et en philologie... Plus tard, plus tard encore, il dira la nécessité de retrouver les troubles de la perception qu’on avait enfant, ce besoin d’opérer ce renversement, comme de passer un col de montagne, ne plus voir ce qu’on connaît, aller de l’autre côté... « le langage se souvient », dira t-il- au micro d’Alain Veinstein, sur France Culture (Du jour au lendemain, 22 mai 2012) « la langue en elle-même, est toute une bibliothèque », évoquant le jeu entre le proche et le lointain, l’acteur - animal libéré de son être social et de son visage humain - et la scène, ou le mystère des langues inconnues inoubliable (le hongrois - premier amour de sa mère -, entendu chanté par elle, lorsqu’il avait quatre ou cinq ans), ou encore, le toucher par l’oreille, la sensibilité aux langues - comme de s’adresser aux vaches en patois et aux chevaux en français, parce que les vaches ne comprendraient pas le français, pas plus que les chevaux le patois... Du désir, de l’amour pour les comédiens, naîtra la Lettre aux acteurs, en 1973, revendication d’un théâtre écrit pour « les oreilles », lequel théâtre exigera des comédiens « d’intensité » et non « d’intention » ou encore, des « acteurs pneumatiques » pneuma renvoyant au souffle - injonction profonde aux soleils respiratoires, à la dépense du corps. Un an plus tôt, Le Babil des classes dangereuses- roman théâtral - est refusé par tous les éditeurs, jusqu’à ce que Jean-Noël Vuarnet le dépose chez Christian Bourgois, qui le publie en 1978. C’est à cette époque que Valère Novarina rencontre Jean Dubuffet et engage avec lui une correspondance.

Jean Dubuffet, peintre, sculpteur, premier théoricien de l’Art Brut qui érigea le non-savoir en principe, renonça à tout ordre esthétique, découvrant au fil des années un nouveau langage plastique dans lequel aborder toutes les catégories artistiques (peintures, collages, sculptures, monuments...), n’aimait pas tout le monde ; mais quand il aimait, il était délicieux.
De cette correspondance échangée entre 1978 et 1985 par pneumatiques - ces billets bleus, et magiques tant ils arrivaient rapidement à bon port, et dont le service postal devait hélas finir par disparaître un 30 mars 1984 - intitulée Personne n’est à l’intérieur de rien, (édition établie et annotée par François-Marie Deyrolle), celui qui la préface, le critique littéraire et universitaire Pierre Vilar dit d’emblée qu’il s’agit, dans cette rencontre autour de l’art et de la langue entre un vieil homme, peintre majeur de son temps, qui voit ses forces décliner (Dubuffet a 77 ans), et un jeune écrivain au tout début de sa reconnaissance (Novarina a 29 ans), d’un vivant essor, réciproquement salué. Ils se virent onze fois en tout, la première ayant lieu en 1982 un « mardi 18 mai à dis-huit heures », près de quatre ans après leur rencontre épistolaire.
Quel enthousiasme, quelle chaleur, quelle générosité immédiates que ces courtes missives qui s’échangent et se parlent aussitôt d’amitié, d’admiration et puis, de solitude, d’écriture, de dessin ou encore, plus tard, de saisons, de jardin et de fruits... Les saisons passent, le temps passe, tout cela avec tant d’humour... « Paris, 19 novembre 79, Cher Valère Novarina, J’ai reçu la carte postale du Théâtre des oreilles sur fond de menhirs et de signes magiques. C’est drôle que vous habitez rue Cortot, un drôle d’endroit, j’y ai des souvenirs de jeunesse. Ma conversation ne présente nul intérêt, surtout en ce moment que ma pensée est si occupée par la prise de cachets pour atténuer pendant deux heures la douleur aiguë des névralgies dorsales. Ce que vous pourriez faire c’est de venir me mettre des compresses. Ou bien différer jusqu’à ce qu’advienne une accalmie. Je dois voir un médecin bientôt mais les médecins sont des cancres. Je suis moi aussi curieux de vous connaître. Mais différons un peu. Amitiés, Jean Dubuffet »
Des dessins, photographies, textes dactylographiés, ajoutées aux vœux fidèles, aux pensées chères comme seuls en ont ceux qui aiment « Vous savez comme je me sens proche de vous ...Je vous ai quitté l’autre jour plein d’énergie et de courage (V. Novarina, 24 mai 1982) ; Vos réponses sont pleines de lumière (...). Je les emporte quinze jours à la campagne pour les relire tranquillement (16 juin 1982) ; Du bord de l’Atlantique où j’étais l’autre semaine, j’ai salué l’Océan pour vous... (6 juillet 1982) ; Les deux mille cinq cent treize personnages du Drame de la vie vous serrent les mains avec amitié (octobre 1982) ; J’ai rêvé de vous cette nuit :un rêve assez joli :nous étions ensemble devant une grande fenêtre donnant sur le jardin aux camélias (...) » Qui est l’aîné ? Un maître domine t-il ? Dans cet échange bref comme la vie qui s’arrête, intense, enthousiaste comme une floraison de camélias qui enchante, c’est un partage où les deux épistoliers semblent également se régaler.

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Télécharger FLoriLettres n°152 (Jean Dubuffet et Valère Novarina) en pdf

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Jean Dubuffet & Valère Novarina
Personne n’est à l’intérieur de rien
Préface de Pierre Vilar
Édition établie et annotée par
François-Marie Deyrolle
Éditions L’Atelier contemporain,
parution le 24 mars 2014
152 pages, 20 €

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