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Romain Rolland et Stefan Zweig : Portrait Par Corinne Amar

 

Rolland et Zweig Romain Rolland et Stefan Zweig

En 1910, Stefan Zweig a 29 ans. Né dans la bourgeoisie juive assimilée de Vienne, en 1881, dans un empire - la monarchie séculaire des Habsbourg - en plein déclin mais bouillonnant de vie intellectuelle et artistique, c’est un dandy encore dilettante qui vit « la jeunesse des élites cultivées de l’Autriche » mais dont on pressent déjà que l’œuvre comme la vie seront tragiquement liées à l’arrivée au pouvoir des nazis et à l’évolution de l’histoire du monde. Sensible au besoin de solidarité, d’amitié intellectuelle, de camaraderie humaine plus profondément semble t-il que quiconque, inlassable épistolier depuis 1897, écrivant ses lettres en partie en français, il puisera dans nombre de correspondances à des amis tels que Romain Rolland, Sigmund Freud, Hermann Hesse, Thomas Mann, Max Brod, Joseph Roth, Klaus Mann..., le courage de survivre à un monde où la politique allait devenir un asile d’aliénés et la vie douloureusement supportable.
La correspondance intégrale entre Romain Rolland et Stefan Zweig (prés de 500 lettres de part et d’autre) qui sera le témoignage d’une amitié longue de trente ans malgré ses divergences sur la fin, montrera tout de la relation maître-disciple qui liait le premier au second - aveu total du génie de Romain Rolland, « le cher et admirable ami » dont Zweig fera tout pour faire connaître et traduire l’œuvre dans les pays de langue allemande - mais aussi de l’espérance de deux hommes, pacifistes convaincus, en faveur d’une Europe réconciliée, et de leur souci d’une fraternisation culturelle entre les cultures allemande et française. Lorsque Romain Rolland apprendra par la radio suisse le suicide de Zweig, le 24 février 1942 au Brésil, à son tour, il lui rendra un vibrant hommage, faisant le récit de leur attachement réciproque (cf. R. Rolland, Journal de Vézelay 1938-1942, Bartillat, 2012) et terminant par ces mots mélancoliques : « Il a dû être bien dur pour ce grand Européen, et pour cet enfant gâté du bonheur, de mourir, seul là-bas, loin des amis et de ce vieux monde, dont il était lui-même une image brillante, noble et un peu surannée. »
Romain Rolland (1866-1944) avait quinze ans de plus que Stefan Zweig. Ce dernier entend parler de lui lorsqu’il lit dans les Cahiers de la quinzaine la première partie de Jean-Christophe* ; roman-fleuve, une première fois publié en 10 tomes (dont le dernier parut en 1912), roman d’éducation d’un jeune homme au nom prédestiné, Jean-Christophe Krafft (« Krafft », la force), né avant la Première Guerre mondiale, musicien prodige qui cherche un sens à sa vie à travers la musique, héros romantique qui rappelle le Werther de Goethe, et doit passer par une série d’épreuves « pour franchir l’abîme du néant », et dominer sa vie ; fait la connaissance d’un jeune Français, Olivier, dont il deviendra l’ami, à l’heure où l’Europe est bientôt en proie à l’autodestruction, et incarne, à sa manière, le vœu d’une humanité réconciliée. Jean-Christophe ou « la tragédie d’une génération qui va disparaître » (cf. Correspondance, introduction p.11), et qui vaudra à son auteur le prix Nobel de littérature en 1915, en raison de sa portée européenne. Zweig est subjugué par l’œuvre, par l’auteur, par l’homme dont il admire les qualités d’ascète que lui-même ne possède pas. Correspondant de Freud, ami de Charles Péguy, enseignant l’histoire de l’art puis l’histoire de la musique, attiré par la littérature et le théâtre, qui cherchera toute sa vie un moyen de communion entre les hommes mais concevra l’action à mener comme une lutte qui doit s’adapter aux circonstances, Romain Rolland est déjà un écrivain engagé au succès prometteur.
Zweig lui envoie sa biographie du poète Émile Verhaeren (1855-1916) ; Rolland répond aussitôt (première lettre de la correspondance) : « 162 boulevard Montparnasse, Dimanche 1er mai 1910, Cher Monsieur, Je vous remercie cordialement de votre beau livre sur un poète que j’admire et des lignes amicales qui l’accompagnent. Je ne suis pas surpris que nous sympathisions. Depuis que j’ai lu pour la première fois des vers de vous, je vois que nous sentons bien des choses, de même : la poésie des cloches, de l’eau, de la musique et du silence. Et vous êtes un Européen. Je le suis aussi de cœur. » (p.29). Les premiers échanges sont cordiaux, chaleureux, intellectuels. Ton laudatif chez Zweig, qui salue « mille fois, fidèlement et reconnaissant », exagérément emphatique dans sa résolution en faveur d’une Europe réconciliée, fondée sur « l’esprit européen, épris de grandeur, d’enthousiasme, d’héroïsme, enfin, s’abandonnant, se livrant à l’Ami, celui qui, seul, peut le comprendre :
« Je redoute terriblement les journées et les années à venir. Comment sera ma vie, qui jusqu’à présent se faufilait librement entre les préjugés, comment vais-je pouvoir respirer au milieu de toute cette malveillance ? (Vienne, 9 novembre 1914, p.115) » « J’ai besoin de distraction. La lecture des journaux me plonge chaque jour dans une profonde tristesse. Je n’oublie pas un instant la souffrance du monde, excepté dans le travail (Rüschlikon, Hôtel Belvoir 15 mai 1918, p.440) » ...Et puis, cet élan vers le maître « Portez-vous bien, je vous aime tant », ce don sans condition de son amitié, cette prose exaltée, lyrique, reconnaissante à son endroit ; ces réponses en retour du maître qui ne veut plus être appelé ainsi, tout aussi chaleureuses, et constantes, et malgré leurs positions différentes vis-à vis du conflit, déjà en germe dès avant la guerre. Zweig sera trop conciliant pour être un combattant, attaché instinctivement au monde d’hier, luttant contre ses démons intérieurs, tandis que Rolland saura en temps voulu, sans hésiter, déclarer la guerre à la bourgeoisie et passer du côté de la révolution socialiste.

*Romain Rolland, Jean-Christophe, Albin Michel, 2008, 1489 p.(réédité en un seul volume)

......

Romain Rolland et Stefan Zweig, Correspondance I Romain Rolland et Stefan Zweig
Correspondance 1910-1919 (volume 1).
Édition établie, présentée et annotée par
Jean-Yves Brançy.
Traduction des lettres allemandes par
Siegrun Barat.
Éditions Albin Michel, mars 2014, 636 pages. 30 €
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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