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Entretien avec Pierre Vilar
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Valère Novarina, Théâtre du verbe Valère Novarina, théâtres du verbe
sous la direction d’Alain Berset.
Collectif - au sommaire, notamment :
Pierre Vilar, « Babil et bibale », p. 23-35.
Éditions José Corti, « Les Essais », 2001.
Ce livre, le premier consacré à Valère Novarina, explore l’œuvre dans ses dimensions poétique, théâtrale et picturale. Écrivains, philosophes, linguistes, traducteur, physicien, acteurs : nombreuses sont les voix convoquées, à l’image des apparitions sur le plateau du Drame de la vie.

Pierre Vilar enseigne la littérature des XIXème et XXème siècles et l’histoire de l’art à Bayonne (Université de Pau et des Pays de l’Adour). Il a publié les Écrits sur l’art de Michel Leiris et les Œuvres de Georges Henein et consacré des articles et essais critiques à Césaire, Michaux, Beckett, Bernard Collin, Blanchot et quelques autres, dont Valère Novarina.

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Vous avez préfacé l’édition de la correspondance de Jean Dubuffet et Valère Novarina (1978-1985), (L’Atelier contemporain, édition établie et annotée par François-Marie Deyrolle). Au début de cet échange épistolaire, Valère Novarina qui ne s’est pas encore imposé comme un auteur majeur du théâtre contemporain, a publié sa première pièce L’Atelier volant (1971, mise en scène par Jean-Pierre Sarrazac en 1974), Le Babil des classes dangereuses (Christian Bourgois, 1978), La lutte des morts (Christian Bourgois, 1979) et Falstafe, d’après Shakespeare, qui a été créé le 24 février 1976 par le Nouveau Théâtre National de Marseille (mise en scène par Marcel Maréchal). Ses textes dramaturgiques ont d’abord été réputés injouables et inclassables... Peut-on penser que Dubuffet, de 46 ans son aîné, y est très sensible - il dit se régaler à la lecture de La lutte des morts - parce qu’ils sont précisément à la lisière de plusieurs formes littéraires ? Et apportent un nouveau statut de l’écrire à l’instar de son propre travail qui aborde différentes catégories artistiques et forme un nouveau langage plastique ?

Pierre Vilar Sans aucun doute, il a en mains quelque chose de neuf, et qui ne vient pas d’un horizon reconnaissable au moment de cette découverte. Ni du rang des expérimentateurs littéraires, que Dubuffet connaît fort bien, et n’apprécie pas toujours, à de rares exceptions près, ni du côté des expérimentateurs isolés, des arts non savants, des créateurs autodidactes. Novarina est parfaitement savant, parfaitement libre d’écrire comme il le souhaite, et parfaitement en phase avec son époque, mais de l’autre côté d’un miroir : la politique et son discours, la langue et ses structures, le théâtre et ses contenus nouveaux, tout cela fait son miel, mais le moins qu’on puisse dire c’est qu’il ne se règle pas sur du préfabriqué. Sur ce point précis, Dubuffet reconnaît sans doute un travail d’artisan, de bricoleur, contraint de se construire un outil en même temps que la bâtisse ou le bahut qu’il se propose. Il y a dans cette période une grande inquiétude de Dubuffet, l’âge venant, quant aux projets, à leur mise en œuvre - l’architecture, la mise en scène, les accrochages - et il sent là un projet de taille.

Dans Devant la parole (1999), Novarina écrit : « la main va chercher l’énergie du mot : sa charpente, son ossature, ses forces, son trait ». L’écriture selon lui a une existence « physique »... Elle se poursuit d’ailleurs dans les séries de dessins qu’il réalise à partir de 1980 et qui font l’admiration de Dubuffet...

P. V. La main à plume, sans aucun doute, reste une main, et Dubuffet se montre toujours attentif à ce que fabrique une main, sous toutes les formes - sa correspondance admirable avec Pierre Bettencourt raconte bien leur quête d’ailes de papillons, de chasses aux trésors et de bricolages - sans négliger la dimension spatiale et visuelle de ces activités. Non seulement Novarina dessine, trace, poursuit des séries de personnages par exemple, dans une perspective qui peut rappeler les ressemblances cuites ou les portraits de Dubuffet dans les années quarante, mais il réalise ces travaux dans un temps donné, cadencé, limité, dans un espace qu’il finit par saturer, en prenant appui sur un tonus physique exceptionnel, au terme de ce que l’on appelle parfois une performance. L’admiration du peintre porte il me semble autant sur le résultat, ces séries, que sur le nombre lui-même et surtout la source de ce flux vivant, qui ne s’endort pas une fois les cadres fixés au mur. Ce qui signifie que l’opération a réussi, au-delà des critères propres aux arts qu’il appelle culturels, beau, pas beau, valable ou non, etc. C’est du même ordre dans le langage, si la main à plume ne vaut pas la main à charrue, de Virgile à Rimbaud on a appris cela, si elle ne va pas chercher la physique à l’os, des forces pour tracer son sillon, l’énergie d’un trait matériel, le résultat lui-même est décevant, ou simplement élégant, plaisant à court terme.

L’œuvre de Valère Novarina contient des énumérations vertigineuses, une création linguistique, une invention poétique, une expérience logorrhéique (Le monologue d’Adramélech), un questionnement sur l’existence humaine, le théâtre et la littérature... Elle comporte aussi des paroles de prophète qui m’ont semblé avoir une connivence avec Edmond Jabès, le Livre des questions...

P. V. Le questionnement et l’énumération ou la logomachie, la lutte avec la langue dans les deux directions, ont plus que partie liée à l’interrogation existentielle ou au théâtre. C’est un peu le même point, le même angle, il me semble, dans ce que Novarina écrit et met en scène. La profération, la prophétie... Et cela vient sans le moindre doute d’un discours qui n’est pas sans rapport avec l’expérience que l’on appelle communément religieuse, dès lors qu’elle est ancrée dans un monde de langage et liée à la présence d’un livre où il n’est question que de noms, de nombres, de monologues et de paroles efficaces, au-delà de la figure humaine. Il peut y avoir donc des convergences avec d’autres écritures, issues d’ailleurs, mais liées aux questions dites de la civilisation du livre, des noms, des nombres, de la parole efficace. Cependant je me demande si la littérature est bien en cause, justement. Et je ne saurais pas bien dire si les fictions poétiques de la méditation du livre, chez Jabès, sont du même ordre.

Les textes de Novarina sont peuplés de personnages. Forment-ils une seule voix ?

P. V. J’aurais du mal à vous répondre sur ce point. Pour moi, non, pas du tout, et c’est très important. Un même personnage peut d’ailleurs comme une poupée russe, un oignon ou un ver solitaire comporter des myriades de voix, peut-être plus de voix que de paroles. J’avoue que je comprends bien Dubuffet quand il dit à la fois son admiration, devant la puissance du multiple et la faculté de création de l’écrivain, et son pur et simple régal, c’est un grand plaisir que de ne plus savoir qui a parlé le premier, combien de personnages s’appellent Jean, à quel point on a perdu le fil du même, de l’identité si bien accrochée, la psychologie par exemple. C’est un des ressorts du comique, aussi. Rabelais et De Funès ne sont pas loin. Mais c’est à Novarina qu’il faut poser la question, plus qu’à son lecteur, peut-être.

Valère Novarina aime à dire qu’il faut regarder ses spectacles comme on reçoit les rêves. Qu’en pensez-vous ?

P. V. Ce n’est pas seulement qu’il le faut, c’est qu’il n’y a pas vraiment moyen de faire autrement. Sauf à ne pas les regarder ni les entendre, ce qui est bien dommage. Devant un grand paysage du désert ocre de Dubuffet, par exemple, avec un très petit bédouin en circulation, il me semble que l’on éprouve la même nécessité. On rêve ou bien on n’entre pas. Il m’est même arrivé de réagir, dans mon fauteuil, à tel ou tel spectacle, comme on le fait en rêvant, un grognement, un changement d’appui, un petit retourné latéral, façon chien. Mes voisins faisaient pareil, je l’ai souvent constaté, à cause de la musique, des couleurs, des beaux acteurs novariniens qui sont agiles et absents comme des grandes figures de bal de Dubuffet, ent-hourloupés en quelque sorte, parce qu’ils ne font pas l’homme, selon la formule de Novarina, on n’est pas le même spectateur. Si je disais que parfois j’ai retrouvé quelque chose de même ordre, côté regardeurs, dans de tout autres situations, pas le moins du monde psychologiques ni analysables avec le menton dans la main et le cerveau en calcul intégral : la corrida, et la pelote basque dans les villages...

Télécharger FLoriLettres n°152 (Jean Dubuffet et Valère Novarina) en pdf

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Jean Dubuffet & Valère Novarina
Personne n’est à l’intérieur de rien
Préface de Pierre Vilar
Édition établie et annotée par
François-Marie Deyrolle
Éditions L’Atelier contemporain,
parution le 24 mars 2014
152 pages, 20 €

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Jeudi 20 mars à 18h30
Conférence Dubuffet ou l’idée festive : Jean Dubuffet - Valère Novarina, une amitié « pneumatique » sous le signe du camélia

À l’occasion de la parution prochaine de la correspondance échangée entre Valère Novarina et Jean Dubuffet, de 1978 à la veille de la mort de l’artiste, en mai 1985, Pierre Vilar, évoquera l’amitié entre les deux hommes, sous le signe du « drame de la vie » et du camélia...

Ce programme s’articule, en relation avec la donation de Jean Dubuffet au musée des Arts décoratifs, autour de l’actualité des expositions, de la recherche et des publications concernant l’artiste, et en partenariat avec la Société des Amis de la Fondation Dubuffet.

http://www.lesartsdecoratifs.fr/fra...

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Sites internet

Éditions de L’Atelier contemporain
http://www.r-diffusion.org/index.ph...
et pour l’ouvrage :
http://www.r-diffusion.org/index.ph...

Valère Novarina
http://www.novarina.com/index.php

Fondation Jean Dubuffet
http://www.dubuffetfondation.com/bi...

Collection de l’art brut
http://www.artbrut.ch/fr/21070/coll...

FloriLettres 146. Chaissac, Paulhan, Dubuffet. Correspondances
http://www.fondationlaposte.org/art...

Jean Dubuffet - Alexandre Vialatte, Correspondance(s) Entretien avec Delphine Hautois et Marianne Jakobi. Propos recueillis par Nathalie Jungerman
http://www.fondationlaposte.org/art...

Jean Dubuffet : Portrait. Par Corinne Amar
http://www.fondationlaposte.org/art...

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